FRANCE-ESPAGNE - Face à la Roja, l’aura des «méchants»
Lors du match contre le Sénégal, le 16 juin.
Photo Dylan Martinez. Reuters
Qualifiés dans un dernier carré sans surprise, les joueurs de Didier Deschamps affrontent ce mardi soir l’équipe espagnole pour tenter de se qualifier à leur troisième finale de Mondial d’affilée. Cliniques et ultra-dominateurs depuis le début de la compétition, ils ont désormais l'étiquette de favoris.
14 Jul 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Arlington (Texas)
Plus d’un mois de compétition: pour quoi faire ? Les quatre premiers du classement Fifa sont désormais seuls en piste, soit les champions du monde en titre argentins et trois des quatre demi-finalistes du dernier championnat d’Europe disputé en Allemagne. Et les Bleus, qui ont traversé les turbulences mondialisées lors des matchs à élimination directe (la sélection paraguayenne en huitième de finale, les Marocains en quarts) les pieds bien au sec et sans prendre un but ni même concéder la moindre occasion d’ailleurs, retrouvent leurs meilleurs ennemis espagnols au Dallas Stadium d’Arlington (Texas). Dans un contexte où personne, depuis les vieilles gloires du foot qui se succèdent à son chevet jusqu’aux bookmakers du monde entier en passant par les stars hollywoodiennes et un public américain qui perçoit dans l’aura dominatrice des tricolores une connotation quasi-irréversible, donc virtuelle, ne doute plus d’un sacre de Kylian Mbappé et consorts dans cinq jours à East Rutherford.
«DES COMBATTANTS»
Pour dire les choses, les suiveurs des Bleus ont parfois du mal à s’y retrouver: comment peut-on dominer une compétition de bout en bout dans ces proportions ? Et les principaux concernés s’en foutent. Après le Maroc (battu 2-0 à Foxborough), le fatalisme du sélectionneur des Lions de l’Atlas, Mohamed Ouahbi, nourri par l’impuissance ressentie in situ par les joueurs eux-mêmes au bout d’une dizaine de minutes selon ce qu’a bien voulu en raconter le milieu Ayyoub Bouaddi, aura sidéré les présents. D’autant qu’il renvoie à la sortie de Graham Potter, l’entraîneur anglais d’une Suède balayée (0-3) en seizièmes dans le New Jersey, ponctuant ainsi sa conférence de presse consécutive à l’élimination de sa sélection : «Et à ceux qui vont se les taper [les tricolores] dans le tournoi après nous, je leur souhaite bon courage !»
A ce niveau de dureté et d’engagement, où une sélection charrie un torrent passionnel et identitaire et où le besoin d’exister à n’importe quel prix prend de la place, il n’y a rien de plus édifiant que la résignation, publique, d’un adversaire. Selon le défenseur tricolore Maxence Lacroix, cette démission prend sa source dans un mantra que se répètent les joueurs français en boucle depuis un mois: «On arrive méchants.» «C’est la mentalité qu’on a adoptée depuis le début, a ajouté le joueur de Crystal Palace. On doit montrer qui on est, des combattants, des guerriers, qui doivent sortir de la compétition [quoi qu’il advienne, faut-il entendre, ndlr] la tête haute.» Une image entre toutes : le défenseur Dayot Upamecano collé à un adversaire auquel les Bleus n’auront pourtant lâché que des queues de cerise, une position dos au but tricolore près du poteau de corner, un (attaquant adverse) contre trois (défenseurs des Bleus) sans danger que le natif d’Evreux (Eure) prend pourtant en charge comme si la destinée collective en dépendait.
Du foot aussi : impacter physiquement. Montrer qu’on est là. Souffler sur la nuque de l’adversaire. Lui mettre en tête qu’il n’y aura pas de porte de sortie. «Cette équipe me marque dans sa capacité à switcher, passer d’un état à un autre, expliquait de son côté Ibrahima Konaté. La veille du match contre le Maroc, on s’est entraîné sous des trombes d’eau et c’était vraiment joyeux, léger, enfantin [ce qu’un confrère embusqué non loin pour «craquer» le huis clos a confirmé]. Le lendemain, jour du match, l’état d’esprit était complètement différent et j’en reviens au mot qui nous qualifie: “Méchants.” Dans le bus, sur le chemin du stade, on sentait déjà ça.»
VIGILANCE PARTOUT
L’anecdote du néo-Madrilène dit deux choses. La première, c’est l’expérience. Une perception fine des pleins et des déliés sur un (bon) mois de compétition, mais aussi une connaissance de soi et une capacité à faire la part des choses, «avant l’heure ce n’est pas l’heure», qui n’appartient qu’aux joueurs évoluant dans les meilleurs clubs de la planète. Du FC Barcelone au Paris Saint-Germain en passant par le Bayern Munich ou les plus grandes équipes anglaises.
La seconde, c’est la vigilance. Tout le temps. Partout. Après le Maroc, Kylian Mbappé a été un peu tiède : «J’ai été champion du monde et vicechampion du monde. Cette équipe, elle n’est ni championne du monde, ni vice-championne du monde. A l’heure actuelle, ce n’est pas la plus forte. Elle te permet de rêver, mais les équipes fortes, ce sont les équipes qui gagnent. Jusqu’à preuve du contraire, je ne vois pas de coupe dorée à côté de moi, donc ce n’est pas la plus forte.» Un message simple, lisible. Depuis le temps, le capitaine des Bleus a appris à adapter son discours aux circonstances. Face à l’immense défi qui s’annonce, le placide sélectionneur des champions d’Europe en titre, Luis de la Fuente, a cité Marc Aurèle : «Ce qui est mauvais pour la ruche est mauvais pour l’abeille.» Puis : «Le calme est un pouvoir.» Là, c’est de lui. L’aventure continue.
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Michael Olise, la discrète prunelle de ces Bleus
14 Jul 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Arlington (Texas)
L’histoire du onze tricolore filant pleine balle vers un troisième titre mondial se confond avec celle de l’énigmatique et virtuose joueur du Bayern Munich.
«Michael Olise est un garçon intelligent.
Il sent vraiment le foot,
on parle d’un élément créatif,
passeur, finisseur aussi.»
- Guy Stéphan entraîneur adjoint des Bleus
Jeudi, jour du quart de finale de Foxborough survolé (2-0) contre la sélection marocaine, un confrère a eu une idée : acheter un jeu d’échecs, le configurer sur un mat en un (avec le cavalier), coller les pièces à l’échiquier (sauf le cavalier) et le mettre sous le nez de Michael Olise au moment où l’attaquant des Bleus allait traverser le long serpentin menant du vestiaire au car tricolore après le match. L’affaire a mal tourné. Les pièces se sont arrachées dans l’aprèsmidi, le sac du journaliste s’est déchiré à cause de la colle et Olise n’est pas passé non plus, préférant une sortie discrète. L’initiative avait été pensée : susciter une réaction, pourquoi pas un sourire, chez cet homme énigmatique, qui ne mettra jamais un orteil sur un point presse et qui a organisé son invisibilité médiatique avec une certaine méthode puisque certains proches ont reçu la consigne de se taire. On sait cependant quelque chose de Michael Olise : son niveau aux échecs.
ÉLÉMENT STABLE
Soit 1 400 elo, le classement d’un bon joueur de club. Il a raconté ça lors d’une de ses rarissimes interviews, en mai, au magazine de mode international Highsnobiety, un must en matière de goût et de prescription. Et qui aura mobilisé l’un des meilleurs photographes de la planète, Juergen Teller, pour s’occuper de celui qui porte depuis deux saisons les couleurs du Bayern Munich. Teller a fait du Teller, flash de jour, pas de maquillage. Et le joueur shooté dans des déblais de travaux d’une maison du XIXe siècle du XVe arrondissement de Paris, dans la ligne brutaliste de l’artiste qui avait, entre autres, immortalisé l’actrice Léa Seydoux dans une ferme avec des cochons. Et fait disparaître Victoria Beckham dans un grand sac Marc Jacobs. On ne voyait plus que ses pieds, la styliste et femme d’affaire ensevelie sous la vanité. Dans l’oeil du photographe allemand, Olise apparaît au milieu du béton éclaté comme un élément stable, en contrepoint d’un environnement chaotique.
En équilibre entre l’ancien (la maison) et le moderne (les cônes de signalisation, la rubalise de chantier), mais aussi entre le football et le domaine artistique, point de contact entre deux époques comme entre deux mondes. Si, partout, on prête une forme de détachement aux joueurs, les photos ne racontent pas ça. Plutôt la mélancolie. L’interview qui va avec fut un exercice de peu de mots mais quelques-uns nous ont quand même frappé : «Je ne sais pas si je suis mauvais perdant aux échecs. Ça dépend contre qui je joue. Je ne veux jamais perdre contre mon petit frère. Ni contre ma mère. Elle est très douée aux cartes. C’est elle qui m’a initié aux échecs quand j’étais plus jeune. Et… à l’expérience de la vie. Elle m’envoie toujours des citations. Des choses auxquelles je pense peutêtre moi-même, mais dont on ne me parle jamais vraiment.»
Talent aveuglant
Ce mardi, les Bleus tenteront de gravir l’avant-dernière marche menant au titre mondial au Dallas Stadium d’Arlington (Texas) face à la Roja espagnole, qui les avait dominés dans les grandes largeurs lors de la demi-finale de l’Euro allemand il y a deux ans. L’éternel combat des grands joueurs d’équipe que sont Rodri, Aymeric Laporte, Mikel Oyarzabal ou encore Fabián Ruiz, sans équivalent pour peu qu’on les fasse évoluer dans un cadre précis, et des grands joueurs tout court ; ces tricolores élevés dans une culture du duel leur permettant de s’adapter à n’importe quel contexte et sous n’importe quelle latitude. Depuis la demi-finale perdue de Munich, l’équipe de France a beaucoup changé. Et, par quelque bout qu’on la prenne, l’histoire du onze tricolore filant pleine balle vers un troisième titre mondial se confond avec celle d’Olise. Sa première sélection en bleu remonte au 6 septembre 2024, face à l’Italie, qui s’impose (3-1) au Parc des Princes : s’il officialisera sa décision trois semaines plus tard, un certain Antoine Griezmann quittera la scène internationale ce soir-là. Peut-être que le Mâconnais en avait assez vu pour comprendre. Mais peut-être pas. Parce que l’art d’Olise s’exprime alors timidement, en discontinu et indépendamment des enjeux qui l’entourent, ce qui l’avait du reste desservi avant qu’il ne mette les pieds chez les Bleus. Alors qu’il est adolescent, au centre de formation de Chelsea, on le prévient que tout ce que le Royaume-Uni compte de recruteurs est venu le suivre sur un match : pas un luxe pour un joueur dont les formateurs ne savent que penser, parfois refroidis par leur incapacité à interagir durablement avec le garçon, né d’un père nigérian international de cricket et d’une mère francoalgérienne. Selon un témoin interrogé par Eurosport, c’est tout juste si le Londonien de naissance n’est pas venu disputer le match en claquettes, «lâchant le ballon en une touche comme s’il s’en foutait», là où l’ambition commandait d’aller impacter ses adversaires et chercher un contrat.
De même source, on l’a vu finir sa nuit dans sa voiture devant le centre d’entraînement de Crystal Palace, à Beckenham : craignant les embouteillages et les perturbations dues aux confinements de la période Covid, Olise s’octroyait une marge phénoménale. Lors des célébrations du titre de champion de 2025, son coéquipier Sacha Boey l’a filmé en train de jouer aux échecs sur son smartphone au moment où les joueurs du Bayern défilaient sur le balcon de la mairie de Munich. Il n’est ni le premier joueur du Bayern ni le premier international français à briller dans l’exercice puisque Kingsley Coman, son coéquipier en Bavière lors de la saison 2024-2025, était un adversaire à sa mesure. Dans le contexte d’un joueur ne communiquant pas, l’affaire a cependant pris beaucoup de place et un tabloïd allemand a lâché le mot «irrespect».
Autant dire que, vue depuis ce Mondial américain, l’affaire est bien différente. Et celui qui, à ce stade, a toujours refusé de contracter avec un équipementier est devenu un sujet obsédant à mesure de la progression royale des tricolores dans le tournoi. Pas seulement pour son talent aveuglant, jamais aussi criant que dans les petites choses –un contrôle, l’équilibre à la sortie d’un dribble, un timing de passe – que regardent toujours ceux dont le foot est le métier pour évaluer un joueur. Mais parce que c’est lui, et personne d’autre, qui orchestre offensivement cette équipe: ses cinq passes décisives pour zéro but font foi. A son niveau, les attaquants sont d’une intense férocité, «ça, c’est pour moi», puis «ça, c’est aussi pour moi». Le Franco-Britannique, lui, n’a jamais rien demandé. A qui que ce soit. C’est pour lui que le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps, a ouvert le jeu de la sélection un soir de Ligue des nations face aux Croates à Saint-Denis en mars2025 (2-0) en associant quatre attaquants, une prise de risque dont Mbappé louait jeudi «le potentiel» et «la capacité sans précédent de projection» vers le but adverse dont on persiste à croire qu’elle entretient une fragilité, certes bien cachée à grands coups de replis défensifs.
«DANS SON MONDE»
Et c’est encore pour lui que le coach tricolore a replacé Dembélé sur une aile après la première mi-temps ratée du premier match sur le sol américain contre les Sénégalais, le Parisien se retrouvant à souquer ferme à droite comme à ses débuts chez les Bleus alors qu’il est allé chercher deux titres de champion d’Europe, un wagon de buts et un Ballon d’or avec son club dans une position axiale lui offrant une liberté tout autre. Mbappé avait dû envoyer la logistique, soulignant les mérites de son coéquipier à chaque prise de parole publique quitte à rhabiller ses matchs. Et Dembélé fulmine toujours, peut-être parce qu’il n’y a pas grand monde pour prendre la mesure de son sacrifice. Quant à Olise, il fait du Olise. Et traverse sans mot dire une compétition où tout s’organise autour de lui, aucun joueur ni membre du staff n’étant en mesure de savoir ce qu’il en pense. A Kylian Mbappé et Adrien Rabiot près, trop gros poissons pour être interrogés sur leurs coéquipiers (ce sont à ces derniers de parler d’eux), tous ceux qui sont passés devant les micros ont été invités à décrire l’ancien attaquant de Crystal Palace et de Reading. Le défenseur Lucas Digne : «Olise a quelque chose de magique ; une vision du jeu et un pied gauche incroyable. Peut-être qu’il est distant avec vous [les journalistes] mais avec nous, je peux vous dire que c’est un bonheur.» Le milieu Maghnes Akliouche, qui remporterait le premier prix de discrétion si Olise n’était pas là pour le lui souffler : «Je m’entends très bien avec lui sur le terrain comme en dehors. Il a énormément de talent.»
Deschamps : «Comme joueur, il est dans la catégorie “hors-norme” oui, comme Ousmane. En dehors du terrain, c’est un garçon sensible et introverti. Je lui trouve beaucoup de personnalité.» Guy Stephan, adjoint du sélectionneur : «Olise est dans son monde, même s’il s’exprime très bien en français comme en anglais [sa langue natale, ndlr]. Un garçon intelligent, qui peut être aussi très agréable. Il sent vraiment le foot, on parle d’un élément créatif, passeur, finisseur aussi [Olise avait inscrit les trois buts tricolores contre la sélection nord-irlandaise en amical le 8 juin] qui voit les choses avant beaucoup de joueurs.» L’attaquant Bradley Barcola : «Il est tranquille, très cool. Dans son monde. Je ne saurais pas le dire autrement que comme ça : dans son monde.» Le défenseur Jules Koundé : «Je ne suis pas très bon pour décrire les autres. Michael est quelqu’un de cool. Plus réservé que la norme. Quelqu’un de cool, et un excellent joueur.»
Il faut donc entendre que ceux qui le côtoient quotidiennement n’en savent pas beaucoup plus que vous, moi ou un autre. Une image vient cependant de plus loin. On avait assisté à son intronisation médiatique à Clairefontaine en septembre 2024. Un passage obligé que les communicants des Bleus avaient dilué puisqu’il était accompagné par Loïc Badé et Manu Koné, les trois hommes ayant précédemment disputé les Jeux avec l’équipe olympique entraînée par Thierry Henry. Une garde prétorienne, s’employant à venir au secours de l’attaquant munichois embarrassé par des questions qui ne furent d’abord adressées qu’à lui. Après quelques minutes, les présents ont compris, évitant d’embarrasser un Olise qui, après tout, n’avait rien demandé. Il ne s’est pas détendu pour autant. Puisse un éventuel titre mondial et la démesure qui s’abattrait alors sur les joueurs épargner ce type-là.
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LIBÉ.FR
A lire sur notre site, le profil de Mikel Merino, le sauveur et joker polyvalent de la Roja qui a failli ne pas voir le Mondial, ainsi que toutes nos analyses, reportages et autres papiers sur la Coupe du monde. Ce mardi, pour ne rater aucune information du match entre la France et l’Espagne, un live sera disponible dès 17 heures.
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Photo VALERIE MACON. AFP
L’Espagnol Lamine Yamal à l’issue de la victoire
de la Roja contre la Belgique en quart de finale, vendredi.
L’Espagne de Yamal croit en sa finale
Depuis le début du Mondial, la Roja, où évolue la jeune star de 19 ans, respire la cohésion et la sérénité. Pour certains, cette réussite est aussi liée au contexte politique national.
14 Jul 2026 - Libération
DIANE CAMBON Correspondance à Madrid
«Je crois que s’ils doivent avoir peur de quelqu’un, c’est bien de nous. Nous sommes deux équipes [France et Espagne] de top niveau mondial, pour moi ce sont les deux meilleures. On verra ce qu’il se passe, mais nous, on n’a pas peur.» Lamine Yamal, la jeune star la sélection espagnole, donne le ton. Du haut de ses 19 ans, l’attaquant du FC Barcelone, connu pour ses déclarations un peu crâneuses, illustre à merveille le sentiment de puissance partagé par les joueurs de la Roja. Pas effrayée par les Français, l’Espagne, championne d’Europe en titre, arrive gonflée à bloc à cette demi-finale, déjà qualifiée d’historique par la presse espagnole. «C’est un choc au sommet, mais la Roja est sereine et patiente. Une qualité qui est nouvelle et doit beaucoup au caractère tempéré de son sélectionneur, Luis de la Fuente», assure Miguel Courtois, journaliste au quotidien El Pais.
Au cours des vingt dernières années, l’Espagne est la séqui a le plus battu l’équipe de France (sept fois en dix confrontations). De quoi booster l’estime de soi et balayer les complexes d’un revers de la main. «On est passé d’un sentiment d’infériorité à une rivalité entre deux équipes du même poids, commente l’observateur sportif Sergio Vinas. La rencontre franco-espagnole fait partie des “clasicos”, comme pouvaient l’être auparavant les matchs France-Allemagne.» Après un début poussif dans la compétition et ce match nul (0-0), le 15 juin, contre la surprenante équipe du Cap-Vert, l’Espagne a enchaîné les victoires sans trembler, marquant régulièrement des buts dans les derniers moments des renconde tres. «Elle n’a pas perdu son calme et elle a un bilan défensif remarquable, avec un seul but encaissé depuis le début du tournoi. Cette tranquillité et cette confiance sont de grandes forces», ajoute le journaliste Miguel Courtois.
«Sûrs d’eux»
Ce tempérament contraste avec les réactions enflammées des aficionados espagnols, qui trépignent de joie devant le calme apparent de leurs joueurs. «On les sent sûrs d’eux, et surtout, ils offrent une image de cohésion et d’équipe solide qui rassure», reconnaît Pedro, un supporteur madrilène qui croit dur comme fer en la victoire finale. Plusieurs railection sons expliquent cette sérénité rayonnante de la Roja. La sociologue Carmen Monge est convaincue que ce sentiment a des racines politiques, liées à l’état d’esprit du pays: «L’Espagne s’affirme sur la scène internationale, on l’a vu dans les chocs politiques entre Trump et Sánchez sur la question palestinienne ou sur les investissements dans la défense militaire.» Et puis, en matière économique, Madrid, avec son taux de croissance entre 2 et 3 %, n’a pas de leçon à recevoir de Paris. «L’Espagne est devenue un compétiteur de taille égale et réclame ce même statut dans le domaine sportif», conclut la sociologue. D’autres éléments, propres à la compétition sportive, expliquent la solidité de l’équipe espagnole. La cohésion entre les joueurs est très forte, à en croire les commentateurs de la chaîne Marca TV. «A la différence de la France, il y a beaucoup moins de stars parmi nos joueurs. Nous, c’est l’esprit d’équipe contre l’individualisme», lançait le commentateur vedette Maldini sur sa chaîne YouTube.
Equipe soudée
Une cohésion d’autant plus appréciée que les joueurs viennent des quatre coins du pays. Pedro Porro est né dans un petit village d’Estrémadure, dans le Sud-Ouest espagnol. Mikel Oyarzabal est originaire du Pays basque, Lamine Yamal de Catalogne… «Tout les oppose, leurs origines, mais aussi les clubs dans lesquels ils jouent, sans parler des rivalités régionales propres à la décentralisation de l’Etat espagnol», reconnaît le commentateur. Et pourtant, comme le fait remarquer un invité sur le plateau, c’est «la magie de la sélection qui opère et parvient à fédérer des joueurs issus de cultures très différentes pour une cause commune».
Alors, quand l’ex-président du gouvernement espagnol, le conservateur Mariano Rajoy, attaque les Bleus de façon raciste, soulignant qu’il n’y aurait «aucun joueur français» dans l’équipe, ses propos tombent à plat en Espagne. «Personne ici, pas même le parti d’extrême droite Vox, n’oserait avoir un commentaire raciste ou désobligeant sur les origines des joueurs basques, catalans ou marocains, confirme Miguel Courtois. Cela risquerait vite de tourner au conflit politique! Au sein de la Roja, le sentiment nationaliste tel que l’entend l’extrême droite n’existe pas, ce qui n’empêche pas une véritable cohésion entre les joueurs.» Une équipe soudée, qui se dit prête à vaincre son principal rival au Mondial américain.
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«Cette équipe fait vibrer les jeunes de tous les milieux»
14 Jul 2026 - Libération
RACHID LAÏRECHE
Toutes les grandes équipes de France ont marqué leur époque, mais la bande de Kylian Mbappé a un petit truc en plus dans le jeu, l’attitude et l’engagement au-delà du terrain, qui permet à toute une génération de s’identifier.
Emeline traverse la place de la Bastille. Elle marche à grande allure sous la chaleur parisienne. L’étudiante freine sèchement pour causer des Bleus. Elle ne rate rien du Mondial. Une «accro». Elle se met à l’ombre pour lâcher une tonne de mots enflammés. «J’ai l’impression de voir des potes à chaque fois que je regarde cette équipe jouer. Ils s’amusent, rigolent, ils dégagent de la joie, explique-t-elle. Je ne suis pas la seule à le penser. Nous sommes une génération entière à nous retrouver en eux.» Emeline est en panique. Elle a peur que l’aventure touche à sa fin ce mardi soir. La France affronte les Espagnols en demi-finale de la Coupe du monde. Sa copine à sa droite sort du silence sans prévenir. «On a envie de voir cette équipe revenir avec le trophée pour faire la fête. Nous en avons besoin, dit-elle sans décliner son identité. Ils nous font du bien.»
Une grande partie de la jeunesse du pays regarde les Bleus en miroir. Toutes les grandes équipes de France (les générations Platini et Zidane) ont marqué leur époque. Elles ont fait rêver les marmots, mais la bande à Kylian Mbappé (qui a la possibilité de jouer une troisième finale de Coupe du monde de suite) a un petit truc en plus dans le jeu, l’attitude et le flow. Hakim Jemili est acteur, humoriste et fou de foot. Il en parle à foison sur ses réseaux sociaux. «Tous ceux qui aiment le jeu et le beau football aiment cette équipe de France. On le saura plus tard, dans quelques années avec le recul nécessaire, mais nous avons sûrement sous nos yeux l’une des plus belles sélections nationales de l’histoire de la Coupe du monde, dit-il en introduction. Les Bleus nous rendent fiers. Ils représentent la France dans sa diversité de manière extraordinaire. C’est un kif. Une jeunesse entière se sent représentée parce qu’ils parlent le même langage.»
Une force qui dépasse le cadre du foot. La nouvelle génération de footeux ne mâche pas (toujours) ses mots. Elle donne son avis sur la chose publique. Kylian Mbappé, par exemple, a dénoncé publiquement la mort de Nahel Merzouk, tué par un tir policier à Nanterre. Il a aussi clamé son opposition au Rassemblement national. Des prises de position qui trouvent écho dans le coeur des plus jeunes. «En observant l’origine géographique des joueurs, on voit qu’ils viennent tous de grandes agglomérations, notamment parisienne et lyonnaise, note le sociologue du sport Seghir Lazri. Mais cette équipe urbaine ressemble beaucoup à la jeunesse française. Ces joueurs s’inscrivent dans un environnement culturel plus large, comme celui de la mode ou de la musique. Ils sont plus autonomes dans leur démarche. Et à l’image de la jeunesse, ils mènent des contestations sans attendre l’avis des partis ou des structures encadrantes.»
Puissante. Une équipe populaire qui fait jaser, forcément, en France et ailleurs. L’extrême droite la regarde de travers. La formation politique dirigée par Jordan Bardella critique depuis toujours le foot. Ils se sont souvent fait remarquer en attaquant l’équipe de France avec de nombreux dérapages racistes, mais ils restent discrets pour le moment. «Marine Le Pen déteste cette équipe qui est à son opposé, une jeunesse métissée et engagée, mais elle ne peut pas la critiquer à une année de la présidentielle. Cette équipe forte et victorieuse fait vibrer les jeunes de tous les milieux, urbains, populaires et ruraux, ils touchent même son électorat, décrypte un sondeur de la vie politique. L’extrême droite n’a pas le choix: elle ronge son frein en attendant la moindre polémique qui touche les Bleus pour rebondir.»
Les coups durs proviennent de plus loin. Après la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, qui a tenu des propos crades contre Kylian Mbappé, un autre politique a touché le fond: l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy vient de dire que l’équipe de France est «de très haut niveau, mais sans Français». Ils refusent de comprendre que les Bleus dans leur diversité – notamment de nombreux noirs et arabes, enfants et petits-enfants d’immigrés– sont des Français comme les autres. Ils préfèrent les cataloguer en les nommant «étrangers». La sortie de Mariano Rajoy a fait réagir la classe politique française, qui a dénoncé les propos racistes. Tout le monde se réveille quand la puissante équipe de France est attaquée.
Une nuit à Rosny-sous-Bois. La rencontre entre la Belgique et le Sénégal est diffusée sur un ordinateur posé sur une petite chaise en bois. Une dizaine de jeunes collés les uns aux autres au pied de l’immeuble matent et papotent en même temps. Les Bleus sont évoqués, comme toujours. Les mêmes noms reviennent comme dans un tournedisque (Mbappé, Doué, Olise, Barcola, Dembélé et cetera.). Adama, 18 ans, tranche sèchement: l’équipe de France occupe la première place dans son coeur, devant le Mali de ses ancêtres. Brouhaha. Plus personne ne regarde la rencontre. «J’aime trop cette équipe, les joueurs sont comme nous, répète Adama. Ce sont des gars de chez nous, ils viennent presque tous de banlieue.» Les avis sont partagés. Certains le comprennent, d’autres mettent la France juste derrière leur pays d’origine. La nuit se prolonge dans un débat sans fin, mais nouveau.
Loin de la Seine-Saint-Denis, à l’autre bout du pays, Zoheir, éducateur dans les quartiers Nord de Marseille, a déjà assisté à des discussions du même genre. «Quand j’étais petit, dans les cités, il y avait peu de maillots de l’équipe de France. Tu as eu Zidane, qui est un personnage à part, surtout à Marseille, mais pas beaucoup plus. Tu croisais beaucoup de minots avec des maillots de l’Argentine, du Brésil ou de l’Italie, dit-il au téléphone. Aujourd’hui, les jeunes sont tous fous des joueurs de l’équipe de France.»
«Métissage». Zoheir, 46 ans, travaille depuis des lustres dans les quartiers. Une expérience qui fait de lui une sorte de sociologue. Il compare les époques pour décrire la passion dans les cités et dans les familles immigrées pour cette équipe de France. «Les joueurs actuels ne se posent plus les mêmes questions que leurs aînés. Ils assument leur amour pour le maillot bleu, l’origine de leurs parents, leur croyance ou non et leurs goûts sans se soucier des regards», argumente l’éducateur. La nouvelle génération de jeunes qui est parfois tiraillée entre leurs différentes origines voit, «grâce» à cette équipe, une réalité : «On peut être un tas de trucs à la fois sans se renier.»
Une équipe pleine de flow qui rassemble une jeunesse de tous les milieux fait (logiquement) saliver les sponsors. David (prénom d’emprunt) charbonne chez Nike «depuis des années». Il ne cache pas ses émotions en décrivant les Bleus actuels. «Certains diront qu’on en fait un peu trop mais il faut se mettre dans la tête d’un jeune actuel pour comprendre ce que représente cette équipe, lâche-t-il, endiablé. Elle est la liberté, la joie, le beau, la lutte, la tolérance, le métissage et le collectif. Je travaille depuis des années dans le foot, c’est la première fois que je vois une équipe de France aussi puissante.» David en cause souvent avec ses collègues de la firme à l’étranger. «Cette équipe dépasse nos frontières. Elle fait rêver toutes les jeunesses. Dans les années 90, les jeunes du monde entier portaient fièrement le maillot du Brésil floqué Ronaldo. Il y a déjà des prémices, mais la France pourrait officiellement prendre la suite avec Kylian Mbappé.» Le publicitaire prend le pari : la jeunesse du monde entier enfilera le maillot bleu en cas de succès en Amérique.

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