BRISEURS DE MUR
Le Kényan Sabastian Sawe passe la ligne dans
un temps qui restera dans l’histoire du marathon.
LE MURDES 2H EST TOMBÉ
Le Kényan Sabastian Sawe, nouveau recordman du monde en 1 h 59’ 30’’, et l’Éthiopien Yomif Kejelcha (1 h 59’ 41’’) sont devenus les deux premiers hommes sous la barre mythique des 2 h au marathon.
«En voyant le chrono s’afficher une fois la ligne passée,
j’étais tellement heureux et enthousiaste»
- SABASTIAN SAWE À L'ARRIVÉE
«Quand même, c’est hallucinant,
mettre presque une minute au record du monde de Kiptum!»
- JEAN-CLAUDE VOLLMER, SPÉCIALISTE DE
LʼENTRAÎNEMENT SUR MARATHON
27 Apr 2026 - L'Équipe
STÉPHANE KOHLER
Une scène grandiose pour un moment à part de l’histoire de l’athlétisme, et sans doute du sport tout entier. Foulée légère et allure folle malgré la débauche d’efforts, le Kenyan Sabastian Sawe a laissé derrière lui Buckingham Palace pour avaler les ultimes mètres du marathon de Londres sur le Mall et l’emporter dans le temps ahurissant d’1 h 59’ 30’’. La mythique barre des deux heures sur marathon est tombée dimanche dans la capitale anglaise, ou plutôt a été fracassée par cet athlète de 31 ans toujours invaincu depuis ses débuts sur la distance en 2024. Quatre courses (Valence, Londres et Berlin en 2025 et donc Londres à nouveau) et quatre succès pour Sawe, sans référence notable sur la piste, mais qui fut champion du monde de semi-marathon en 2023 et a couru un 10 km sur route en 26’49’’ la même année. À Berlin, l’automne dernier, il avait un temps espéré effacer le record du monde de son défunt compatriote Kelvin Kiptum (2h00’35’’ à Chicago en 2023) avant de flancher sous l’effet de la chaleur.
Perturbé en début d’année par des douleurs au dos, l’athlète, entraîné par l’Italien Claudio Berardelli, avait débarqué à Londres avec de hautes ambitions, le succès assorti d’un chrono majeur, mais de là à imaginer un tel coup de tonnerre… Profitant de conditions idéales et d’un excellent travail des meneurs d’allure, Sawe s’est vite installé en tête d’un peloton de six coureurs, formé aussi de l’Éthiopien Yomif Kejelcha, de l’Ougandais Jacob Kiplimo, du Kényan Amos Kipruto et de deux autres Éthiopiens, Tamirat Tola et Deresa Geleta.
Au semi-marathon, ce groupe est passé en 1 h 00’ 29’’, soit un temps d'arrivée prévisionnel audelà du record du monde de Kiptum. Mais à la faveur d'une attaque de Sawe peu avant le 35e km, à laquelle Kejelcha a été le seul à résister, le rythme s'est accéléré. Kiplimo a réussi avec difficulté à rattraper le duo, avant de légèrement baisser le rythme. Lancés à une allure sidérante, Sawe et Kejelcha n'allaient plus faiblir, avant que le Kényan ne fausse compagnie à son rival peu avant le passage devant Big Ben.
La foule compacte et joyeuse de spectateurs massés le long du Mall a accompagné le Kényan vers son chrono d’anthologie. Mais cette journée est vraiment devenue hors norme en constatant que Kejelcha, pour son premier marathon, a coupé la ligne lui aussi en moins de deux heures (1 h 59’ 41’’) tandis que Kiplimo terminait troisième en 2h00’28’’, plus vite que l’ancien record du monde de Kiptum, décédé en 2024 dans un accident de voiture.
Kejelcha (28 ans), deux fois médaillé d’argent aux Mondiaux sur 10000m (2019 et 2025), double champion du monde en salle du 3 000 m (2016 et 2018), avait déjà montré ses capacités sur semi-marathon (ancien recordman du monde en 57’ 30’’) mais qui l’attendait à pareil niveau pour son baptême du feu sur 42,195 km ? La performance de Kiplimo (25 ans), actuel recordman du monde du semi-marathon et vainqueur du marathon de Chicago en 2025 en 2 h 2’ 23’’, est également exceptionnelle et confirme que le triple champion du monde de cross a un avenir doré sur route.
« C’est un jour à part, dont on se souviendra tous, a expliqué Sawe (qu’on prononce « Saoué ») à la BBC, brandissant sa chaussure pesant moins de 100 g (la Adidas Adizero Adios Pro 3, qu’il portait pour la première fois, comme Kejelcha) où figurait « WR » et « Sub 2 » écrits au marqueur. Je me sentais bien dans les derniers mètres de la course, en voyant le chrono s’afficher une fois la ligne passée, j’étais tellement heureux et enthousiaste. Je voulais m’imposer une nouvelle fois à Londres et ma préparation de ces quatre derniers mois a été payante. Merci aux spectateurs de nous avoir tant soutenus, ils nous ont beaucoup aidés, Kejelcha et moi, à pousser jusqu’au bout. Ce que j’ai réussi ce n’est pas seulement pour moi, c’est aussi pour nous tous à Londres.»
En 2019 à Vienne, la légende kényane Eliud Kipchoge avait couru 42,195km en moins de deux heures (1 h 59’40’’) mais dans le cadre d’un projet trop particulier (nombreux lièvres se relayant, parcours fait essentiellement de lignes droites, guidage laser au sol…) pour être homologué par World Athletics comme un vrai marathon. Sawe et Kejelcha sont donc bien les deux premiers hommes à avoir franchi cette frontière que l’on pensait longtemps ultime.
Quel crédit apporter à ce que l’on a vu hier ? Dans un sport où les suspensions pour dopage tombent presque chaque semaine grâce au travail de l’Unité d’intégrité de l’athlétisme (AIU), notamment sur les distances comme le marathon (c’est actuellement le cas de la Kényane Ruth Chepngetich, recordwoman du monde), les suspicions sont inévitables. Depuis l’an dernier, avec l’aide financière de son équipementier, Sawe a mis en place en accord avec l’AIU un protocole permettant de nombreux tests inopinés supplémentaires, pour illustrer sa bonne volonté et sa probité. Il avait ainsi été contrôlé 25 fois avant le marathon de Berlin. « Je veux montrer que je suis propre, et que je fais les choses comme il le faut», avait-il indiqué.
La révolution technologique opérée depuis une dizaine d’années avec les chaussures joue un grand rôle dans la chute des records en athlétisme. L’amélioration constante des méthodes d’entraînement, de récupération et de nutrition est aussi à prendre en compte.
Pour Jean-Claude Vollmer, l’un des meilleurs spécialistes français de l’entraînement sur marathon, l’apport des chaussures est considérable, et cette flambée londonienne de chronos était presque inéluctable. « Il y a dix ans, j’avais écrit qu’on ne passerait jamais sous les deux heures,
rappelle-t-il. Mais World Athletics veut des records, l’athlé s’est aussi construit sur les records et donc, avec les chaussures, ça tombe, encore et encore. Quand est-ce que ça s’arrêtera ? Qu’auraient fait un Gebreselassie ou un Bekele avec les équipements actuels ? Là, quand même, c’est hallucinant, mettre presque une minute au record du monde de Kiptum! »
Admiratif devant les qualités intrinsèques du trio sur le podium de ce marathon historique, Vollmer regrette aussi l’émergence de deux mondes parallèles sur la distance. « Kejelcha et Kiplimo ont apporté leur qualité de pied incroyable de la piste, et sont capables de maintenir une allure impressionnante sur deux heures. Sawe est lui aussi un excellent coureur, mais on ne le verra jamais au départ du marathon des JO ou des Mondiaux, analyse-t-il. Avec les contrats des équipementiers et les primes en jeu sur des marathons comme Berlin, Londres ou Chicago, le choix est fait. C’est un autre marché. La lutte pour l’or aux Jeux ou aux Mondiaux, ça ne joue pas dans la mêmecatégorie économique.»
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ENTHOUSIASME
27 Apr 2026 - L'Équipe
Jean-Denis Coquard
Le 20juin 1968, Jean-Pierre Lacour, l’envoyé spécial de L’Équipe, a vu «sauter le couvercle du sprint» à Sacramento et trois hommes filer ensemble (manuellement) sous les 10’’ dans la canicule californienne. Il n’y avait pas alors l’ombre d’une retenue dans son enthousiasme de regarder l’histoire s’écrire devant lui.
Hier à Londres, c’est un autre couvercle que Sabastian Sawe et Yomif Kejelcha ont soulevé, celui du marathon bouclé en moins de 2h. En une matinée, deux hommes ont donc couru à plus de 21km/h, 2’49’’ au km pendant 42 bornes, Sawe bouclant son deuxième semi en 59’1’’ plus vite que le premier et que le record de France de la distance (59’13’’). Un exploit inouï qu’on avoue avoir accueilli sans bondir. Pourquoi?
Parce que depuis que World Athletics a renoncé à interdire les chaussures carbonemousse à ressorts, le fond et le demi-fond ont changé d’échelle.Les repères du passé ont volé, l’entraînement s’est adapté à ce nouveau matériel et les barrières physiologiques (l’ex-mur du 30e km) semblent désormais faites pour être enjambées. C’est l’évolution normale, disent les plus positifs, l’arrivée des pistes synthétiques par exemple ayant été elle aussi un big bang athlétique en son temps. Mais cela poussait hier à se demander, en premier réflexe, si Adidas avait trouvé là un soulier magique qui justifiât de raboter 2’35’’ à un record personnel déjà haut perché (2h2’5’’) sur un parcours qui n’est pas réputé le plus rapide du lot.
Parce que le marathon, l’athlé et le Kenya (147 suspendus au 1er avril) traînent un passif qui adosse à la perf le soupçon du dopage.Sawe l’a compris lui-même, qui a demandé à l’unité antidopage de multiplier des contrôles inopinés pour assurer de sa probité.Sa trajectoire intrigue, il est vrai: 31ans, sans référence avant ses 27, si ce ne sont de rares chronos sur 1500 met 5000 m, qui en faisaient un Kenyan (très) lambda à 24ans. À titre de comparaison, Kejelcha, l’éternel dauphin des pistes (il fut celui de Gressier sur le 10000 mdes Mondiaux 2025), allait quasi une minute plus vite sur 5000 m à 18ans.
Parce que l’athlé, enfin, est en perte de visibilité et a du mal à promouvoir ses héros, a fortiori sur marathon quand ils prennent la route sans avoir fait leurs gammes sur piste. Hormis les férus, qui connaissait Sawe? Un paradoxe sur une épreuve grand public, aimant à équipementiers et surenchère techno, mais qui va vivre d’autant plus loin de son sport que son Mondial sera bientôt découplé des Championnats du monde d’athlétisme à partir de 2030. L’époque n’est pas tendre avec les enthousiastes.
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