Javier Tebas : « Il faut commencer par faire le ménage à la Ligue »
Le président de la Liga dit tout haut ce que certains dirigeants hexagonaux pensent tout bas au sujet de la crise qui secoue le football français.
« À mon sens, la décision qui a déclenché la crise du football français, c’est le fait de ne pas finir la compétition lors de la crise du Covid, en 2020 »
« Les idées que les dirigeants du PSG défendent ne favorisent surtout pas le football français »
12 Mar 2026 - Le Figaro
Propos recueilis par Christophe Remise
Silence, on coule. Le football français vit une crise sans précédent, dont le dernier épisode est l’annonce du départ prochain de Nicolas de Tavernost, président de LFP Media. Avec des droits télé quasi inexistants, la situation économique est alarmante. Et elle le sera encore davantage la saison prochaine, quand les versements de DAZN et bein Sports cesseront. Président de la Liga espagnole, Javier Tebas livre, pour Le Figaro, son regard sur le football français et les solutions qu’il imagine pour lui.La Liga« Une Ligue française solide, ce serait favorable à tout l’écosystème. Ce n’est pas le cas », confie Javier Tebas, le président de la Ligue espagnole.
LE FIGARO. - Les problèmes du football français vous semblent-ils insolubles ?
JAVIER TEBAS. - Ce dont le football français a besoin, surtout, c’est d’une stabilité institutionnelle qu’il n’a pas eu ces derniers temps, afin de surmonter ce qui est une crise globale, pas seulement audiovisuelle, mais aussi économique, institutionnelle et de gouvernance. Et c’est très difficile, sans stabilité institutionnelle, que le football français revienne sur la voie de la grande compétition qu’il suivait jusqu’ici.
La proposition de loi qui prévoit notamment la disparition de la Ligue au profit d’une société de clubs, mais aussi de plus de pouvoirs pour la Fédération va-t-elle dans le bon sens ?
La configuration actuelle de la Ligue française n’est semblable à aucune autre Ligue dans le monde. Dans la Liga espagnole, par exemple, il n’y a pas de représentation syndicale des footballeurs, ni des entraîneurs. Il n’y a que les clubs qui sont représentés. Dans le projet de loi dont vous me parlez, il me semble qu’il est encore question d’une configuration qui serait différente à ce qui se fait ailleurs, avec un interventionnisme de la part de la Fédération. À mon avis, il faut essayer de copier ce qui marche. Et c’est une organisation au sein de la Fédération, mais avec une autonomie de la Ligue et des clubs. Après, cela dépendra du niveau de compétence réservé à la Fédération. S’il n’y a pas d’ingérence dans le domaine de la gestion commerciale ou de l’organisation de la compétition, cela peut marcher.
Quels sont les bénéfices et dangers de la chaîne Ligue 1+ ?
Le football français n’avait pas d’autre solution. À terme, deux choses peuvent se passer : que le projet soit viable et réponde aux attentes économiques des clubs ou qu’il engendre une telle valeur que les diffuseurs décident de l’acheter. Mais, pour l’instant, il n’y a pas d’autre choix. C’est le chemin à emprunter. Ils ont peut-être trop tardé à prendre cette décision, parce que lancer le produit en trois mois seulement, c’est très peu de temps pour bien le faire. Mais il n’y avait pas d’autre choix.
Quel conseil donneriez-vous aux clubs et à la Ligue pour obtenir des droits télé plus conséquents ?
Il n’y a pas si longtemps, la Ligue française générait des recettes importantes en termes de droits télé domestiques. À mon sens, la décision qui a déclenché la crise du football français, c’est le fait de ne pas finir la compétition lors de la crise du Covid, en 2020. Il y a beaucoup de choses à corriger pour que la valeur des droits audiovisuels, qui sont le reflet de la compétition, augmente. Si on n’a pas de critères clairs, majoritaires, plutôt que des conflits d’intérêts comme en France, alors le produit perd de la valeur… Mais il y a d’autres questions aussi. Il faut résoudre le problème de la violence dans les stades. Il doit y avoir un produit esthétique, attirant, pacifique, une gouvernance de qualité. Alors, il faut commencer par faire le ménage à la Ligue française, en améliorant les règles de gouvernance, en évitant les conflits d’intérêts, et corriger des questions qui, à mon avis, ont été erronées, comme la décision de réduire la L1 à 18 ou le mode de distribution des droits internationaux, qui ne reviennent qu’aux clubs qui jouent l’europe. Cela crée un clivage de plus en plus important entre les clubs qui sont au sommet et les autres. Il y a toujours un écart, mais il faut essayer de le réduire pour qu’il y ait plus de compétitivité. Quelle que soit la distribution des droits audiovisuels, le PSG sera toujours là. Mais ce qui est important, c’est qu’il ne gagne pas tant de matchs, qu’il en perde aussi, et qu’à la fin de la saison, il ait du mal à gagner la compétition, même s’il est toujours gagnant à la fin. C’est cela qui donne une valeur à la compétition et aux droits audiovisuels. Tout ce qui est fait est contraire à l’augmentation de la valeur des droits audiovisuels.
Pour ce qui est de la domination du PSG, celle du Bayern Munich n’empêche pas la Bundesliga de très bien monnayer ses droits…
Oui, mais le Bayern, même s’il est soune vent champion à la fin, perd beaucoup de points au cours de la saison. Mais si on prend l’exemple de la Bundesliga et de sa gouvernance, il y aurait des points à discuter, mais il y a peu de violence, la diffusion audiovisuelle est de premier niveau avec sa propre compagnie de production audiovisuelle, et pas de conflit d’intérêts entre le Bayern et la Ligue en matière de droits, comme c’est le cas en France avec bein Sports. C’est quelque chose d’essentiel. Il faut faire la différence entre le PSG en tant que club et les personnes qui le dirigent. Le PSG est un grand club. Il continuera de l’être, mais attention aux personnes qui le dirigent et qui, pour préserver des intérêts déterminés, mènent des actions contre la gouvernance et ne donnent pas de solutions, et donc réduisent la crédibilité du football professionnel français, ce qui se reflète dans les droits.
Vous semblez dire que les dirigeants du PSG jouent contre les intérêts du football français ?
Écoutez, je ne sais pas s’ils agissent pour ou contre les intérêts du football français, mais les idées qu’ils défendent ne favorisent surtout pas le football français.
Pensez-vous que la Liga est immunisée contre tout ce qui touche le football français actuellement ?
Immunisée, non. En tout cas, en tant que partie importante de l’industrie, je m’inquiète qu’un secteur de l’industrie souffre. Personnellement, je préfère un football français fort économiquement parce que, quand c’était le cas, le marché, en général, fonctionnait mieux. Une Ligue française solide, ce serait favorable à tout l’écosystème. Ce n’est pas le cas. On a une Ligue française faible, avec des clubs dans une situation économique compliquée.
La menace de la Superligue semble avoir été écartée. Craignez-vous de la voir ressurgir dans les années à venir ?
Il y a eu un accord entre Nasser al-khelaïfi, le Real Madrid et L’UEFA dont nous connaissons pas les dessous (le Real a rejoint le syndicat des clubs européen, présidé par «NAK», NDLR). Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils ne veulent que le bien du football et que ce sont tous des gentils maintenant (ironique)… J’ai de l’expérience, et cela n’existe pas dans la réalité, il doit y avoir un acteur qui a cédé plus qu’un autre. Je ne suis pas convaincu que la menace ait définitivement disparu. Et puis, comme je le dis depuis un moment, le modèle défendu par Nasser al-khelaïfi est, à mon avis, comme la Superligue, mais au ralenti. Florentino Pérez (président du Real) voulait aller vite. Nasser al-khelaïfi veut faire la même chose, mais en quinze ans. C’est pourquoi la Superligue est toujours un risque, pas immédiat, mais à moyen et à long terme.
Voyez-vous une figure d’homme providentiel émerger pour résoudre les problèmes du football français ?
Non, aucune idée. Je ne me considère pas capable de dire qui pourrait prendre les rênes du football français, si cela est nécessaire. Il semblerait en effet qu’il ait besoin d’un peu de leadership, mais ce sont les clubs français qui doivent prendre cette décision, en pensant surtout à un horizon de quatre ou cinq ans. Les ligues ont l’obligation d’orienter les clubs vers ce qui convient le mieux, non pas à chaque club en particulier, mais à la compétition, à un horizon de plusieurs années. Les clubs n’ont pas cette vision à moyen terme, parce qu’ils vivent au jour le jour avec leurs objectifs sportifs. Pour donner cette vision, il doit donc y avoir un leader, une équipe de management, qui explique bien les conséquences de chaque mesure possible à long terme. Pour l’arrêt ou non du championnat en 2020, nous avions par exemple réfléchi à ce qui pouvait se passer sous quatre ou cinq ans.
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