ABELARDO «Luis Enrique veut pouvoir dire : voici ma trace»
Luis Enrique porté en triomphe après le succès (5-0) en finale
de la Ligue des champions face à l’Inter, le 31 mai 2025.
L’ami d’enfance de Luis Enrique, et compagnon de route tout au long de sa carrière de joueur, lève le voile sur l’entraîneur du PSG. Et sur son ambition de marquer son sport.
27 Apr 2026 - L'Équipe
JOSÉ BARROSO
GIJON (ESP) – « Plus qu’un ami, un frère. » En mai dernier, Luis Enrique définissait Abelardo en ces termes. Partenaires au long cours en sélection et au Barça, les deux hommes sont avant tout des guajes (« enfants ») de Pumarin.
Nés à dix-neuf jours d’intervalle, ils ont grandi dans ce quartier populaire de Gijon, partageant les mêmes bancs à l’école et effectuant leurs classes ensemble balle au pied, au club de futsal de Xeitosa, à La Braña et au Sporting Gijon, où ils sont passés pros en même temps. Dans une brasserie de la capitale des Asturies, affable et bienveillant, Abelardo (56 ans) a accepté de raconter « son » Luis Enrique, loin de l’image véhiculée publiquement.
L’ENFANCE À GIJON ET LE SPORTING
« Combatif, compétiteur, gros caractère » « Vous souvenez-vous de vos premières rencontres avec Luis Enrique ?
Onhabitait à 150 mètres l’un de l’autre. Onallait à la mêmeécole, on se retrouvait à la récré. Àforce de jouer ensemble, on est devenus amis. Il pouvait dribbler tout le monde, moi aussi à cet âge-là. Ungamin plus âgé nous a demandé si on voulait jouer dans une équipe de foot à cinq. Onavait 7 ans, Brito ( leur premier coach) nous a repérés, on a fait un essai à Xeitosa et c’était parti. Onaété champions des Asturies contre le Sporting Gijon, qui a ensuite recruté les cinq joueurs de l’équipe.
Comment était-il, dans ses jeunes années ?
Le même. Combatif, compétiteur, gros caractère. Son père était routier, sa mère cuisinière. Une famille normale, tranquille. Pumarin était un quartier dont beaucoup d’habitants venaient de l’extérieur pour trouver du travail. Dans le quartier, on jouait sur des étendues d’herbe ou dans la rue. Il y avait des nids-de-poule mais on mettait deux pierres pour les buts et on jouait là tous les jours. Ça développait l’adresse, le jeu de corps car, à 7-8 ans, on pouvait affronter des 14-15 ans. Bon, on était épais commeça( il tend son index), surtout Luis. Mais toujours accrocheur, une énorme envie de progresser.
Son gabarit est l’une des raisons pour lesquelles le Sporting Gijon ne l’avait initialement pas gardé…
Lui et moi ! Ils nous ont jetés à une douzaine d’années. Onn’avait pas fait notre croissance, elle est arrivée à 16-17 ans. On est partis à La Brana, puis on est revenus ensuite au Sporting, en réserve ( en 1988), avant de rejoindre le groupe pro. Là, il était au-dessus, il a fait une saison à 15 buts à 20 ans, et le Real l’a recruté ( en 1991).
Pourtant, il a failli jouer pour Oviedo…
Il avait mêmesigné ! Onest en sélection juvenil (« de jeunes ») des Asturies, un dirigeant du Sporting vient mevoir : “Il faut convaincre Luis de venir chez nous !” Je demande à Luis, il meconfirme qu’il a signé à Oviedo mais qu’il va essayer. Les gens d’Oviedo se sont très bien comportés. Aujourd’hui, ce serait impensable qu’un gamin qui s’est engagé à Oviedo soit libéré pour aller au Sporting. C’est comme PSG-OM, on se déteste ( rires) ! Il avait dû attendre que son père rentre du travail, à 1 heure du matin, pour signer son contrat.
Êtes-vous toujours des fans du Sporting ?
Et comment ! Avec son frère, on allait au Molinon depuis tout petits. Onse mettait avec les ultras, sous les fumigènes et les drapeaux. Onavait le club dans le coeur, alors jouer pour lui était un rêve. Il y a quelques années, Luis m’a lancé : “Viens, on rachète le club. J’entraîne l’équipe et tu prends un poste à la direction.” Il parlait d’entrer au capital, etc. Je lui ai répondu que je n’avais pas les millions ( rires). Il est attaché à ses racines. Ses enfants ont tous des prénoms asturiens.
L’ENTRAÎNEUR
« Jamais vu Dembélé presser comme l’an dernier » Luis Enrique dit souvent qu’il veut “marquer l’histoire”. Ça lui tient à coeur ?
Son intention, depuis ses débuts comme coach au Barça B( 2008-2011), a toujours été d’imposer sa philosophie, d’atteindre son idéal de jeu. Àl’époque, il était focalisé sur l’utilisation du ballon, mais il est très bon dans le jeu sans ballon. C’est un entraîneur moderne, le meilleur aujourd’hui selon moi. Les grands coaches font progresser les joueurs. Je n’ai jamais vu ( Ousmane) Dembélé presser au Barça commeil le faisait l’an dernier. Vitinha est devenu extraordinaire. Fabian Ruiz n’est pas le mêmequ’à ses débuts. Et ( Willian) Pacho, Marquinhos…
En quoi le joueur qu’il était se retrouve-t-il dans le coach qu’il est devenu ?
Il a débuté avant-centre mais, à part gardien et défenseur central, il a joué partout, donc il connaît. Il était super complet, agile, moderne, dans le sens où il était adroit des deux pieds. Il pouvait dribbler intérieur commeextérieur. Unredoutable finisseur, très bon de la tête. Et il faisait attention à tout, nourriture, discipline. Il a toujours été méthodique, pro.
Comment s’est-il construit ? Son obsession du pressing par exemple, il la tient de Louis Van Gaal ?
Dans sa philosophie, il tient un peu de Van Gaal, oui. Il nous demandait ça, d’être agressifs, de défendre haut, presser fort à la perte. Quand tu as des joueurs comme Kvara ( Khvitcha Kvaratskhelia), Dembélé, (Désiré) Doué, ( Bradley) Barcola, à la fois techniques et verticaux, récupérer haut te permet d’aller vite vers le but adverse. Luis a toujours voulu ça dans ses équipes. Au Barça, c’était plus difficile, mais Neymar pressait, ( Luis) Suarez encore plus. ( Lionel) Messi, c’était autre chose, il te faisait la différence. Il s’est entouré de ( Ivan) Rakitic, (Sergio) Busquets, ( Andrés) Iniesta pour mettre son style en oeuvre.
A-t-il évolué avec le temps ?
Tout entraîneur évolue. Son Barça était différent. En plus du jeu de position, il avait mis de la transition. Il sait s’adapter aux joueurs qu’il a, au foot moderne. Puis il a construit ce PSG, avec ( Luis) Campos (conseiller sportif du PSG). Il a pu amener les profils qu’il voulait et il a développé cette équipe. J’adore ce PSG, aujourd’hui, je le place au-dessus avec le Bayern.
Comment est-il perçu à Barcelone ? Il y a eu beaucoup de débats sur le style, avec ce jeu plus vertical…
Il est idolâtré mais il l’était déjà comme joueur. Commecoach, il a été une figure marquante. Il s’est adapté à l’effectif. Le Barça est un club particulier depuis (Johan) Cruyff. Mais regardez ( Hansi) Flick : tout en gardant les fondamentaux de possession, avec Lamine Yamal ou Raphinha, il a une équipe de plus en plus forte en transition. Je peux vous assurer qu’après Flick, qui fait du bon boulot, les gens seraient ravis que Luis revienne à Barcelone.
On lui reproche parfois d’être dogmatique. Quelle part laisse-t-il à l’intuition, à la créativité de ses joueurs ?
En tant que coach, tu dois demander des choses à tes joueurs et Luis est très direct. Il peut dire, lors du briefing vidéo : “Regarde, tu devais faire ça et tu ne l’as pas fait.” Parfois, on te catalogue dogmatique parce que tu veux les choses commeçaet pas autrement. Prenons Liverpool. Luis va dire : “Quand ils ont le ballon, Florian Wirtz fait ça, sans ballon, il presse commeça, voilà comment on va les prendre.” Quand les joueurs se rendent compte que ce que l’entraîneur explique se réalise, cela renforce la confiance réciproque.
Vous voulez dire qu’il faut juger sur pièces ?
Depuis qu’il est arrivé, le PSGagagné la C1 et des titres de champion de France sans discussion, en développant un style qui fascine dans le mondeentier. Je ne sais pas s’il est dogmatique, mais qu’il ne change rien ( sourire) !
LE PSG ET L’AVENIR
« Je le vois rester de nombreuses années à Paris » ÀParis, on lui a donné la liberté de bâtir son projet de jeu. Était-ce important ?
Très. AuBarça, il a fait de belles choses, surtout l’année du triplé ( Liga-Coupe du Roi-Ligue des champions en 2015). Mais tu es à l’aise quand tu es soutenu par tes dirigeants, que tu as cette liberté. Luis a beaucoup de pression, c’est normal. Mais il est très bien à Paris, en confiance. Je ne sais pas s’il rêve d’aller un jour en Premier League, en tout cas je le vois rester de nombreuses années au PSG. Luis est loyal. Il a toujours été bien traité, alors il veut rendre la pareille. Sa famille est très importante, le fait que Barcelone soit proche aide.
Ce PSG sans star est-il le plus proche de son “idéal” de jeu dont vous parliez ?
Tout à fait. Cette équipe reflète sa vision du foot, le PSGla met en scène collectivement. Commetout entraîneur, il souffre, mais il savoure aussi sur certains matches, car cette équipe reflète vraiment ce qu’il attend.
Il ne s’est pas posé de questions pour venir en L1 ?
C’est aussi un défi. CommelePSGgagne toujours, les gens pensent que c’est facile. Mais ça joue bien, il y a des équipes physiques. Lens, l’OM, Monaco, Lille… Et la sélection ! Je pense qu’il a dit qu’il viendrait si on le laissait faire. Par exemple, c’était une sacrée décision de dire qu’il ne voulait plus de Neymar. L’année d’après, tout le mondepensait que sans ( Kylian) Mbappé, le PSGallait avoir du mal. Luis a considéré que s’il s’en allait, ce n’était pas un problème, son équipe serait meilleure. Et il l’a prouvé.
En tant qu’entraîneur, il a quasiment tout gagné. Qu’est-ce qui le pousse encore ?
C’est quelqu’un d’ambitieux et il ne se lasse jamais. Je pense qu’il veut entrer dans l’histoire du foot, et il va y arriver. Être l’un des meilleurs, voire le meilleur. Il veut pouvoir dire : voici matrace. Il a déjà deux C1, il est capable d’en gagner quatre ou cinq. Cela peut être son défi. Il a réalisé un gros truc en offrant ce premier titre au PSG. Et il l’a fait avec un style, par la grande porte, en infligeant une correction à l’Inter ( 5-0, le 31 mai 2025 en finale à Munich) après avoir éliminé trois cadors anglais (*). Ce n’est pas une C1 remportée à l’arrache aux tirs au but.
L’HOMME
« Luis dit les choses en face » Ceux qui le connaissent disent qu’il y a un décalage entre son image publique et son comportement en privé…
C’est un grand blagueur. Quand je le vois en conf de presse, à sa réaction à une question, je medis : “Ouille, là, il n’a pas aimé.” S’il était déjà commeçaavant, la tragédie vécue avec sa fille ( Xana, morte à l’âge de 9 ans des suites d’un cancer des os) lui a fait relativiser les choses. Il ne s’en fiche pas, mais presque.
On a l’impression qu’il voit les médias commedes ennemis…
Bon, déjà il supprimerait les confs de presse, c’est sûr ( rires). Il aime le foot en soi, l’entraînement, les matches. Le reste… Certains journalistes posent des questions sur tout, sauf le foot. Tu affrontes le Betis et on te dit : “Que pensez-vous de telle déclaration de Vinicius ?” Je ne pense pas qu’il vous voie commedesennemis, j’ai l’impression qu’il s’emporte surtout contre la presse espagnole. Et la vérité est qu’il a été très critiqué pendant sa première saison.
C’est quelqu’un d’intelligent. Il ne saisit pas l’intérêt d’une presse non partisane, libre de ses jugements ?
Un coach voit le foot différemment. Prenez le match contre le Sporting Portugal, ils doivent gagner 6-1 et, à l’arrivée, ils perdent ( 1-2, le 20 janvier). Unjournaliste va demander : “Pourquoi avez-vous fait tel changement ?” Luis se dit : “Tu ne sais pas comment j’ai travaillé, quel est monplan, je n’ai pas envie de te dire.” Ça l’énerve. La plupart des entraîneurs font bonne figure, Luis dit les choses en face. Pas qu’aux journalistes. Ons’est souvent disputés sur le terrain. “Pitu, tu dois anticiper, faire ci ou ça.” Et moi : “Fous-moi la paix, occupe-toi de tes affaires.” J’aime ça, il n’est pas fourbe.
Il avait l’image d’un joueur impulsif…
Il n’est pas commeça. Il a toujours été très réfléchi. AuBarça, il lisait beaucoup. Pareil dans sa construction de joueur. Très jeune, il s’est dit que s’il voulait devenir pro, il devait changer son physique. Il a façonné son corps, pris soin de son alimentation. C’est banal aujourd’hui, mais il y a trente ans, ce n’était pas courant. Tout jeune, Luis a été discipliné. Si on sortait, il m’arrivait de prendre une bière. Lui, je ne merappelle pas l’avoir vu boire de l’alcool.
Dans le mêmeordre d’idée, d’où lui vient ce goût de l’effort ?
Il l’a toujours eu. Regardez commeil est affûté. Vers notre fin de carrière, il me disait : “Quand on aura raccroché, on ira faire des triathlons, tout ça.” Je lui répondais : “Dequoi tu meparles ?” Physiquement, il a toujours eu des capacités incroyables. C’était l’un des seuls, avec Sergi ( ancien arrière gauche du Barça), à adorer la prépa d’avant-saison. Moi, je souffrais commeunchien, lui, il adorait et il était impressionnant. À l’époque, on n’avait pas toutes les datas, mais les siennes devaient être dingues. C’est un hommededéfis. »
(*) Liverpool en huitièmes de finale (0-1, 1-0, 4-1 aux t.a.b.), Aston Villa en quarts (3-1, 2-3) et Arsenal en demies (1-0, 2-1).
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EN BREF
ABELARDO 56 ANS (ESP)
Ancien poste : défenseur central. 54 sélections (3 buts).
Parcours de joueur : Gijon (1989-1994), FC Barcelone (1994-2002), Alavés (2002-2003).
Parcours d’entraîneur : Gijon B (2008-2010, 20122014), Candas (20102011), Tuilla (2011-2012), Gijon (2012, 2014-2017, 2022-2023), Alavés (20172019, 2021), Espanyol (2019-2020), Cartagena (2024).
Palmarès : JO de 1992, Championnat d’Espagne (1998, 1999), Coupe des vainqueurs de Coupe (1997), Coupe d’Espagne (1997, 1998), Supercoupe de l’UEFA (1997), Supercoupe d’Espagne (1994, 1996).

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