David Millar: « Je regarde les courses parce que Pogacar est au départ »
David Millar, ancien Maillot Jaune britannique et quadruple vainqueur d’étape sur le Tour, ne cache pas son admiration pour le Slovène dont il ne doute pas de la probité.
“La courbe de sa carrière est parfaitement cohérente. Elle est simplement tellement extraordinaire qu’elle nous laisse sans voix ''
“Nous pratiquions un sport amateur comparé à ce qu’est devenu le cyclisme aujourd’hui ''
16 Jul 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL YOHANN HAUTBOIS
NEVERS (NIÈVRE) – Se laissant porter par le Tour de France, qu’il visite au gré des étapes afin d’alimenter son podcast, David Millar avait accepté, il y a quelques jours, de participer au débat que nous avions lancé: « Pogacar tue-t-il le cyclisme? » . Mais, très vite, l’interview a débordé sur le leader d’UAE Emirates-XRG, ce qu’il incarne aux yeux du Britannique. Et sur le soupçon, inhérent à ce sport, que l’ancien quadruple vainqueur d’étape du Tour connaît bien puisqu’il avait été impliqué dans l’affaire Cofidis en 2004 (affaire de dopage). À 49 ans, l’ancien Maillot Jaune (en 2000), qui avait reconnu la prise d’EPO et avait été suspendu deux ans, assume sa fascination pour le double champion du monde et croit, au-delà du seul cas du Slovène, que le peloton a effectué le grand ménage.
Que vous inspire la domination de Tadej Pogacar?
Il fait énormémentdebienànotre sport car il dépasse le cadre ducyclisme. Par exemple, mafemme, unegrande partie de mafamille et demesamisletrouvent extraordinaire et cela tient surtout àsa personnalité. Leseul athlète quej’ai vu avec uneattitude comparable, cette sérénité et cette joie évidente depratiquer son sport, c’est Usain Bolt. Ils donnent l’impression d’aimer profondément ce qu’ils font. On pourrait très facilement résumer les performances dePogacar endisant: “C’est unrobot.” Mais il est tellement humain, mêmes’il semble parfois presque surhumain.
Comme il le dit lui-même, il aime “jouer au vélo”…
C’est exactement ça, il joue. Je regarde les courses parce quePogacar est audépart. Imaginez unTour de France sans Pogacar! Imaginez unParis-Roubaix sans lui! C’est lui, la véritable attraction. Et lorsqu’il arrêtera, il laissera unvide immensedansle cyclisme professionnel. Regardez le tennis aujourd’hui sans Nadal: c’est très différent. Sa manière decourir achangé ce sport. Grâce àsoncôté joueur, Pogacar abouleversé les codes. Il y adix ans, onpensait qu’un vainqueur duTour deFrance neretournerait jamais courir ParisRoubaix, qu’il nechercherait plus àgagner les Monuments. Lui, si. Il nesuit pas forcément les conseils qu’on lui donne, il fait ce qu’il aenvie defaire, parce quec’est commeçaqu’il prend duplaisir.
Le Tour de France semble presque joué d’avance… Nerend-il pas les courses ennuyeuses?
Je pense exactement l’inverse. Je suis impatient dele voir courir pour découvrir ce qu’il va encore faire. J’aime profondément le cyclisme, je sais ce qu’il représente et observer quelqu’un évoluer àuntel niveau, ausommetabsoludesonart, c’est tout simplement exceptionnel.
Son manager Mauro Gianetti l’a comparé à Michael Jordan. Peut-on le ranger aux côtés des Nadal, Federer ou Magic Johnson…?
Oui, je le pense. Si vous avez connu les années 1990 et quevous avez eula chance devoir, devos propres yeux, Michael Jordan jouer à Chicago, cela doit être un souvenir unique. Il y a deux ans, lors duTour de Catalogne, j’ai sorti mes garçons de l’école pour aller sur une étape parce queje voulais absolument qu’ils voient courir Pogačar (rires). Et il a gagné l’étape. Je leur ai dit: “Désormais, vous pourrez dire que vous avez vu Pogačar courir, envrai.”
Cette domination s’accompagne de soupçon (de dopage) et même de comparaison, notamment avec la période Lance Armstrong (*)…
C’est compréhensible quecertains aient des doutes ous’interrogent. C’est l’héritage ducyclisme et, malheureusement, cette nouvelle génération doit vivre avec ce passé. Mais si l’on regarde les choses de manière purement rationnelle, Pogacar est le mêmedepuislescatégories juniors, puis dès sa première saison professionnelle en2019. Lors dela Vuelta cette année-là, il remporte trois étapes. Àl’avant-dernière, il attaque le groupe des favoris à39kilomètres del’arrivée. Il s’impose avec uneminute et demie d’avance. Depuis ce jour, il nes’est jamais arrêté. Quandil y adudopage, onobserve généralement des hauts et des bas. Or, lui est contrôlé enpermanence, il court énormémentetsi l’on regarde la trajectoire desacarrière, elle est d’une remarquable constance. Mieux encore, elle suit une progression continue. Enréalité, elle évolue exactement commeonpourrait s’y attendre. Ondisait autrefois qu’un coureur atteignait son pic vers 27 ans. Et je pense quePogacar est justement entrain d’atteindre ce sommet, ce qui est assez fou (à27 ans). Lacourbe desacarrière est parfaitement cohérente. Elle est simplement tellement extraordinaire qu’elle nous laisse sans voix.
Sa régularité serait donc un gage de probité?
Il n’a jamais disparu dela circulation. Il court les Monuments, il participe àdes courses partout, il dispute énormément d’épreuves. Onnepeutpasmaintenir untel niveau pendant sept ouhuit ans grâce àdes artifices. Pour moi, l’ensemble desa carrière illustre simplement le parcours d’un athlète doté dequalités physiques et psychologiques absolument uniques. Beaucoupdegensnemesurentpasàquel point il est exceptionnel aussi mentalement. Pour accomplir ce qu’il fait, il faut uneforce psychologique hors norme. Parce qu’il aborde le cyclisme commeun jeu, il nes’épuise pas mentalement comme les autres. Laseule fois oùnousl’avons vu réellement atteint psychologiquement, c’était sur le Tour deFrance, l’an dernier. Et malgré cela, il est revenu quelques semaines plus tard pour remporter les Championnats dumondepuisle Tour deLombardie. Et là, onsedit: “Mais comment est-ce possible?”
Et si on apprend, dans quelques années, qu’il a triché?
J’en serais profondément déçucommepourtousles grands champions actuels. Je veux croire queles plus grandes courses dumonde sont aujourd’hui remportées par des coureurs propres. Lecyclisme aénormémentchangé aucours des dix ouquinze dernières années. L’entraînement aénormément progressé commel’analyse des données, la nutrition, l’accompagnement mental et psychologique… Les équipes sont plus structurées, l’encadrement est plus performant, le matériel afait unbond enavant, les vélos également. Quandje repense àmaproprecarrière, qui s’est achevée en2014, j’ai presque l’impression quenouspratiquions unsport amateur comparéàcequ’est devenu le cyclisme aujourd’hui. »
(*) Lance Armstrong, après ses aveux de dopage, a été déchu de ses sept victoires dans le Tour de France de 1999 à 2005.

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