VITESSE RAPIDE


Sans limitation de vitesse

Au terme de l’étape la plus rapide de l’histoire du Tour de France, Soren Waerenskjold a remporté un sprint disloqué alors que Julian Alaphilippe, lâché de l’échappée, est mis à l’épreuve du temps qui passe dans cette édition.

16 Jul 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

NEVERS – Cela sentait le chantier hier matin, l’odeur de l’orage s’élevait du sol brûlant, rincé par les grosses gouttes tombées comme une bénédiction, les routes après le départ de Vichy étaient glissantes, les virages piégeux et le vent soufflait de côté par endroits dans les champs de céréales dorés, traversés par des lignes de pylônes électriques, et faisait danser les fleurs de lys dorées des drapeaux du Bourbonnais. On se souvenait de SaintAmand-Montrond, en 2013, dans le Cher voisin, et l’on rêvait d’une nouvelle étape de plaine d’anthologie, secouée par des bordures et un scénario inattendu. On crut voir nos divagations se réaliser quand on aperçut Mathieu Van der Poel attaquer dès le baisser de drapeau, comme si les grondements du ciel avaient mis le bestiau en alerte, les Alpecin à la manoeuvre comme sur le front des Flandres, mais les choses s’assagirent rapidement pour revenir à un schéma classique, une échappée – Alaphilippe, Oliveira, Charmig, Le Berre – et un peloton en chasse derrière.Le parcours plat et le vent dans le dos durant une bonne partie du tracé ont favorisé la vitesse du peloton.

Tout va très vite dans ce Tour

Comme souvent dans ce Tour, la journée aurait tout de même son grain de folie et si les choses devaient filer droit, bien en ordre, autant le faire à toute vitesse, record de l’étape la plus rapide de l’histoire du Tour battu, à 50,91 km/h de moyenne. Le peloton de ce Tour ne sait faire que cela, rouler à toute vitesse, alors quand en plus le parcours est plat et que le vent souffle dans le dos une bonne partie du tracé… Bizarrement, il s’est mis à ralentir au moment le plus incongru hier, une fois les fuyards repris, entre 5 et 3 km de la ligne, quand on aurait pensé que les équipes de sprinteurs se mettraient à cravacher.

Mais ce sprint ne devait ressembler à rien d’ordinaire, tellement il fut disloqué, distendu, avec Soren Waerenskjold qui se faufila le long des barrières pour s’ouvrir la voie et aller croquer Cees Bol, lui-même esseulé, quelques mètres devant le paquet à 600 m de la ligne. La victoire du Norvégien a brisé la série de Tim Merlier, vraiment trop loin et enfermé cette fois dans la dernière ligne droite. Elle illustre également la profondeur du réservoir des Uno-X, qui ont enterré leurs ambitions au général avec Tobias Johannessen (14e à 14’ 50’’ de Pogacar) mais ont porté le maillot jaune avec Torstein Traeen et comptent des talents multiformes pour viser des étapes.

Tout va donc très vite dans ce Tour de France, qui met aussi en relief le temps qui file pour Julian Alaphilippe. Le double champion du monde (2020, 2021) est mis à rude épreuve sur cette édition. En difficulté mardi dès la première côte répertoriée dans l’étape du Lioran, le puncheur français a été réduit à prendre l’échappée dans une étape de transition sur ses terres de l’Allier, comme on s’y attendait à l’époque du régional de l’étape, un modèle éculé, désuet, pour tenter d’exister, de lutter contre le sort. Mais le retour de pédale fut encore plus violent et Alaphilippe fut incapable de tenir les roues de ses compagnons de fugue, largué dans la côte insignifiante de 4e catégorie de Billy-Chevannes, à un peu plus de 40 km du terme, puis éjecté du peloton et finalement dernier de l’étape. On se demande ce qui se passe pour notre « Loulou » national, mais il est tout simplement en proie à son vieillissement, à désormais 34 ans.

Les fins de carrière sont rarement douces, il y a peu de « bonnes » manières de filer vers la sortie, de vivre son crépuscule, surtout quand on a été un champion, et le Tour de France est impitoyable en la matière, cruel, car il reprend beaucoup de ce qu’il a donné, quel que soit le pedigree. Le sablier des carrières s’écoule vite, la descente est inéluctable, souvent plus raide que la montée, et aux périodes de gloire succèdent les prémices de la décrépitude en un laps de temps très court, sans transition.

Sans que l’on ait le temps de s’habituer à cette nouvelle réalité, car l’image du champion est éternelle dans notre esprit, immuable – pour Alaphilippe les raids fous du Tour 2019, le chef-d’oeuvre du Mondial de Louvain, parmi tant d’autres souvenirs –, et cette représentation, cette adulation ne s’accommodent guère des vicissitudes de la carrière ou de la vie.

La douleur d’Alaphilippe donne un écho aux gloutonneries de Pogacar

Si bien que si le héros d’antan doit se soumettre à ce nouvel état des choses, s’y résigner, le public le doit aussi, lui maintenir les égards dus à son rang, le soutenir autant qu’à l’époque où il le chérissait, profiter des dernières lueurs.

L’expérience douloureuse d’Alaphilippe donne un écho à ce que Tadej Pogacar répond souvent quand on lui demande pourquoi il écrase la course, pourquoi il gloutonne et ne laisse rien aux autres, encore mardi soir au Lioran. Une manière de suggérer au Slovène de renier la nature du sport, de renoncer à des succès, à chasser les records. De ne pas donner le meilleur de lui-même, en somme, d’infléchir le cours de sa carrière, de sa vie, ce pour quoi il a tant sacrifié, pour distribuer les cadeaux et faire plaisir à ses détracteurs.

Le Maillot Jaune rétorque qu’il gagne tant qu’il le peut, qu’il ne sait pas combien de temps cela durera. On prend cela pour des éléments de langage, une pirouette facile, mécanique, mais les exemples récents montrent qu’il a raison, entre les déliquescences lentes et celles plus brutales, sur blessures, comme pour Egan Bernal, Tao Geoghegan Hart ou Chris Froome dans les dernières années. Le double champion du monde a d’ailleurs évité de justesse un bidon en cours d’étape hier, qui aurait pu faire basculer son épopée vers un cinquième sacre. Un rappel que dans le Tour de France, encore plus qu’ailleurs, tout reste fragile.

***


Le sprint étrange de Waerenskjold

16 Jul 2026 - L'Équipe
L. H. à Nevers

900 M Waerenskjold est mal placé

Alors que son coéquipier Jonas Abrahamsen emmène le peloton juste après la flamme rouge, Waerenskjold est assez éloigné pour disputer le sprint, en 16e position à 900 m de la ligne avec son lanceur Magnus Cort Nielsen. Le duo d’Uno-X Mobility cherche peut-être à prendre la roue de Tim Merlier, déjà double vainqueur sur ce Tour.


600 M Une erreur de Kooij va lui profiter

Alors qu’il est encore coincé dans la boule à 600 m de la ligne, Waerenskjold va bénéficier d’une première erreur des Decathlon-CMA CGM. Cees Bol déborde pour lancer Olav Kooij, sauf que ce dernier laisse Jasper Stuyven (Soudal-Quick Step) intercalé entre eux deux. Une cassure se crée.


450 M Une vague de Stuyven ouvre la porte

Kooij a donc laissé Bol se sacrifier dans le vide pour suivre Stuyven, qui coupe son effort à 450 m de la ligne en se déportant sur la gauche. Puisque personne ne veut faire l’effort de boucher la cassure avec Bol, tous les sprinteurs sont aspirés par la vague à gauche et une porte s’ouvre à droite pour Waerenskjold. Il a dû prendre de la vitesse pour saisir la porte qui venait de s’ouvrir, mais la ligne est encore loin, à 350 m. Il décide de s’appuyer sur cette vitesse pour déclencher un premier sprint et revenir sur Bol.


350 M Waerenskjold lance un sprint en deux temps

Intelligemment, Waerenskjold coupe son effort en deux en se rasseyant en arrivant dans l’aspiration de Bol. Cela lui permettra de tenir la distance. À 250 m de la ligne, sentant Bol en bout de course, Waerenskjold déclenche un deuxième kick. C’est encore loin mais la vitesse acquise et sa résistance lui permettent de tenir jusqu’à l’arrivée.

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