Waerenskjold sort sa botte de Nevers
JASPER JACOBS/BELGA MAG/AFP
Sprint final de Soren Waerenskjold, le 15 juillet, à Uevers.
Dans la 11e étape, entre Vichy et Nevers (161,3 km), victoire au sprint du Norvégien (Uno-x).
Julian Alaphilippe, pas en grande forme, faisait partie de l’échappée du jour.
Le sort que le peloton réserva à nos éclaireurs fut semblable aux prévisions.
16 Jul 2026 - L'Humanité
Sur la route du Tour, envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN
ACTE I, SCÈNE 1.
« Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. » Chacun sait que Camus préférait le foot au cyclisme, mais cette citation piquée dans le Mythe de Sisyphe a ceci d’éloquent que, appliquée au train fou du Tour, elle incite à la réflexion des grands principes régissant la course – au lendemain du traumatisme vécu par nos Bleus. Moral en berne. Et même si «ceux qui ont fait du vélo savent que dans la vie rien n’est jamais plat », comme l’affirmait l’amoureux du vélo René Fallet, cette 11e étape entre Vichy et Nevers (161,3 km), qui ne comptait que deux mini-bosses (4e cat.), semblait promise à un crack des sprints fous. Y aurait-il des audacieux capables de dynamiter un peloton exsangue et asséché après dix jours de dinguerie absolue ?
ACTE I, SCÈNE 2.
Belle surprise: les 174 rescapés s’élancèrent de Vichy – patrie d’Albert Londres – par des températures plus conformes à la nature des sacrifices physiques, et même avec des gouttes de pluie, bien que le ciel ourlé de plomb continuât de refléter une chaleur moite aux effets asphyxiants. Mais rien à voir avec les derniers jours de canicule. Nous vîmes des spectateurs moins harassés, et quelques corbeaux guillerets sur le bord de la route. Bon ou mauvais présage ?
Quatre courageux prirent les devants : Alaphilippe, Le Berre, Oliveira et Charmig. Nous pensâmes à notre Julian national et double champion du monde, enfin récompensé par ses attaques répétées, et pourtant si mal en point depuis Barcelone, à l’image de sa saison. La veille, au Lioran, le Français de 34 ans avait rallié l’arrivée en 134e position, à 38 minutes de Pogacar, et sept petites minutes du hors-délai. Ainsi file la Grande Boucle de l’ancien porteur du maillot jaune (14 jours en 2019, trois en 2020 et un en 2021) et vainqueur de six étapes, toujours aussi populaire, mais réduit à recevoir des marques de compassion. « On doit être honnête, ce n’est pas le Tour le plus facile pour lui », confessait son directeur sportif, Addy Engels. Avant d’ajouter : « Il garde un état d’esprit de battant. Mais c’est comme s’il n’avait qu’une ou deux cartouches. Ensuite, ses jambes s’éteignent. » Chez Tudor, en façade, on ne désespère pas de retrouver « l’ancien Julian », alors qu’il n’avait pas fait mieux que 78e (sur une étape en ligne) depuis le grand départ. « Tant qu’on ne sait pas ce qui lui arrive, la magie peut toujours survenir », voulait croire Engels.
ACTE II, SCÈNE 1.
Nous crûmes que nos Forçats, rincés par la bataille homérique de la veille vers Le Lioran, choisiraient de mettre «pédale douce». Erreur, à plus d’un titre. D’abord, les armadas de sprinteurs ne l’entendaient pas ainsi ; ensuite, Nevers n’a accueilli que trois arrivées du Tour, et elles furent toutes ponctuées par la victoire d’un sprinteur (Petacchi en 2003, Bontempi en 1986, Leman en 1971). Pourtant, rien ne nous obsédait plus que cette idée fixe: et si Alaphilippe débloquait son compteur? L’affaire devenait plus un rêve qu’une possibilité, sachant que nos évadés ne prirent jamais beaucoup plus de 1’30’’ d’avance…
ACTE II, SCÈNE 2.
Rituellement, le suiveur du Tour veut posséder en permanence le don d’ubiquité. D’un côté, la course, ses us et coutumes, ses stratégies plus ou moins lisibles; d’un autre, les coulisses, la traque des comportements pour mieux débusquer la vraie nature des champions et sonder les âmes solitaires. Comme installé dans le clicclac d’une horloge trop bien réglée, symbole d’un cyclisme qui ne laisse de la place qu’aux cracks, quelle que soit leur catégorie, le chronicoeur dût admettre qu’il est parfois assez difficile d’afficher l’heure exacte. Albert Londres disait : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.» Écrivons-le: si nous cherchons de l’incertitude, mieux vaut se pencher sur lutte pour le podium, concentrée et où la hiérarchie semble mouvante. Pour le reste…
La preuve, le sort que le peloton réserva à nos éclaireurs fut semblable aux prévisions. D’autant qu’alaphilippe s’effondra dès la côte de Billy-chevannes, à 38 bornes du but, laissant ses compagnons poursuivre l’aventure. Évidemment pour rien. Au terme de l’étape la plus rapide de l’histoire (50,9 km/h), le surprenant Norvégien Soren Waerenskjold (Uno-x) sortit sa botte de Nevers, partit d’assez loin et, à la surprise générale, empocha le sprint massif. Le précédent record datait du 13 juillet 2025, entre Châteauroux et Chinon, et était détenu par Tim Merlier (50 km/h).
ÉPILOGUE.
On ne le répétera jamais assez, rien n’obsède autant qu’une idée fixe. Pour nous, l’une a valeur de fil d’ariane : la solidarité. Engagé avec le programme « l’avenir à vélo » afin de favoriser l’accès à la pratique pour tous les publics, le Tour organisa mercredi une journée du Secours populaire français : 200 enfants participèrent à la sixième édition de la Rando du SPF, un vélo pour tous, à Vichy, avant le départ, repartant chacun avec une bécane offerte par le Tour. Pour mémoire, depuis 2008, l’opération «les Oubliés du sport» permet d’accueillir sur l’épreuve des marmots qui n’ont pas l’occasion de partir en vacances. Le chronicoeur se rappela que, tel un Dieu solaire, le Tour demeure une sorte de religion monothéiste capable néanmoins de casser ses propres codes. N’est-ce pas, tel un apprentissage permanent, réapprendre à voir et diriger autrement sa conscience ?
***
11e étape : Vichy-nevers (161,3 km)
1. Soren Waerenskjold (NOR/ UNOX) en 3h10’06’’
2. Olav Kooij (P-B/DEC) à 0’’
3. Milan Fretin (BEL/COF) à 0’’
Classement général
1. Tadej Pogacar (SLO/UAE) en 39h25’08’’
2. Jonas Vingegaard (DAN/VISMA) à 3’36’’
3. Remco Evenepoel (BEL/BORA) à 4’06’’
4. Juan Ayuso (ESP/LTK ) à 4’22’’
Maillot à pois (grimpeur) Tadej Pogacar (SLO/UAE)
Maillot vert (points) Mads Pedersen (DEN /LTK)
Maillot blanc (jeune) Juan Ayuso (ESP/LTK)
Aujourd’hui
Aujourd’hui
12e étape : Circuit Nevers Magny-cours – Chalon-sur-saône (179,1 km) (plat)
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