À la table des grands


Fort des succès accumulés depuis 2025 et d’un style reconnu et admiré, Luis Enrique est en train de laisser sa trace dans l’histoire moderne du jeu.

"Il a prouvé que le plus important, 
ce ne sont pas les individualités, 
mais l’équipe qu’elles forment"
   - PAULO FONSECA, ENTRAÎNEUR DE LYON

"Quand je les regarde jouer, ils me font penser à notre Ajax, 
je revois Cruyff redescendre pour orienter le jeu et nos déplacements"
   - RUUD KROL, ANCIEN LATÉRAL 
     DE L’AJAX ET DES PAYS-BAS

28 Apr 2026 - L'Équipe
JOSÉ BARROSO (avec M. Go. et H. G.)

Les premiers trophées sont arrivés tôt, avec un triplé Ligue des champions-Liga-Coupe du Roi dès sa saison inaugurale au Barça (2014-2015). Le chemin de la reconnaissance a pourtant été long pour l’entraîneur, Luis Enrique. Parce qu’il a subi le même soupçon que tous ceux qui ont gagné avec Lionel Messi, diluant sa propre responsabilité. Parce qu’avant et après, il a longtemps fait chou blanc avec l’AS-Rome (2011-2012), le Celta Vigo (2013-2014) et la sélection d’Espagne (2018-2022). Parce que son arrogance, sa difficulté maladive à partager et à distiller des secrets de fabrication ont brouillé ses intentions et fait qu’on ne lui pardonnait pas le moindre accroc. Jugé trop vertical au Barça, trop latéral avec la Roja, il a dû composer aussi avec les héritages et les attentes.

Il lui aura fallu une finale d’anthologie avec le PSG pour susciter enfin une admiration unanime. Ce 31 mai 2025, par la grâce d’un chef-d’oeuvre et l’évidence d’une implacable démonstration contre l’Inter Milan (5-0), l’Asturien est entré dans une autre dimension. Celle des techniciens ayant marqué l’histoire moderne du jeu, même s’il faudra attendre pour mesurer l’épaisseur de la trace au milieu des Arrigo Sacchi, Johan Cruyff, Pep Guardiola et autre Jürgen Klopp.

À Munich, tout ce qui semblait parfois confus ou incompris s’est alors mis à faire sens dans une symphonie de courses, de buts et d’étincelles. « Pour moi, c’est le meilleur entraîneur de notre époque avec Guardiola, estime Paulo Fonseca, le coach de Lyon. Il a un énorme mérite, il a prouvé que le plus important, ce ne sont pas les individualités, mais l’équipe qu’elles forment. » Abelardo, son ami et compagnon au Barça et en sélection, valide: « En Europe, je le situe au niveau des Guardiola, Klopp, Ancelotti, dans un style plus proche de Guardiola. Je pense que ces quatre-là vont rester dans l’histoire comme des entraîneurs qui ont changé le foot. »

Ce style justement, quel est-il? Lluis Lainz, membre du staff technique du Barça de 1996 à 2008 et auteur de la Méthode Luis Enrique, souligne que l’Asturien a accouché d’une identité propre, ce qui n’est pas si courant: « Le style de ce PSG est une synthèse de toutes les expériences de Luis Enrique et de sa personnalité de gagnant. Il fait partie de ces rares coaches qui ont appliqué ce qu’ils ont appris tout en faisant en sorte que leur caractère se reflète dans leurs équipes. »

Passé comme joueur par le Real Madrid (1991-1996) et le Barça (1996-2004), initié en sélection par Luis Suarez, Ballon d’Or 1960, icône d’un autre temps et d’un autre foot, « Lucho » s’est amouraché de la philosophie des Blaugranas, mâtinée de la multitude d’influences qu’il porte en lui. « Il est de la veine offensive des Cruyff, Rijkaard, van Gaal, Guardiola, juge Ruud Krol, latéral mythique de l’Ajax et des Pays-Bas, triple vainqueur de la C1 entre 1971 et 1973 et double finaliste de la Coupe du monde en 1974 et en 1978. Il a fait un mix entre cet héritage et son vécu pour faire de son équipe la plus jubilatoire à l’heure actuelle avec le Bayern. »

Dans sa construction de coach, Luis Enrique s’est d’emblée appuyé sur des valeurs cardinales censées servir sa vision idéale de ce jeu. « Ses fondations reposent sur quatre pieds : condition physique, qualité technique, science tactique, mentalité collective, détaille Lainz. C’était un joueur rapide, intense, solidaire, très vertical, combatif, travailleur et discipliné. Il y a ajouté des concepts comme le jeu de position, les triangles et la recherche de l’homme libre, les changements de rythme, le pressing haut à la perte, le repli rapide. »

L’entraîneur parisien se moque des étiquettes, il veut le beurre et l’argent du beurre, sans rien laisser au hasard. Son parcours semé de crimes de lèse-majesté (Totti, Xavi, Sergio Ramos, Neymar…) témoigne d’un technicien libre, arcbouté sur un projet de jeu auquel il a toujours cru dur comme fer, parfois seul contre tous. « On voit qu’il a été marqué par le Barça, il veut dominer, imposer son jeu quel que soit le match, ne jamais subir » , nous confiait récemment Arrigo Sacchi, l’homme du doublé de l’AC Milan en C1 en 1989 et 1990.

Tout le monde doit pouvoir tout faire

« Ce qui frappe avec lui, on l’a vu après les départs de Messi, Neymar et Mbappé, c’est qu’il sait les caractéristiques des joueurs qu’il veut, prolonge l’Argentin Ricardo La Volpe, champion du monde 1978 et un des inspirateurs de Guardiola, qui lui a piqué sa relance à trois. Luis Enrique a toujours recherché un 4-3-3 agressif avec des joueurs de couloir essentiels pour créer des déséquilibres et trouver l’espace. Là où il montre qu’il est un grand coach, c’est qu’il parvient à faire adhérer les joueurs à ses concepts, en expliquant exactement ce qu’il attend d’eux. »

Un travail minutieux d’imbrication et d’intuition. Qui a fait de Vitinha une sentinelle, d’Ousmane Dembélé un 9 aux allures de 6-8-10 et 11 à la fois, d’Achraf Hakimi un joueur total. Avec lui, tout est question de zones et de timing d’intervention. Chacun est susceptible d’assumer l’animation à un moment ou à un autre. Idem pour les tâches défensives et le pressing. Il a fait de rares exceptions – Messi, Mbappé – mais toujours à contrecoeur. Une partie du secret de sa méthode se trouve là. « Là où il a été très fort, c’est qu’il a changé la manière de penser au PSG, salue le maestro Sacchi.

Quand vous voyez une équipe qui bouge à onze, qui attaque à onze et défend à onze, où le collectif permet d’arriver au résultat, alors c’est la patte d’un entraîneur. On s’en souviendra comme le PSG de Luis Enrique parce qu’il n’y a pas une individualité qui se détache, mais onze joueurs au service des idées de l’entraîneur. »

Victime de l’Espagnol ces deux dernières saisons, Arne Slot ne cache pas son admiration pour son homologue. « Faire une relance à trois derrière n’est pas si spécial, beaucoup d’équipes font ça dans le foot moderne, observait le coach de Liverpool avant le quart de finale retour (0-2, 0-2 à l’aller). En revanche, voir l’arrière droit se retrouver ailier gauche, voir l’avantcentre décrocher aussi bas qu’un défenseur central, ce n’est pas courant. Mais ce qui les rend si difficiles à jouer ce n’est pas ça, c’est leur qualité individuelle. Ils combinent vitesse, endurance, adresse avec le ballon à tous les postes, sauf le gardien. Et ça se trouve, lui aussi est capable de courir avec la même intensité ( sourire). »

Ce ballet permanent, tactiquement exigeant et éprouvant, n’a pas été assimilé sans difficulté par les Parisiens. Il nécessite en outre un alignement des planètes athlétiques pour avoir son rendement optimal. Quand c’est le cas, ce partage des tâches rappelle un glorieux précédent. « Quand je les regarde jouer, ils me font penser à notre Ajax, je revois Cruyff redescendre pour orienter le jeu et nos déplacements, sourit Krol avec

nostalgie. Pour l’avoir vécu, je peux vous assurer que c’est très difficile de défendre contre ce type d’équipe. Chez nous, tout le monde pouvait jouer à différents postes, comme eux. » L’ancien latéral gauche s’y retrouve aussi à titre individuel, tout en remettant les choses en perspective sur l’aspect novateur de cette organisation. « Voir Nuno Mendes ou Hakimi dans la surface adverse, c’est magnifique !, s’en

thousiasme-t-il. Mais on le faisait aussi. À notre époque, c’était révolutionnaire, on partait du gardien et toutes les lignes étaient impliquées dans la construction comme dans la finition. En ce sens, Luis Enrique n’a pas révolutionné le jeu, mais il a ramené ça à la surface, en y ajoutant d’autres choses. » Pour autant,

il est sans ambiguïté : « Son PSG n’a pas les mêmes qualités que nous, mais la même philosophie. C’est du football total. Les compensations, les efforts et l’esprit de sacrifice, le jeu sans ballon… ( Rinus) Michels nous disait: “Quand on perd la balle, c’est mieux de défendre où on l’a perdue, ça évite de faire 60 m dans un sens puis 60 m dans l’autre pour aller marquer.” »

Et maintenant? On l’a dit, l’empreinte de ce PSG et de son coach dépendra en partie de leur faculté à rester au plus haut niveau – un des enjeux de la demi-finale contre le Bayern Munich vu la rareté des équipes à avoir réussi un back-to-back. « On peut déjà dire qu’il a laissé sa trace avec cette équipe mais s’ils arrivent à faire ça dans la durée, ce qui est le plus dur dans le foot européen, son héritage sera encore plus grand » , résume Krol.

Il faudra voir, aussi, la capacité des champions d’Europe en titre à se renouveler. La greffe pour le moment avortée de Lucas Chevalier montre que l’insatiable Luis Enrique n’est pas encore allé au bout de toutes ses idées en matière de contrôle du jeu et du rythme des rencontres. L’autre mesure de son héritage se situera dans l’émergence d’autres équipes calquées sur ses inspirations et son savoir-faire. En espérant pour le PSG que les élèves ne dépassent pas le maître, une autre réussite du Barça de l’ère Guardiola. La venue du prometteur Vincent Kompany (40 ans) et de ses ambitieuses troupes au Parc des Princes annonce un match charnière à cet égard, aussi.

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