Crise ouverte au Real Madrid


Photo OSCAR DEL POZO. AFP 
Kylian Mbappé au Bernabéu de Madrid, jeudi.

Tensions avec le coach Alvaro Arbeloa, sifflets des supporteurs madrilènes jeudi soir et déclarations choc d’après-match : l’attaquant contribue, à sa manière, à la dégringolade de la Maison blanche.

«Beaucoup ne parlent pas, 
je suis obligé de lire la presse pour savoir ce qu’ils pensent.»
   - Kylian Mbappé devant les journalistes 
      après la victoire contre Oviedo

16 May 2026 - Libération
Par Grégory Schneider

Un tweet tout en tendresse avec une photo de lui enfant jeudi en début de soirée, pour dire sa fierté d’être en équipe de France juste après l’annonce des 26 partant pour le Mondial américain. Puis, une plongée dans les grands fonds. Remplaçant dans la foulée contre le Real Oviedo (victoire 2-0), Kylian Mbappé sera rentré en jeu sous les sifflets à vingt minutes de la fin, aura offert une passe décisive à Jude Bellingham avant de faire exploser le vestiaire du Real Madrid devant les micros.

Il ne lui aura fallu que quelques minutes. Pour torpiller le coach, Alvaro Arbeloa, dénoncer la veulerie de son partenaire Vinicius et renvoyer les médias à leur devoir concernant son escapade début mai en Sardaigne avec l’actrice Ester Expósito. En proie à une crise sans beaucoup de précédents dans son histoire, entre bagarre dans le vestiaire débouchant sur un traumatisme crânien et conférence de presse lunaire (et sexiste) du président du club, Florentino Pérez, mercredi, l’institution madrilène n’avait pas besoin de Mbappé pour en remettre. Disons qu’il aura apporté sa pierre, de la taille du sommet du puy de Sancy, à la dégringolade de la «Maison blanche» tout en l’interrogeant en profondeur, s’exposant comme jamais depuis son arrivée à Madrid en juillet 2024.

QU’EST-CE QUE MBAPPÉ A RACONTÉ APRÈS LE MATCH D’OVIEDO ?

Qu’il était apte à débuter la rencontre, son absence au coup d’envoi relevant ainsi d’un choix de l’entraîneur madrilène : «Je n’ai pas joué parce que l’entraîneur m’a dit que j’étais le quatrième attaquant de l’effectif ce soir [jeudi, avant la rencontre, ndlr], der rière Gonzalo Garcia, Vinicius et [Franco] Mastantuono. C’est sa décision, il faut la respecter. Chacun a ses idées et sa philosophie de jeu. Je l’accepte et je joue le temps qu’on me donne. Je ne suis pas en colère contre lui mais il faut que je travaille dur pour redevenir titulaire et être meilleur que Gonzalo, Mastantuono et Vini.» Pince-sans-rire : ni Gonzalo Garcia, ni Mastantuono et ses 18 ans ne jouent dans la même cour que l’international tricolore.

Sur les sifflets du public de Bernabéu, qui se sont abattus sur lui lors de son entrée en jeu à la 69 minute pour ne plus le lâcher: «Ça fait partieedu jeu, de la vie. Il faut l’accepter. C’est une opinion que les gens expriment. Ils m’ont sifflé parce qu’ils ne sont pas contents. Je ne peux pas changer l’opinion des gens quand ils sont fâchés. Mais je ne dois pas le prendre personnellement. Ça fait partie de la vie d’un joueur du Real Madrid. Mais personne ne va mourir ce soir. C’est normal quand on ne gagne pas que les gens choisissent de siffler des joueurs. […] Je me suis trompé en ne parvenant pas à gagner des titres [depuis deux saisons qu’il est au Real] avec l’équipe. Et c’est plus important. Le reste, ce sont des opinions. Les gens ne connaissent pas le contexte. J’avais l’autorisation du club pour partir en Italie et vous ne savez pas si j’y étais en vacances ou pas [faisant référence à son week-end en Sardaigne]. Vous ne savez pas ce que j’ai fait là-bas. Vous dites vacances, mais vous ne savez pas. Et je n’étais pas le seul joueur à être parti de Madrid. Tout ça ne sert qu’à vendre du papier. La seule chose importante ici est de gagner des titres. On ne l’a pas fait. Là on s’est trompé.» Puis cette flèche, plein coeur, sur son entraîneur Alvaro Arbeloa, qui a remplacé Xabi Alonso mi-janvier : «J’avais une grande relation avec Xabi. Tout le monde sait ce que je pense de lui. On a bien commencé la saison, on avait tout. Ensuite, on a tout perdu en deuxième partie. Ça fait très mal parce qu’on avait une structure et une idée de jeu.»

Arbeloa a démenti avoir expliqué au joueur qu’il était quatrième dans la hiérarchie des attaquants : «Il m’a mal compris.» Pour le reste, il appréciera. Tout comme certains coéquipiers du Français, visés par celle-là : «Je préfère parler en zone mixte, devant vous tous. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui ne parlent pas et je suis obligé de lire la presse pour savoir ce qu’ils pensent. Moi, je préfère parler directement. Comme ça, c’est plus clair.»

QUI L’ATTAQUANT VISE T-IL ?

S’il a souvent défendu publiquement l’attaquant des Bleus, soulignant les sacrifices d’un joueur qui aura divisé son salaire par trois pour rejoindre la Maison blanche depuis Paris, Arbeloa avait invité voilà six jours ses joueurs «à faire passer le collectif avant l’individuel». Message reçu par Mbappé comme un début, sinon de lâchage, du moins de fustigation publique : il est souvent associé à une forme d’égoïsme dans la psyché collective des supporteurs, que ce soit à Madrid ou Paris, une image qui est parfois alimentée par ses employeurs quand cela sert leurs intérêts. De plus, Arbeloa a sorti cette phrase alors que l’affaire du week-end à Cagliari début mai avec l’actrice espagnole Ester Expósito, que le joueur avait exposé sur ses réseaux sociaux, battait son plein, lui valant un feu nourri dans la presse madrilène.

Tout comme son atterrissage sur le tarmac de l’aéroport de Madrid le 3 mai au soir, à l’heure exacte où ses coéquipiers débutaient leur match sur la pelouse de l’Espanyol Barcelone (2-0 pour le Real). Péchés véniels, ou symboliques, qui n’auraient effectivement aucune importance si le Real dominait les compétitions où il est engagé. Ni même ailleurs, quand bien même l’équipe serait à marée basse. Sauf qu’il y a le contexte, cette soumission à l’entité madridiste à laquelle sont tenus les joueurs en cas d’échec et la superstar du club n’a aucune raison d’y échapper, bien au contraire. Et, plus ponctuellement, une atmosphère de sauve-qui-peut à tous les étages du club incitant les dirigeants à fabriquer des boucs émissaires, un rôle sur-mesure pour un joueur aussi exposé que Mbappé.

Quant aux joueurs, il vise, entre autres, le Brésilien Vinicius, deuxième au classement du Ballon d’or 2024 et fortement soupçonné de faire fuiter ce qu’il se passe dans le vestiaire. Mais aussi le milieu uruguayen Federico Valverde et la superstar anglaise Jude Bellingham. Déclassés à des titres divers quand Mbappé a débarqué en Castille pour lui faire de la place, ce sont eux qui ont eu la peau de Xabi Alonso en janvier, Mbappé communiquant alors sur le fait qu’il avait joué blessé pour sauver la tête de celui-ci. Arbeloa intronisé, le rapport de force s’est inversé : celui-ci est plus proche des trois joueurs précités. Et notamment d’un Vinicius clairement relégué au second plan par Xabi Alonso en début de saison au bénéfice du Français.

POURQUOI PARLE-T-IL MAINTENANT?

Parce que la saison du Real est terminée, ouvrant la séquence internationale débouchant sur une Coupe du monde 2026 (11 juin-19 juillet) d’une importance cruciale au regard de la trace que Mbappé laissera dans le foot, étant entendu que cette trace doit désormais être collective puisqu’il est capitaine des Bleus. Pas impossible qu’il ait voulu «purger» la situation le concernant comme on ferme une porte pour en ouvrir une autre : par le passé, le fait de s’exprimer lui a souvent permis de retrouver un élan. Pour le reste, Arbeloa est déjà condamné, Florentino Pérez n’a d’autre choix que de conforter sa tête de pont sportive et marketing en vue de la saison prochaine et la coupe était pleine du point de vue du joueur, attaqué quotidiennement («les supporteurs du Real Madrid ont toujours détesté les divas», écrivait Marca) par une presse madrilène qu’il sait souvent instrumentalisée par des membres du club. Puisqu’il était pointé du doigt incidemment par Arbeloa et sa relégation sur le banc de touche, il a saisi l’occasion. De taper du poing sur la table, d’expliquer en creux qu’il n’était pas dupe du petit jeu de certains voisins de vestiaire avant de laisser le Real Madrid, depuis les joueurs jusqu’aux dirigeants, à leurs méditations pendant deux mois. Par le passé, le Bondynois a souvent regretté son impulsivité devant les micros (l’affaire des trophées UNFP en 2019) ou sur ses réseaux sociaux, loin de l’image du joueur tout en calcul et préméditation que le grand public lui accole parfois. Jeudi, il aura à l’inverse agi clairement, et au cordeau. Il apprend encore.

QUELLES PERSPECTIVES DE SORTIE DE CRISE POUR LE CLUB ET LE JOUEUR ?

Elles sont sombres. Partie d’une embrouille à l’entraînement, l’altercation de la semaine dernière entre le vice-capitaine des Bleus Aurélien Tchouaméni et Valverde, qui se sera terminée à l’hôpital pour l’international uruguayen après que celui-ci a perdu brièvement connaissance, n’en aura pas moins eu les contours d’une lutte entre les deux camps aux prises dans le vestiaire depuis la fin de la mandature Xabi Alonso, même si Tchouaméni n’a pas toujours eu que des atomes crochus avec Mbappé.

Au vrai, le contexte est épouvantable. Et si l’attaquant des Bleus a jusqu’ici toujours estimé que l’intérêt général passait par ses intérêts à lui, c’est-à-dire la bonne cinquantaine de buts qu’il claque par saison, lui faire un procès en individualisme dans l’état actuel du club madrilène revient à coller une prune à un pilote de F1 pour excès de vitesse en regardant passer les autres concurrents sans rien dire. Mercredi, la conférence de presse donnée par Florentino Pérez pour répondre à la crise aura plutôt alimenté l’incendie, le président du Real convoquant de nouvelles élections (en Espagne ou au Portugal, les socios du club choisissent leurs dirigeants) dont il sait qu’elles ne peuvent pas lui échapper, tant les conditions pour s’y présenter (fortune personnelle, garanties bancaires…) sont restrictives. Et accusant les médias de déstabiliser le club, ce qui reflète l’intensité des luttes internes puisqu’il faut bien qu’il y ait des fuites pour qu’il y ait matière à déstabilisation. Quant à Mbappé, il est sous contrat jusqu’en 2029 et voit résolument son avenir à Madrid : à son idée, c’est au club de lui donner les moyens de ses ambitions, en clair de faire le ménage. Deux préoccupations quand même. La première raconte un joueur qui, depuis quelques saisons, est souvent au mauvais endroit au mauvais moment, le Real Madrid et le Paris Saint-Germain se refilant le mistigri de la victoire en sens inverse du chemin choisi par l’attaquant tricolore. La seconde dit qu’à ce stade, le plus grand attaquant de sa génération ne parvient pas à fédérer, ouvrant à l’inverse des fronts avec Neymar hier, Vinicius aujourd’hui. Ce qui l’empêche d’emmener les autres vers un accomplissement collectif. Sur ce plan, c’est d’abord sur le continent américain que cela va se jouer.

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