«Etre sur le Tour de France, c’était mon seul objectif, alors faire un top 10…»
Photo NEWS. PSNEWZ. BEStimage
Nicolas Breuillard est arrivé huitième de l’étape de dimanche.
Nicolas Breuillard et Joris Delbove (TotalEnergies) racontent à «Libération» leurs premiers pas sur la Grande Boucle. Une épreuve unique, entre frissons et journées millimétrées.
14 Jul 2026 - Libération
Recueilli par JULIEN LECOT ET COPPÉLIA PICCOLO Envoyés spéciaux sur le Tour
Il n’y a pas que pour Paul Seixas que le Tour de France est une découverte. Nicolas Breuillard et Joris Delbove, de l’équipe TotalEnergies, se frottent eux aussi pour la première fois à la Grande Boucle cette année. Les deux Français, qui avaient déjà partagé la route au sein de Saint Michel-Mavic-Auber 93, prennent goût à son ambiance sans pareille, savourent les encouragements continus et se laissent emporter par la foule tout en subissant ses journées à rallonge caniculaires. Lors de la journée de repos lundi, dans un hôtel isolé du Cantal, Libé a discuté avec les deux novices. Vous vous êtes forcément beaucoup imaginé le Tour. Après neuf jours de course, est-ce que ça correspond à vos attentes ?
Nicolas Breuillard : Le Tour, c’est l’épreuve que tu regardes à la télé et que tu rêves de faire depuis tout petit. Pour le monde autour de la route, on savait aussi un peu à quoi s’attendre. Mais c’est quand même fou et on en profite tous les jours. Les gens sont contents, ils nous encouragent, l’engouement est impressionnant… On ne voit jamais ça sur les autres courses.
Joris Delbove : Tout l’environnement qu’il y a autour de la course, c’est ce que j’imaginais. Franchement, je n’ai pas été déçu. Les premiers jours, c’était même un peu compliqué de rester concentré tellement il y a de sollicitations, de monde… Je regardais un peu partout. C’était quelque chose d’énorme à vivre. Après quelques jours, on finit par s’adapter. Est-ce qu’il y a un moment où vous avez compris que vous viviez un moment unique ?
N.B. : Dès la deuxième étape, dans le circuit final à Montjuïc, ça m’a fait un truc. Dans la montée, j’étais dans le gruppetto, et je me suis rendu compte que c’était spécial. Il y avait un monde de dingue, j’en avais des frissons.
J.D. : Il y avait tellement de bruit que j’en avais limite mal au crâne. C’était un truc de fou. De mon côté, j’ai essayé de m’accrocher le maximum possible. Avec le monde, l’ambiance, j’ai roulé à fond, j’avais l’impression que j’avais même pas mal aux jambes, c’était bizarre. Quand je suis arrivé en haut, je me suis rendu compte que j’avais quand même un peu souffert. Qu’est-ce qui change par rapport au Tour vécu à travers la télé ?
N.B. : A la télé, c’est totalement différent, parce qu’on voit juste les coureurs. Mais en fait, ce qu’on ne voit pas, c’est que sur le Tour, on bosse du matin au soir. On est tout le temps sollicités. Il y a énormément de transferts de ville en ville. Tout est tellement rythmé.
J.D. : Il y a la présentation des équipes le matin. Puis tac, tac, tac, on monte tous dans le bus en même temps. C’est millimétré. Il y a aussi le temps avec les médias : l’attaché de presse nous dit lorsque l’on doit passer avec tel journal ou telle radio.
C’est assez inédit : d’habitude, on n’intéresse pas du tout les médias. Pendant plusieurs années, vous avez couru ensemble avec SaintMichel. Aujourd’hui, vous vous retrouvez ensemble sur le Tour. C’est forcément particulier.
N.B. : Dès qu’on l’a su, on a créé un groupe Snapchat avec Alexandre [Delettre], qui était aussi avec nous chez Saint-Michel-Auber 93. On s’envoyait plein de vocaux, on était trop contents de se dire qu’on allait passer trois semaines de fou ensemble.
J.D. : Trois petits gars d’Auber à être ensemble sur le Tour, c’est juste génial. A l’époque, on était dans une équipe plus petite, avec une ambiance vraiment familiale, donc on se connaît par coeur tous les trois. On sait comment on fonctionne. Comment vous l’avez appris ? N.B. : On a chacun eu un rendezvous téléphonique. Il y a un petit coup de pression quand ça sonne car tu attends beaucoup cet appel et tu sais qu’à la fin, tu as ta réponse : soit c’est positif et tu y vas, soit c’est négatif, et tu restes chez toi.
J.D. : Après en fonction de tes résultats personnels, tu sais si ta situation est plus ou moins favorable. Evidemment que sur le coup j’étais content. Mais je l’étais encore plus quand je me suis rendu compte qu’on y allait tous les trois. Les courses de trois semaines sont rares. Comment vous tenez la distance, avec en plus la chaleur à gérer cette année ?
N.B. : On est pas mal préparés. On s’est entraîné à résister à la chaleur, notamment lors d’un stage en Sierra Nevada où il faisait vraiment chaud. Ça nous aide à mieux gérer, et à avoir un seuil de tolérance plus élevé qu’une personne normale. On a aussi accès à des choses qu’on n’a pas sur les autres courses, comme les bains froids, et il y a plein de motos fraîcheurs lors des étapes.
J.D. : Et puis c’est le Tour, on savait qu’on allait souffrir. Quand c’est dur, tu te dis qu’il y a beaucoup de mecs qui aimeraient être à ta place. Après, on ne court pas toutes les étapes à fond. Quand les favoris nous ont lâchés, qu’on a déjà fait le travail pour aider notre leader, on n’a aucun intérêt à rouler à fond pour finir 40e. On peut se relever un peu, ce qui permet de mieux enchaîner le lendemain. Pendant la course, vous arrivez à exister alors que les grosses équipes verrouillent tout ?
J.D. : C’est compliqué. Le troisième jour, ça a bataillé pendant deux heures pour être dans l’échappée. J’ai réussi à être dedans, j’étais content, car normalement c’était une étape où elle devait aller au bout. Mais on était quinze, on roulait à fond et on ne reprenait pas du tout de temps. UAE [l’équipe de Tadej Pogacar, ndlr] roulait derrière. Là, on a compris que c’était mort. Donc tu continues de rouler, tout en sachant qu’à un moment ils vont te reprendre. Ça fait partie des équipes où chaque coureur pourrait être leader ailleurs donc quand ils ont décidé d’y aller, tu ne peux rien faire. Ça doit être frustrant…
J.D. : Après c’est rare, mais des fois ils laissent un peu de champ. Comme dimanche, où Nicolas et Jordan [Jegat] ont réussi à aller chercher un top 10. Quand tu regardes les 20 ou 30 autour d’eux dimanche, c’est que des champions, et pourtant ils l’ont fait.
N.B. : Ah ouais, c’était beaucoup de fierté. Etre sur le Tour, c’était mon seul objectif. Alors me retrouver dans le top 10 et avoir mon nom à la télé, ça fait quelque chose. Ma famille et mes amis m’ont envoyé la capture d’écran, c’était marrant. C’est rassurant aussi : tu te dis qu’ils sont meilleurs, mais qu’ils ne sont pas à des années-lumière non plus. Il reste encore onze étapes. Il y en a une que vous attendez plus que les autres ?
J.D. : L’Alpe d’Huez, forcément. C’est mythique. Je l’ai vue plein de fois à la télé, et à chaque fois, j’avais envie d’y être. Ça va être très dur, mais ça va être fou.
N.B. : J’attends encore plus celle d’avant, qui arrive à Orcières-Merlette. C’est proche de chez moi. Il y aura beaucoup de monde de ma famille, je crois qu’ils préparent un petit virage. J’ai hâte de voir ça. Ça change quoi dans une carrière, d’avoir fait le Tour ?
N.B. : Ça change beaucoup de choses. Déjà, on l’aura à jamais dans notre palmarès. Et ça nous apportera beaucoup.
J.D. : Tout ce qu’on fait là, ça nous servira pour plus tard. On sait bien qu’on ne finira pas dans le top 5 du classement général. Mais c’est un investissement pour la fin de saison et les années d’après. Après un Tour, on est plus fort mentalement et physiquement. •
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