Le jour où… Cruyff est mort pendant 30 minutes

Né en 1947, Johan Cruyff, joueur ou entraîneur, a remporté l’immense majorité des matchs qu’il a disputés. Mais sa victoire la plus marquante a lieu en 1991, un mercredi après-midi. Ce jour-là, il prend le dessus sur le boss de fin: la mort.

“Le cœur de Cruyff s’est arrêté de battre durant trente minutes. 
Le temps prévu par nos équipes, 
et tout s’est très bien déroulé”
   - Josep Oriol Bonin, chirurgien
      ayant opéré Cruyff

PAR ALEXANDRE GONZALEZ 
ILLUSTRATION: CHLOÉ POIZAT
So Foot - 128/2015

Depuis leur adolescence, Johan et son frère Henny en sont convaincus: tout s’arrêtera à 44 ans. 44 ans, l’âge maudit pour les hommes de la famille Cruyff. L’âge fatidique pour leur oncle, mais surtout pour leur père, Manus, qui meurt terrassé par une crise cardiaque foudroyante. Johan a 12 ans. Le mardi 26 février 1991, Johan a 43 ans, pour deux mois encore. L’entraînement terminé, il se promène dans les rues de Barcelone au bras de sa femme Danny quand une forte douleur au thorax le paralyse soudainement. Pourtant, il y a eu une première alerte. Dimanche, deux jours plus tôt, son Barça a corrigé Valladolid, 1-5. Une victoire que l’entraîneur hollandais n’a pu savourer, la faute à des pointes de douleur au ventre et au dos, accompagnées de grosses sueurs. Cruyff met alors ces symptômes sur le compte de l’ulcère à l’estomac qu’il traîne depuis des années. Carles Bestit, chef des services médicaux du club catalan, n’est pas aussi rassuré que le coach batave et préfère planifier un check-up complet pour le mercredi suivant. Un rendez-vous auquel Cruyff ne se présentera jamais.

Trois paquets par jour

Alarmée par le malaise subi par son mari lors de leur balade, Danny l’emmène de toute urgence à la clinique Asepeyo de Sant Cugat, établissement fréquenté par tous les joueurs du Barça, à quelques rues de là. Sur place, c’est la panique. Devant l’état préoccupant de Cruyff, les médecins l’envoient immédiatement au centre chirurgical de Sant Jordi. Il est 17h20 quand Cruyff y est admis pour une attaque cardiaque. Dans tout Barcelone, la rumeur se répand comme une traînée de poudre: l’idole de toute la ville serait entre la vie et la mort. “Il faut se rendre compte de ce que Johan représentait pour la ville, pour la Catalogne. C’était un choc, il était jeune, sportif de haut niveau, malin et si vif, personne ne s’y attendait… Barcelone retenait son souffle”, se souvient Anton Parera, dirigeant et porte-parole du Barça à l’époque. À 18h30, Mario Petit Guinovart, chef du service de cardiologie, s’exprime devant la presse venue en masse: “Monsieur Johan Cruyff a été admis à la suite d’une insuffisance coronarienne aiguë. Toute émotion, tout effort pourrait lui être fatal, ce malaise aurait pu être mortel, il sera opéré à cœur ouvert dès demain.” En clair, c’est du sérieux. L’hérédité et le stress de la fonction sont mis en avant, mais c’est évidemment le tabagisme de Johan Cruyff qui est pointé du doigt. Et pour cause, le Néerlandais fume depuis ses 18 ans. Joueur, il se grille régulièrement une clope ou deux à la mi-temps des matchs. Pire, depuis qu’il est entraîneur, le technicien tourne à trois paquets de Camel sans filtre par jour! Des quantités en dehors de toutes réalités humaines, qu’il pourrait payer très cher à l’heure de passer sur le billard. Heureusement, Johan Cruyff peut compter “sur un cœur hors du commun, développé par un athlète de très haut niveau, un cœur à l’épreuve des bombes”, se remémore le docteur Josep Oriol Bonin, chargé d’opérer Cruyff le mercredi.

Le schéma du double pontage

L’intervention est programmée pour 15 heures, le 27 février 1991. Cruyff, installé dans la chambre 602 du centre Sant Jordi, fait face à Bonin. Comme toujours, il veut tout savoir et tout comprendre, pour tout maîtriser: “J’avais en face de moi quelqu’un de très serein, très intelligent, toutes ses questions étaient très concises, il cherchait à connaître comment tout ça fonctionnait.” Suite à cet entretien, Cruyff prend un papier et un stylo. À l’aide de petits schémas, il vulgarise le double pontage qu’on s’apprête à lui réaliser auprès de sa femme et de ses enfants. Quelques heures avant de l’emmener au bloc, une infirmière se présente dans sa chambre pour s’assurer que tout va bien. Avec son aplomb habituel, Cruyff demande qu’on lui apporte un café… et une cigarette. Demande rejetée, bien entendu. Le docteur Bonin et ses trois collègues débutent les manipulations. “Dans ma carrière, j’ai dû faire un peu plus de cinq mille opérations de ce type. Là, je devais faire abstraction du fait que c’était Johan Cruyff sur la table d’opération. Son cœur s’est arrêté de battre durant trente minutes. Le temps prévu par nos équipes, et tout s’est très bien déroulé.” À son réveil, c’est de nouveau Bonin que Cruyff trouve face à lui. “Je me souviens lui avoir dit: ‘Après cette opération, votre corps sera plus sain qu’il ne l’a jamais été.’ Puis il m’a souri.” Dans le coaltar, le technicien hollandais n’en oublie pas l’essentiel et s’empresse de demander le résultat d’une manche retour de Copa del Rey face à Las Palmas (une formalité, 6-0), qui s’est déroulée sans lui sur le banc. Il implore alors les médecins de le laisser sortir, arguant qu’il est plus dangereux pour lui de suivre un match à la radio que sur son banc… Bien essayé, mais Johan Cruyff reste finalement deux semaines au repos à Sant Jordi. Ce qui lui laisse le temps de repenser au match qu’il vient de remporter contre son adversaire le plus redoutable: le destin paternel.

“Il a vu la mort de près”

À sa sortie de l’établissement, il déclare ainsi: “Si Dieu l’avait décidé, je ne serais plus là aujourd’hui. Il se trouve que ce jour-là (le jour de son attaque, ndlr), on ne passait pas loin d’un hôpital. Le médecin m’a dit: ‘Si vous aviez respiré trois fois de plus, vous seriez mort.’” Selon Anton Parera, il y a un avant et un après cet événement dans la vie de Cruyff: “Cette opération l’a changé à jamais. Par la suite, il a eu cette lucidité qu’ont les gens qui ont vu la mort de près. Il s’est apaisé, presque calmé.” À compter de ce jour, le légendaire numéro 14 n’a plus jamais porté une seule cigarette à sa bouche de toute sa vie. Pour combler le manque, Cruyff jette alors son dévolu sur les célèbres Chupa Chups, la marque catalane de sucettes, désormais détenue par… des Hollandais. Le 10 avril 1991, à l’occasion d’une demi-finale de coupe des coupes face à la Juventus, victoire 3-1, Johan Cruyff fait son retour sur le bord de la pelouse du Camp Nou. Un mois plus tard, le 13 mai, son Barça remporte le premier de ses quatre championnats consécutifs. Cruyff a alors 44 ans, depuis trois semaines. • 

Commenti

Post popolari in questo blog

I 100 cattivi del calcio

Echoes' Cycling Biography #4: Jean-Pierre Monseré

Chi sono Augusto e Giorgio Perfetti, i fratelli nella Top 10 dei più ricchi d’Italia?