Bayern-PSG Le beau, les buts et le tonitruant
Alors que les deux équipes se retrouvent ce mercredi en demifinale retour de Ligue des champions, le coach parisien, Luis Enrique, vante avec insistance, depuis le feu d’artifice (5-4) du match aller, un idéal esthétique transcendant le résultat.
est probablement la meilleure rencontre
à laquelle je n’ai jamais assisté.»
- Mikel Arteta coach d’Arsenal

6 May 2026 - Libération
Par Grégory Schneider
Aussi fou que cela puisse être, il va falloir déjà remettre ça. Huit jours après un match aller en terra incognita (5-4 pour le Paris-SG), Marquinhos et consorts disputeront ce mercredi leur demifinale retour de Ligue des champions à l’Allianz Arena de Munich et on jurerait qu’aucun des acteurs n’est encore redescendu du nuage où ce match démentiel les a installés. A la fois un peu plus qu’eux-mêmes, poussés en dehors de leurs propres limites par l’ivresse du jeu, mais pas différent non plus. Comme s’ils avaient gagné en une soirée quelque superpouvoir et le vertige qui va avec.
Quelques images quand même, pour éclairer ce qui se tramera à Munich ce mercredi. Luis Enrique, l’entraîneur parisien, surjouant la complicité avec son homologue du Bayern, croisé dans un couloir du Parc après que Vincent Kompany est descendu de la tribune où il avait vu le match puisque le coach belge purgeait une suspension : «Tu as aimé [voir ça de là-haut] ?» On a senti l’entraîneur du Bayern un peu surpris. Puis l’Asturien est parti faire un numéro devant les micros. Scellant la rencontre sur ces mots difficiles à oublier : «Je pense qu’on a mérité de gagner, mérité de faire match nul et on a aussi mérité de perdre parce que c’était un match incroyable.» Beau comme l’antique. Après, on ne va pas tomber dans le panneau non plus.
TERRAIN FANTASMATIQUE
Un an après une finale de Ligue des champions remportée 5-0, un séisme d’une telle magnitude que le nouvel entraîneur de l’Inter Milan écrasé ce jour-là a mis près de deux mois avant d’aborder le sujet auprès d’un vestiaire traumatisé, Luis Enrique entrevoit l’occasion de monter encore un barreau de l’échelle. Et pas n’importe lequel : le tout dernier. Celui au-delà duquel il aura confisqué l’idée du beau aux yeux de la communauté du jeu, la seule qui compte à ses yeux. Dans la mesure où l’ex-sélectionneur de la Roja espagnole a répété à propos du sommet face au Bayern, quatre jours plus tard en marge du match de Ligue 1 contre le FC Lorient et au mot près («on aurait très bien pu perdre ou faire match nul, ça n’aurait pas été injuste») les mêmes éléments de langage, on y a vu comme en plein jour.
Et Luis Enrique nous parle d’un idéal de jeu tellement pur, tellement immaculé qu’il n’est même plus indexé sur le résultat, la victoire et la défaite comme contingences passagères. Un peu fort de café quand même sauf que le foot s’est toujours joué, aussi, sur ce terrain fantasmatique. Où certains entraîneurs n’ayant pas plus gagné que d’autres, du Néerlandais Rinus Michels à son compatriote Johan Cruyff en passant par l’Ukrainien Valeri Lobanovski, le Brésilien Telê Santana et plus récemment l’Argentin Marcelo Bielsa, ont gagné cette bataille du lustre et de l’élégance intellectuelle, laissant une trace plus profonde dans l’histoire du jeu que bon nombre de serials winner. Le dernier détenteur du sceptre, Pep Guardiola, n’est plus en mesure de le défendre, empêtré dans la reconstruction sans fin de Manchester City et multipliant les signaux racontant l’usure mentale et la fin toute proche. Et l’enjeu est considérable.
Puisqu’il implique une forme de sortie par le haut du jeu de football, un au-delà de la capacité à aller chercher des titres ou non. Après le match aller, le milieu parisien Vitinha confessait avoir pris la mesure de l’impact de la rencontre au fil des remerciements et félicitations qui l’ont escorté entre le terrain, le vestiaire puis la zone mixte où il s’est exprimé devant les journalistes, l’international portugais n’en finissant plus alors que son épouse l’invitait à accélérer le mouvement par messages à la sortie du Parc. Luis Enrique lui-même n’a pas fait cinq mètres ce soir-là sans qu’on lui tombe dessus pour lui parler de chef-d’oeuvre, de plaisir, du choc ressenti devant la partie. Et il l’a raconté ainsi devant les caméras, ravi, un peu arrogant. Au fond, il aura toujours chassé une abstraction, cette foutue polyvalence à l’image du joueur qu’il fut (il pouvait évoluer à très haut rendement aux dix postes de champ) ainsi qu’une certaine prédisposition à araser les egos, sa toute première décision à son arrivée dans la capitale en juin 2023 ayant consisté à se débarrasser de Neymar. Si Luis Enrique met la main sur ce qu’il a lu dans les yeux de ses interlocuteurs, il y est. Subsistent pourtant quelques éléments dissonants. A distance, les Anglais tonnent depuis deux mois, soulignant qu’ils prennent part à une Premier League sapant au long cours leur énergie physique et mentale alors qu’ils comptent objectivement parmi les seuls, à trois clubs espagnols près, à pouvoir rivaliser financièrement avec les deux mastodontes que sont le Bayern et le PSG, tellement dominants sur leur marché domestique qu’ils peuvent expédier les affaires courantes en alignant six ou sept remplaçants pendant que les joueurs importants sont mis dans le coton.Photo FRANCK FIFE. AFP Lors de la demi-finale aller de Ligue des champions entre le PSG et le Bayern (5-4), au Parc des princes, le 28 avril.
«Quand je regarde le match aller entre le Paris-SG et le Bayern, en termes de qualité des deux équipes, il s’agit probablement de la meilleure rencontre à laquelle je n’ai jamais assisté, expliquait vendredi Mikel Arteta, l’entraîneur d’Arsenal, engagé dans l’autre demi-finale de cette Ligue des champions. Et c’est surtout la qualité individuelle dont ont fait preuve les joueurs qui m’a impressionné. Je n’ai jamais rien vu de tel. Mais quand je regarde le nombre de minutes jouées par ceux-là cette saison, c’est-à-dire la fraîcheur physique des joueurs, je ne suis pas surpris. Pour offrir une telle qualité, il faut être en pleine forme. La différence entre les championnats nationaux et la façon dont ils se disputent est énorme. Il faut regarder les nombreuses statistiques disponibles [courses à haute intensité, etc.] pour s’en rendre compte : nous évoluons dans deux mondes différents. On ne peut donc pas comparer tel ou tel aspect du jeu sans tenir compte du contexte. Je ne pense pas que cela soit très juste.»
Même son de cloche chez Arne Slot, le coach d’un Liverpool balayé (deux fois 2-0 en quarts de finale) par les tenants du titre, fatigué de passer pour ringard à la lumière éblouissante des accomplissements parisiens : «Se déformer tactiquement comme le fait le Paris-SG en faisant une relance à trois derrière [ce qui suppose de voir un milieu de terrain redescendre au niveau de ses défenseurs alors que les latéraux montent d’un cran], ce n’est pas si spécial, beaucoup d’équipes
font ça dans le foot moderne, constatait Arne Slot entre les deux matches du quart de finale. En revanche, voir l’arrière droit [Achraf Hakimi, absent ce mercredi à Munich] se retrouver ailier gauche ou voir l’avant-centre [Ousmane Dembélé] se retrouver aussi bas [sur le terrain] qu’un défenseur central, ce n’est pas si courant. Mais ce qui les rend si difficile à jouer, ce n’est pas ça. C’est la qualité individuelle des joueurs. Ils combinent vitesse, endurance, adresse avec le ballon et ce à tous les postes sauf celui de gardien. Et si ça se trouve, lui aussi est capable de courir avec la même intensité.» Manière, à un moment, de renvoyer à l’extraordinaire forme physique de Nuno Mendes et de ses camarades, qui crève les yeux depuis des semaines.
PROPENSION JUSQU' AU-BOUTISTE
Et aux joueurs. Ce qui n’enlève rien aux mérites de Luis Enrique mais en change quelque peu la nature, d’une posture démiurgique surfaite selon Arteta et Slot à une capacité à faire travailler sa cellule performance (préparateurs physiques, service médical, nutritionnistes et même familles des joueurs…) et exacerber les qualités individuelles de la quinzaine de joueurs qui portent
l’équipe parisienne depuis deux saisons. Quant à l’idée du beau, il se trouve que c’est Kompany qui s’en est chargé, opposant un air gêné aux questions énamourées des reporters : «Parler de l’essence même du foot, c’est difficile, je trouve. C’est comme les religions. On peut discuter, mais on croit en ce qu’on croit, en fait. Il n’y a rien d’autre à dire par rapport à ça. Pour moi, il n’existe pas un style de jeu supérieur à un autre, chaque passionné verra midi à sa porte et justement, c’est ça qui est bien dans le foot. Si je vais en Angleterre et que je vois un match de Championship [deuxième échelon], les gens aiment les longs ballons, les duels, ça se bat et ce sont des beaux matchs aussi. Et il y a des équipes capables de faire un catenaccio [système visant à fermer le jeu, ndlr] parfait et qui sont belles à voir aussi. En revanche, au match aller, on a vu un clash de deux idées similaires. Normalement, dans un match de foot, une équipe se retire un petit peu et accepte que l’adversaire puisse imposer son jeu. Aucune équipe n’a accepté la domination adverse. Voilà pourquoi on a vu ce match-là.»
Deux idées similaires : non, sauf s’il parle à gros traits. Ou d’une propension jusqu’au-boutiste à n’exister que d’une certaine façon, quelque chose dans le sourire amusé de l’entraîneur du Bayern quand il lui fut demandé si, au match retour à Munich, il allait sécuriser défensivement son équipe ou à l’inverse appuyer sur le champignon : «Vous avez déjà la réponse.» L’orgueil, c’est aussi la conviction. Elle dépasse largement ce qu’a en tête Kompany, choisi par défaut à l’été 2024 et en éternelle opération séduction auprès de Joshua Kimmich, Harry Kane, Manuel Neuer, Dayot Upamecano et les autres : le Bayern a toujours vu midi à sa porte. En revanche, dans le cas du club parisien, cette superbe appartient tout entière à Luis Enrique et sa palanquée d’adjoints : l’évangélisme des années Qatar. Au premier rang duquel trône la possession du ballon. Sauf que les Allemands ont copieusement dominé en la matière (57 % contre 43%) lors du match aller, comme ils ont remporté plus de duels (69 à 41, un écart monstrueux), dominé sur les expected goals (le nombre de buts attendus en fonction des occasions qu’une équipe se crée, 2,78 à 1,86) et avalé plus de kilomètres, 114 à 109. Autant dire que les chiffres mentent, en tout cas ceux-là. Ou que le Bayern Munich et le Paris-Saint-Germain évoluent au pays des mystères. On y retourne ce mercredi.

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