CAN - Avec le trophée arraché au Sénégal, la coupe est pleine
PhOtO FRANCK FIFE. AFP
Deux mois après la finale, le jury d’appel de la Coupe d’Afrique des nations
a donné la victoire au Maroc. Lors de la finale de la CAN, le 18 janvier à Rabat.
Une décision inique, qui confirme à quel point l’influence du pays est considérable en matière de foot africain. Le Sénégal a saisi le Tribunal arbitral du sport.
Mardi, on a passé un cap :
même biaisé par l’arbitrage ou les circonstances,
le verdict sportif était entériné le soir même et arbitré in situ.
19 Mar 2026 - Libération
Par Grégory Schneider
On pensait avoir touché le fond. Mais il fallait entendre que le football africain a de la ressource. Mardi, le jury d’appel de la Coupe d’Afrique des nations 2025 (CAN) a décidé de donner le trophée au Maroc sur tapis vert (3-0), alors que la sélection sénégalaise avait remporté la finale à Rabat sur le terrain (1-0 après prolongations), le 18 janvier.
Depuis deux mois, la fédération marocaine et son tout-puissant président à l’échelle du continent, Fouzi Lekjaa, avait multiplié les recours jusqu’à la commission d’appel. En cause: la sortie du terrain de l’équipe sénégalaise sur injonction de son sélectionneur, Pape Thiaw, écoeuré par un penalty de farceur sifflé au bénéfice des locaux par l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo, au bout du temps réglementaire.
La Compétition féminine écrasée
Les Sénégalais étaient revenus après une vingtaine de minutes à cogiter et subir des pressions de toutes sortes, l’attaquant marocain du Real Madrid, Brahim Díaz, avait manqué son péno et Ismaïla Sarr et consorts avaient marqué le seul but du match ensuite. Au grand soulagement de la quasi-totalité des observateurs neutres tant le Maroc avait été éhontément avantagé au fil de la compétition, depuis un arbitrage systématiquement complaisant jusqu’aux conditions d’hébergement et de transports faites à ses adversaires successifs.
Le point de règlement de cette CAN invoqué par les Marocains existe bel et bien : «Si une équipe quitte le terrain avant la fin du temps réglementaire sans autorisation de l’arbitre, elle sera considérée perdante et sera définitivement éliminée de la compétition en cours.» Sauf qu’elle n’est plus «en cours», mais terminée depuis deux mois. Et que Ndala Ngambo était, par son statut, le seul maître de son arbitrage.
Il était fondé de permettre aux Sénégalais de reprendre le jeu comme il aurait été fondé de les exclure ce soir-là. Le verdict de mardi est donc bien une décision inique, scandaleuse sur le fond et parfaitement ridicule sur la forme : on imagine aisément le malaise qui a étreint les joueurs marocains euxmêmes, aucun ne pouvant réagir officiellement dans un contexte aussi politique.
Quant à la fédération marocaine, elle a fait comme si de rien n’était : «La fédération tient à rappeler que sa démarche n’a jamais eu pour objet de contester la performance sportive des équipes engagées dans la compétition, a-t-elle expliqué par communiqué mardi, et sans rire. Mais uniquement de demander l’application du règlement.» Elle n’aura pas ménagé sa peine. En multipliant les démarches, coups de pression et en explosant les limites de la décence : prévue mi-mars, la CAN féminine, organisée par le Maroc, avait été repoussée sine die en attendant la décision d’appel, un chantage évident visant à influencer le verdict de celle-ci concernant la compétition des hommes. Ce qui avait créé au début du mois nombre de situations ubuesques. En pleine préparation, certaines joueuses se sont vues expliquer au petit-déjeuner qu’elles pouvaient rentrer chez elles. D’autres ont fait demi-tour à l’aéroport.
Venu aux nouvelles, selon l’Equipe, pour servir de recours et organiser la CAN à peu près aux dates prévues en Afrique du Sud, le président de la Confédération africaine de football, Patrice Motsepe, s’est vu rappeler au cours de «réunions houleuses» (l’Equipe, toujours) que le Maroc ne se désistait pas, et qu’il prévoyait d’organiser la compétition… en juillet-août, une horreur au regard des conditions climatiques au Maghreb à cette époque de l’année. Et dans la foulée d’un Mondial masculin qui assourdira de fait le peu d’écho médiatique que la compétition féminine pouvait espérer. Le foot est écrasé.
DÉCLARATIONS À L’EMPORTE-PIÈCE
A mesure qu’il est utilisé. En Afrique comme partout, il faut suivre l’argent puisqu’il proportionne l’influence. Au fil des ans et dopé par son statut de premier demi-finaliste africain d’une Coupe du monde obtenu au Qatar, le Maroc est devenu un poids lourd du continent et au-delà. En novembre 2025, la sélection marocaine battait le record mondial de victoires consécutives (15) détenu par la Roja espagnole, une marque ensuite portée à 19 au début de la CAN : sur ces 19 victoires, 16 auront été obtenues à domicile, ce qui dit assez le poids d’une fédération habile à inverser l’organisation des matchs sur un continent pauvre en infrastructures. Et où les fédérations nationales sont hautement influençables. Le Maroc s’est même fait une double spécialité : accueillir les matchs de sélections ne pouvant évoluer sur leur sol au gré des guerres embrasant l’Afrique et héberger la préparation des équipes nationales étrangères dans le luxueux complexe d’entraînement Mohammed VI, situé à l’est de Rabat. On estime par ailleurs à 1,4 milliard d’euros le budget de construction des stades abritant la CAN 2025 et une partie du Mondial 2030, que le royaume chérifien organisera avec l’Espagne et le Portugal. Un chiffre largement sous-estimé, selon un formateur français en poste à la fédération marocaine.
Et qui résonne dans un contexte où la géopolitique du football voit l’Europe perdre du terrain tous les jours, n’organisant plus que les deux tiers d’une Coupe du monde (celle de 2030) sur quatre éditions entre 2022 et 2034 et où le président de la Fédération internationale de football, Gianni Infantino, n’en finit plus de faire pencher la balance au détriment de l’Ancien Monde, entre une Coupe du monde des clubs pensée pour déstabiliser l’Union européenne de football et des déclarations à l’emporte-pièce sur la réintégration de la Russie dans le concert international. La Coupe d’Afrique des nations 2025 aura au moins eu le mérite de raconter tout ça. Elle a longtemps été le théâtre de signaux dit «faibles», qui n’échappent pas au monde du foot : nomination d’arbitres à la réputation fragile sur les matchs du Maroc, coups de sifflet toujours orientés, entraînements des adversaires de la sélection locale organisés sous les fenêtres des joueurs marocains et supporteurs sénégalais condamnés en rafale pour «acte de hooliganisme» à l’issue de la finale, ceux-ci plaidant les violences policières et la nécessité de se mettre à l’abri sur le bord du terrain alors que le chaos régnait dans les tribunes. De fait, pas un supporteur marocain ne sera passé par le tribunal.
Mardi, on a passé un cap : même biaisé par l’arbitrage ou les circonstances, le verdict sportif était entériné le soir même et arbitré in situ. La fédération sénégalaise ayant annoncé son intention de se pourvoir devant le Tribunal arbitral du sport, on n’en a pas terminé. Les champions d’Afrique sénégalais, ou exchampions d’Afrique, on ne sait plus, ont quant à eux réagi sur leurs réseaux sociaux. La prime au défenseur de l’Olympique lyonnais, Moussa Niakhaté, arborant son trophée et sa médaille : «Venez les chercher !»
Et au milieu de terrain du FC Everton, Idrissa Gueye, via une story Instagram : «Titres, trophées, médailles… tout cela n’est qu’éphémère. Ce qui compte vraiment, c’est que chaque supporteur sénégalais puisse rentrer chez lui et retrouver sa famille. Le peuple sénégalais a montré ce qu’il est : digne dans la victoire, digne dans l’épreuve […] Nous savons ce que nous avons vécu ce soir-là à Rabat. Et ça, personne ne pourra nous l’enlever, inch’Allah.» Mardi, le jury d’appel de la CAN aura pourtant bel et bien tenté d’enlever le football aux footballeurs.
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A Dakar, l’émoi national face à «la grosse farce continentale»
Dans la capitale sénégalaise, les habitants oscillent entre stupéfaction et indignation et dénoncent un comportement «pas digne entre Africains».
19 Mar 2026 - Libération
Agnès Faivre Correspondante à Dakar
Casquette blanche et doudoune noire pour contrer la «fraîcheur» de mars, Birame, 31 ans, fulmine : «On est sous le choc, c’est du jamais-vu.» C’est vers une heure du matin que cet habitant de Dakar a appris sur Facebook que le jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) avait décidé de retirer au Sénégal son titre de champion d’Afrique pour l’attribuer au Maroc, sur un score de 3-0. Le 18 janvier, à l’issue d’une finale épique face à la sélection marocaine, les Lions, l’équipe nationale, avaient décroché leur deuxième étoile en Coupe d’Afrique des nations (CAN).
«C’est pas digne entre Africains. Le Maroc est un pays frère. Le roi Hassan II et [le premier président de la République du Sénégal] Léopold Sédar Senghor étaient comme des cousins. Le sport doit nous unir, pas nous séparer. Le Maroc n’a pas digéré sa défaite, mais il faut avoir de la hauteur, de la retenue», reprend Birame. Assis à côté de lui sur un muret blanc du terminus de bus P7 de Ouakam, dans l’ouest dakarois, Oumar, cuisinier en babouches de cuir blanc impeccables, répète certains mots en hochant la tête. «Injuste», «inqualifiable», «déshonneur pour l’Afrique».
Ils tombent d’accord : «La CAF n’a plus sa raison d’être.» «Elle est corrompue», embraye Oumar. Quant à la décision de la Fédération sénégalaise de football (FSF) d’engager une procédure d’appel devant le Tribunal arbitral du sport, «je ne suis pas optimiste», tranche Biram. «La CAF, c’est de la merde !» peste Julie au marché du Jeudi, un kilomètre plus loin, en choisissant une branche de coriandre sur un étal. «C’est de la foutaise, insiste cette femme de ménage, sac imitation Vuitton à l’épaule. Tu nous remets la coupe. Deux mois de temps additionnel plus tard, tu décides de nous l’arracher ?» Cet émoi, d’autant plus vif que 18 supporteurs sénégalais ont été condamnés en première instance à des peines de prison ferme par la justice marocaine pour «hooliganisme» lors de la finale du 18 janvier, s’exprime vigoureusement dans la presse. «La blague du siècle», affiche à sa une le quotidien gouvernemental le Soleil, qui dénonce «une vaine réécriture de l’histoire». «La grosse farce continentale», «Scandaleux», «Scandale inédit», «Ridi-cule», lit-on encore en une des journaux épinglés sur une cordelette au kiosque des Mamelles. Le quotidien l’Observateur dénonce des conflits d’intérêts au sein de la commission d’appel de la CAF.
Alors que la FSF a dénoncé «une décision inique, sans précédent et inacceptable qui jette le discrédit sur le football africain», le gouvernement sénégalais a exprimé dans un communiqué sa «vive consternation» face à une «décision grossièrement illégale et injuste». «Le Sénégal rejette sans ambiguïté cette tentative de dépossession injustifiée» et «demande l’ouverture d’une enquête internationale indépendante pour soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF», indique le texte. «L’Etat du Sénégal mènera ce combat avec la même ténacité que ses Lions sur le terrain», a abondé le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye.
Près du monument de la Renaissance africaine, sur un trottoir vert-jaune-rouge redécoré à la veille de la finale de la CAN, trois adolescentes pressent le pas pour assister à un entraînement de basket. Dans leur quartier, à Cité Avion, elles avaient suspendu des guirlandes, repeint les ronds-points, «dès la demi-finale, car on était tellement fières», dit Zahra, 17 ans, en dribblant agilement avec son ballon. «Si les Marocains veulent nous reprendre la coupe, qu’ils le fassent, mais nous, on a déjà accroché notre deuxième étoile, embraye Fatou, 14 ans. En tout cas, nos grands-parents les ont insultés ce matin.» A 200 mètres, un traiteur marocain a baissé le rideau.
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