« Le football est un concentré d’hyperlibéralisme »
Nylian Mbappé, lors d’un match de Ligue des Champions
du Real Madrid face à Benfica, le 28 janvier.
L. M. ALVATEZ TEY/GETTY AMAGES/AFP
SOCIOLOGIE - Dans son nouvel ouvrage, Qu’est-ce que l’actualité sportive ?, le chercheur Stéphane Beaud analyse ce flux médiatique qui envahit de plus en plus nos écrans et notre vie quotidienne.
2 Mar 2026 - L'Humanité
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS GUILLERMIN
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS GUILLERMIN
Connu pour son travail sur les transformations du monde ouvrier, le sociologue Stéphane Beaud est aussi un passionné de sport et notamment de football. Auteur de plusieurs ouvrages sur le ballon rond, celui qui est professeur émérite à Sciences-po Lille vient de publier Qu’est-ce que l’actualité sportive ? Un regard sociologique (le Bord de l’eau), un recueil de chroniques parues mensuellement de 2016 à 2025, dans Sud-ouest Dimanche.
Que disent les faits sportifs de nos sociétés ?
C’est une immense question. Quand on parle des faits sportifs, il faut bien distinguer les sports car il y a une très grande différenciation des conditions de pratique et de rémunération. Il y a les sports les plus médiatisés, qui procurent des revenus considérables aux sportifs, et les sports, souvent olympiques, un peu dans l’ombre, qui réapparaissent tous les quatre ans avec les JO. Dans la première catégorie, le football est un concentré d’hyperlibéralisme où on va chercher des « matchwinners » en les payant le plus possible. À ce niveaulà, le sport est un observatoire assez précieux du fonctionnement d’un capitalisme débridé. Ce qui frappe, c’est l’absence de régulation. Les institutions du football, du rugby ou du tennis devraient s’impliquer davantage pour réguler. Le seul contrepouvoir qui me semble exister, c’est de temps en temps la presse sportive, qui, à raison, crie au loup.
Dans vos chroniques, vous parlez de #Metoo, de Trump ou de la guerre en Ukraine… Le sport et son traitement journalistique sont-ils devenus plus politiques au fil du temps ?
Je ne sais pas si on peut dire ça, mais je pense que les réseaux sociaux et la multiplication des médias en ligne accentuent probablement cette impression. Le niveau de conscientisation des sportifs s’est un peu élevé. On le voit dans le football. Je dirais qu’il y a des moments historiques où ce n’est plus possible de tenir un discours apolitique. C’est le cas de la guerre en Ukraine, de #Metoo ou des joueurs de NBA et de football américain, qui se sont élevés face à Trump… Quand « trop c’est trop », il y a quand même des sportifs qui se rebellent. Aujourd’hui, la presse sportive porte une attention plus grande à ces questions, ce qui joue un rôle d’amplificateur.
Quel regard sociologique portez-vous sur le traitement médiatique du sport dit « féminin » ?
Spectateur assidu du sport depuis une longue période, je constate une amélioration dans sa médiatisation par rapport aux années 19701980 ou 1990, où le sport féminin, à part deux ou trois disciplines (tennis, gymnastique, patinage artistique), était quasiment inexistant. Le handball est un exemple assez paradigmatique, si on peut dire. Pour ma part, depuis une dizaine d’années, je suis davantage spectateur des matchs de l’équipe de France féminine que masculine car les rencontres sont plus ouvertes, moins stéréotypées. Il y a aussi des évolutions notables dans le commentaire sportif et la présence de femmes journalistes à l’antenne, même si tout cela reste insuffisant. On voit très bien qu’il existe encore un blocage dans les médias sur la supposée moindre attractivité des rencontres féminines.
Le regard sociologique que vous portez sur les sports et ses différentes dimensions est aussi une lutte contre les préjugés…
Oui, c’est le rôle principal des sociologues, quand bien même on se bat contre une montagne car ils sont massifs dans le sport… Je trouve, par exemple, insupportable le préjugé sur les joueurs de football, trop souvent décrits comme « stupides » ou aphasiques, car cela ne correspond vraiment pas à la réalité. Les sportifs de haut niveau ont franchi tellement d’obstacles que ces filles et garçons ont des qualités à la fois physiques, morales et cognitives tout à fait remarquables, et sont bien plus intéressants et subtils qu’on ne le dit. Seuls ceux qui n’ont jamais fait de sport ne mesurent pas la combinaison de qualités que cela nécessite pour réussir.
Le traitement de l’actualité sportive a-t-il évolué au fil du temps ?
Une course au « buzz » est apparue avec Internet ; la presse sportive, papier ou radio, est maintenant concurrencée par les influenceurs, les réseaux sociaux, etc. L’enjeu journalistique, au sens noble du terme, c’est de se défendre contre cette intrusion, une sorte de perversion de l’actualité par tout ce qui est anecdotique et qui « fait le buzz » pour essayer toujours de traiter les questions de fond intéressantes. Le sport est un « fait social total », qui permet de comprendre des faits économiques, politiques, sociaux, sans compter les rapports femmeshommes, ceux entre différents groupes d’origine, etc. Le sport reste un observatoire hors pair et ne doit pas être perverti par une vision par le petit bout de la lorgnette de ceux qui veulent tout transformer en scandales.
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