Une journée en enfer
Disputée sous des trombes d’eau et de la grêle, la 5e étape du Tour d’Italie s’est révélée aussi folle que terrible hier, avant la victoire rocambolesque d’Igor Arrieta, à Potenza, devant le nouveau maillot rose, Afonso Eulalio.
«Il pleut souvent en course, mais là, c’était très dangereux.
Il me semble avoir vu trois ou quatre motos chuter aussi»
- MATTEO TOSATTO, DIRECTEUR SPORTIF
DE L’ÉQUIPE TUDOR
14 May 2026 L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL JULIEN CHESNAIS
POTENZA (ITA) – Tremblant de froid, un filet de morve figé comme une stalactite au-dessus de la lèvre, Thomas Silva affichait les rudes stigmates de la souffrance dans la cuvette de Potenza, terminus d’une journée en enfer, hier, pour les coureurs du 109e Giro. L’ancien maillot rose, troisième de cette 5e étape, n’a pu que s’en remettre à son assistant pour enfiler son imperméable noir, comme un infirmier appliquant les premiers soins sur le champ d’une bataille enfin terminée.À l’image d’Einer Rubio et de Guillermo Thomas Silva, les coureurs ont souffert hier sur les routes du Giro.
Et puis, au fil de l’arrivée des survivants, la scène s’est répétée inlassablement. Son équipier chez Astana Christian Scaroni, pris de secousses encore plus fortes, magnitude 9 sur l’échelle de Richter. Aleksandr Vlasov, serviette blanche nouée au cou, les mains cherchant du réconfort autour de son bidon rempli de thé chaud. Giulio Ciccone, le visage bouffi, comme une vilaine poupée de cire. « J’ai vraiment souffert du froid, vous pouvez le voir sur ma tête, parvenait à sourire l’Italien, qui a perdu son maillot rose, après avoir tout fait pour le défendre, en arrivant dans le premier peloton avec 7’13’’ de retard sur son successeur, Afonso Eulalio. C’était le jour le plus dur et le plus nerveux de ma vie sur le vélo. »
Mathys Rondel, lui, traça directement vers les bus, après avoir presque atterri dans la voiture d’UAE Emirates-XRG, vitre arrière explosée par l’impact survenu avec le Français en début de course. « Mathys revenait de l’arrière, après avoir crevé et changé de vélo, raconte son directeur sportif, Matteo Tosatto. Avec le stress de la course, au milieu des coureurs transis de froid, deux voitures se sont brusquement arrêtées devant lui. »
Après sa chute, le Français a pu repartir et finir dans le groupe des cadors. « Je m’en sors avec quelques abrasions seulement, rapportait-il dans la soirée. Je peux m’estimer chanceux. » « Il pleut souvent en course, mais là, c’était très dangereux, poursuivait Tosatto. Il me semble avoir vu trois ou quatre motos chuter aussi. Le stress était à la limite. »
« Franchement, c’est la course la plus dure de ma carrière, soufflait le Nordiste Axel Huens, 24 ans, pourtant rodé aux conditions difficiles propres aux Flandriennes. C’était abominable, surtout les grêlons. On a eu peut-être vingt minutes d’accalmie. Mais sinon, c’étaient des trombes d’eau toute la journée. Avec la dernière bosse, on est montés assez haut ( 1405 mètres). Et sur les 50 dernières bornes, c’était interminable. »
Le coureur de Groupama-FDJ United, 94e hier, est arrivé avecdixsept minutes de retard dans l’un des nombreux gruppettos formés dès le début de cette journée complètement givrée. Au départ, malgré le ciel menaçant, rien n’annonçait l’ampleur du chaos à venir sur la plage de sable gris de Praia a Mare, où il était encore possible d’étendre sa serviette près de la ligne. Mais très vite, sous le ciel calabrais de plus en sombre, il est devenu clair que cette 5e étape ne serait pas qu’une simple journée de transition.
Le déluge se déversa dès les premiers kilomètres, et alors que l’eau brune s’écoulait comme un torrent en travers de la route, le peloton des favoris était réduit à une trentaine d’unités, soit sa taille au moment de franchir la ligne, 184 kilomètres plus tard. Dans ce chaos naissant, Ciccone, en rose, avait déjà tenté de filer dans la montée de Priesteri (3e catégorie), avec son leader Derek Gee-West, 4e du Giro l’an passé.
Des rebondissements jusqu’au final de l’étape
Les deux Lidl-Trek n’eurent finalement pas de bon de sortie. Et leur formation dut même assurer la poursuite, ensuite, derrière l’échappée de 13 coureurs pour tenter de sauver, en vain, le maillot de Ciccone. Au pied de la Montagna Grande di Viggiano (2e catégorie), l’écart n’était que de deux minutes. Les favoris avaient encore une chance de revenir.
Mais aucun ne bougea, pas même Jonas Vingegaard, offrant ainsi la victoire aux fuyards. Devant, parti à 62 kilomètres de l’arrivée, Igor Arrieta (UAE EmiratesXRG) fut rejoint par Eulalio (Bahrain-Victorious), peu avant le sommet. Tout semblait alors se calmer, avant que la folie ne s’invite à nouveau sur la patinoire menant à Potenza. Arrieta chuta à 14 km du but. Puis ce fut au tour d’Eulalio. La jonction opérée, Arrieta fit un tout droit pour laisser à nouveau seul le Portugais.
Enfin, contre toute attente, sur un braquet de mammouth, Arrieta parvint à revenir, une dernière fois, pour coiffer son adversaire dans les derniers mètres et remporter sa première victoire en grand tour, à 23 ans. L’épilogue d’une journée dont il sera dur deretenir si elle fut plus folle quedifficile. « Je pense que ce sont les deux » , répondait Arrieta, avant d’enfiler une veste de l’organisation, encore frigorifié une heure après l’arrivée.
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Eulalio, du VTT au maillot rose
Un an après s’être révélé sur le Giro en franchissant le Mortirolo en tête, le Portugais, issu du VTT, en est devenu le nouveau leader, hier à Potenza.
«Comme la route m’offrait de l’argent,
et pas le VTT, j’ai continué sur la route.
Mais aujourd’hui, je préfère encore le VTT»
- AFONSO EULALIO, MAILLOT ROSE
14 May 2026 - L'Équipe
J. Ch.
Au bout d’un « final complètement fou », Afonso Eulalio a échoué de peu à remporter la 5e étape, hier, coiffé sur le fil par son dernier compagnon de fugue, Igor Arrieta. « Nous sommes arrivés complètement épuisés, relatait le coureur de Bahrain Victorious. Ca a été l’un des sprints les plus lents de tous les temps ! » Sa première victoire chez les pros attendra donc encore un peu.
Mais le Portugais de 24 ans, passé en tête au Mortirolo, l’an passé, lors de son premier grand tour, peut largement se consoler avec cette conquête du maillot rose, qu’il possède très solidement avec 2’51’’ d’avance sur Arrieta et plus de six minutes sur les hommes du classement général. « Ce maillot rose n’était pas vraiment un objectif plausible, assure celui qui s’était surpris lors des Mondiaux au Rwanda, avec une 9e place. Car je n’ai même jamais cru pouvoir arriver au World Tour. » Plus jeune, Eulalio rêvait du moto-cross, le sport favori de son père. « Il fait des gâteaux dans une boulangerie », nous racontait-il, en janvier, avant de finir 5e de l’AlUla Tour. « Quand je reviens à la maison (il vit encore chez ses parents, à Ferreira-a-Nova), il m’arrive encore de faire quelques tours de motocross avec lui. » C’est pour tromper l’ennui que ce fils unique s’est mis à faire du vélo.
« Quand tu vis dans un petit village, il n’y a rien à faire, se marre-t-il. Alors, je partais m’amuser en VTT. J’ai fait mes premières courses à 14-15 ans. En juniors, j’ai commencé à faire moitié-moitié avec la route. Et comme la route m’offrait de l’argent, et pas le VTT, j’ai continué sur la route. Mais aujourd’hui, je préfère encore le VTT. » Champion du Portugal espoir en 2021, il tape dans l’oeil de son équipe actuelle, Bahrain Victorious sur la Course de la Paix 2023 (7e). « Quand mon agent m’a dit qu’une World Tour était intéressée, je lui ai dit “fuck, t’es sérieux ?” Ça n’a jamais été mon rêve, ce n’était pas un rêve de gosse. Mais maintenant, c’est génial ! »
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