FLEURY DI NALLO L’ENVOL DU PETIT PRINCE
Le meilleur buteur de l’histoire de l’OL (222 buts), « Petit Prince de Gerland » pour l’éternité, s’est éteint hier à l’âge de 83 ans, moins d’un an après Bernard Lacombe.
“Zéro penalty, zéro coup franc, un seul but depuis l’extérieur de la surface FLEURY DINALLO,
AU SUJET DE SES BUTS POUR L’OL
14 May 2026 - L'Équipe
VINCENT DULUC
Longtemps, cela avait été un coup de fil du lundi matin, presque un rituel, et Bernard Lacombe commençait toujours de la même manière : « Alors je suis avec la Fleur, et on se disait… » La Fleur, c’était Fleury Di Nallo, bien sûr, et en général ils disaient du mal, à propos d’un avant-centre qui était « un prix à réclamer » , ou qui avait oublié d’enlever les boîtes des chaussures, ou d’un milieu de terrain qui faisait « des passes de facteur » et avec qui le ballon avait eu mal, le samedi précédent.
Ils prenaient le café dans le bureau de Bernard, au premier étage du siège de l’OL, à Gerland, entre le stade et le terrain d’entraînement de Tola-Vologe, dans ce quartier dans le sud de Lyon, presqu’au bord du Rhône, dont Fleury Di Nallo avait été une noblesse pour toujours, « Petit Prince de Gerland » dès ses premières apparitions professionnelles, à 17 ans, jusqu’à la vieillesse, qui l’avait vu revenir occuper un appartement là où tout avait commencé.
Di Nallo s’est éteint à l’âge de 83 ans, hier, et avec lui disparaît une figure populaire du football français des années 1960 et 1970. Il avait grandi au rez-de-chaussée du 50, rue Challemel-Lacour, dans le quartier de Gerland, petit dernier de la fratrie, dans une famille qui n’aimait pas le foot : « Mes parents m’ont aidé à vivre, mais pour le sport, je me suis fait tout seul » , décrirait-il.
À l’usine à 14 ans et un jour, à l’OL à 14 ans et quelques mois
À7 ans, en montrant le stade de Gerland, de l’autre côté du boulevard, il avait annoncé qu’il jouerait là-bas, plus tard. À 14 ans et un jour, comme la loi le permettait, on l’avait mis au travail à l’usine, dans le VIIIe arrondissement. Mais à 14 ans et quelques mois, deux dirigeants de l’OL, l’ancien international suisse Jean Tamini et Roger Vitalis, étaient venus à l’appartement familial faire signer le jeune attaquant du Rhône Sportif, qui avait acheté ses premières chaussures de foot au marché, pour trois francs, en posant l’argent sur la table. Sa mère, en italien, s’était écriée : « Mais ils veulent quoi ? - Que je signe à l’OL… - Mais signe tout de suite ! »
Sur la table, il y avait cent fois le salaire mensuel du père. Il avait débuté en pro le 20 août 1960, à 17 ans. Après une séance d’entraînement avec les grands, qui l’avait vu faire des petits ponts à Camille Ninel, l’entraîneur Gaby Robert lui avait annoncé la nouvelle ( « Petit, samedi, tu joueras avec les pros » ), et son père l’avait apprise à l’usine, par des collègues qui lisaient Le Progrès. Quand il venait au stade après cinq minutes de marche depuis l’appartement familial, le patriarche Di Nallo se présentait simplement aux guichets, du côté des lions en bronze, disait : « Je suis le père de Fleury Di Nallo » , et on le laissait passer. La Fleur était pro depuis deux ans et habitait encore chez ses parents.
Il aurait pu vivre en Amérique, comme une partie de sa famille italienne originaire de Cassino, ses parents avaient même obtenu les papiers, et il aurait pu être un joueur de Saint-Étienne, si sa mère ne s’était pas fâchée avec sa grand-mère, installée à Veauche. Les soirs de derby, il ne rentrait pas à Lyon, emmenait quelques copains chez ses oncles et tantes, à quelques kilomètres de Geoffroy-Guichard.
Plus tard, il dirait aux jeunes qu’il fallait choisir ses matches. Le derby, bien sûr, l’OM et Nantes, peut-être, et puis les matches à Paris, parce qu’il y avait les journalistes qui faisaient les carrières. Toujours, il répétait qu’il préférait « marquer contre les Verts » , qu’il se préparait un mois avant, mais à la télé française, son but le plus célèbre, peut-être, avait été le 2-0 au retour de la demi-finale de Coupe des Coupes 1964, contre le Hambourg de Uwe Seeler, qui avait provoqué un match d’appui, et ce commentaire de Thierry Roland, prêt à rendre l’antenne, à 1-0 : « À moins, à moins… Ah, ah, à la dernière seconde, Di Nallo va marquer le deuxième but ! »
Il avait plus de chances de disputer la Coupe des Coupes que la Coupe des champions, c’était clair, et c’était comme si l’OL s’alignait sur ses préférences, trois fois vainqueur de la Coupe de France en 1964, 1967 et 1973, mais un seul podium de D1 en quinze années lyonnaises, en 1974, sa dernière saison au club. Les anciens, à Gerland, racontent encore son triplé en Coupe de France contre les Verts (0-2, 3-0), en 1971, qui concentrait son adversaire, sa compétition et son décor préférés.
Il était un joueur de surface, au sens du but prodigieux, qui avait grandi avec Nestor Combin, avait fait grandir Bernard Lacombe et proposé au football français une trinité Chiesa-Di Nallo-Lacombe dont les petits gabarits rendaient fous les défenseurs, mais dubitatif, les sélectionneurs Georges Boulogne et Stefan Kovacs, au début des années 1970. Il avait failli partir chez les Verts en 1967, parce qu’il gagnait 5 500 francs par mois, que ses dirigeants l’avaient traité de voleur parce qu’il demandait 500 francs de plus, et que Roger Rocher lui offrait de tripler son salaire, plus une prime, plus trois joueurs, dont Jean-Michel Larqué.
Mais il avait reçu des menaces, il avait surtout reçu 500 francs de plus, et il était resté. En 1972, c’était Strasbourg qui lui offrait double salaire et triple prime alors qu’il était en fin de contrat, et puis il avait dit que c’était trop loin, alors qu’il avait juste eu peur quand il avait entendu tout le monde parler en alsacien. Il aura été l’homme d’un club, et d’un record à 222 buts pour l’OL en 489 matches, de 1960 à 1974. Il résumait : « Zéro penalty, zéro coup franc, un seul but depuis l’extérieur de la surface. »
Il exagérait peut-être un peu, mais pour les penalties, non, il en avait raté quand il était très jeune, et c’était à la fois une fierté et un regret : « C’était une erreur, parce que j’aurais atteint les 300 buts. Mon autre regret, c’est ma fracture de la jambe, alors que j’étais en équipe de France avec Louis Dugauguez qui m’aimait bien. Je n’ai plus jamais été international. » Sa jambe avait été brisée par le défenseur paraguayen du Red Star Carlos Monin, en 1971, et l’époque laissait peu d’illusions sur la suite : « Je ne suis jamais revenu à mon niveau d’avant. Ma jambe gauche est toujours restée plus faible. »
Il avait 28 ans, devait jouer avec la France à Gerland, une semaine plus tard, contre l’Espagne. En 1974, il filerait au Red Star, entraîné quelques mois par le même Carlos Monin, terminerait sa carrière pro contre l’OL à Gerland en avril 1975, filerait à Montpellier pour lancer La Paillade avec Louis Nicollin, dont il était l’idole des jeunes années lyonnaises, et qui lui serait toujours fidèle. Avec « Loulou », il avait signé sur le capot de la voiture, sur une aire d’autoroute à Montélimar. Il avait aussi été entraîneurjoueur en DH dans l’Ain, à Misérieux, jusqu’à largement plus de 40 ans.
Ses huit buts en dix sélections disent sa nature de buteur en même temps qu’un destin inachevé. Des journalistes influents de L’Équipe n’aimaient pas beaucoup son jeu, comme ils n’avaient pas aimé le jeu du grand Reims, lui préférant un football plus physique et défensif, estimant mieux Helenio Herrera qu’Albert Batteux, et quand il avait quitté Colombes après France-Brésil (2-3) pour rentrer en voiture à Lyon avec des copains, on lui avait reproché de mener la grande vie, parce qu’il roulait en 404, la nouvelle Peugeot.
Dans les années qui avaient suivi cette drôle de grande vie, il n’avait pas tout bien fait, et dans le repli de ses années de foot, la vraie vie l’avait rattrapé cependant qu’il tenait un magasin d’articles de sport, et qu’il s’était laissé déborder par des proches et des tentations, jugé et condamné pour escroquerie à la carte bancaire, qui lui avait valu une notoriété parallèle dans les journaux qui annonçaient la chute du Petit Prince. Il allait passer plus de six mois en détention, comme son épouse, à la prison de Saint-Joseph, sur les bords du Rhône, en contrebas de Perrache où il était fêté en ses années de gloire, à un vol d’oiseau de Gerland, son quartier et sa plus belle scène.
Un peu directeur sportif, un peu recruteur, un peu agent
Parfois, pourtant, la roue tournait dans le bon sens, et un soir qu’il regardait Sacrée Soirée, sur TF1, il avait entendu Jean-Pierre Foucault annoncer la date de son anniversaire, 20 avril 1943, avait appelé tout de suite le standard et gagné 100 000 francs. Il était devenu directeur sportif de l’OL en 1978, avait recruté Laurent Fournier aux Brosses de Villeurbanne, et avait toujours eu un oeil perçant, qui lui avait permis de repérer Jean Tigana à Toulon en allant recruter Daniel Lubin, et de ne pas écouter les dirigeants toulonnais qui s’étonnaient : « Vous êtes sûr ? Il a 23 ans et il est facteur le matin… »
À l’OL, Tigana avait passé deux fois les tests physiques, deux jours de suite, parce qu’il avait battu tous les records la première fois et qu’il fallait s’assurer que ce n’était pas une erreur. Mais Di Nallo regardait peu les machines, il disait qu’il lui arrivait de tout savoir dès l’échauffement – « les joueurs touchent plus le ballon qu’en match » – et qu’il lui était même arrivé de repartir avant le coup d’envoi. À Montpellier, il avait aussi repéré Laurent Robert et Ibrahima Bakayoko. Un peu directeur sportif, un peu recruteur, un peu agent, il était revenu à Lyon en 2003, avait pris un appartement à Gerland, comme avant, et avait renoué avec Bernard Lacombe, son frère des vingt-cinq dernières années, pour un café matinal où ils refaisaient le monde, le foot et les avantscentres.
Un matin, la Fleur s’était effondré dans le bureau de Bernard et dans sa longue convalescence, disait de sa petite voix qui ne portait plus qu’il serait mort si son ami ne l’avait pas sauvé. En juin, la disparition de son ancien coéquipier l’avait profondément touché. Il lui aura survécu moins d’un an. Dans un enchaînement de tristesse et de deuil, le meilleur buteur français de l’histoire du Championnat de France (255 buts) aura devancé le meilleur buteur de l’histoire de l’OL, qui, jusqu’au bout, aura dit de sa trace, de ses 222 buts sous le maillot lyonnais : « Ce record, personne ne le battra. Je peux mourir tranquille. »
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Une photo royale
Jusqu’au bout, cette photo sera apparue sur l’écran d’accueil de son téléphone : le jeune Fleury Di Nallo, 20 ans depuis une semaine, sortant du terrain de Colombes, après France-Brésil (2-3), le 28 avril 1963, au côté de Pelé, 22 ans et déjà double champion du monde. C’était la seule fois où le Roi avait porté le maillot de l’équipe du Brésil en France, où il apparaissait régulièrement avec Santos.
L’Équipe avait titré « Pelé 3 - France 2 », après le triplé du prodige brésilien, et le Petit Prince de Gerland avait égalisé à 2-2. « C’était ma deuxième sélection, se souviendra-t-il, et Pelé m’avait même fait un petit pont. Chaque fois qu’on me parle de foot, je montre cette photo… » Trois buts en deux sélections, après ses débuts réussis contre la Hongrie (3-2), en novembre, ne lui avaient pas permis de plaire à Henri Guérin, le sélectionneur, ni à la rubrique football de L’Équipe, qui l’avait jugé décevant et avait critiqué « ses erreurs techniques ». Au moins, face aux Hongrois, il avait pu jouer avec Raymond Kopa : « C’était sa dernière sélection, et c’était ma première. Je le vouvoyais et je l’appelais Monsieur… »
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