HUGO SANCHEZ « Un honneur et une fierté »


Sous le maillot mexicain et celui du Real Madrid, Hugo Sanchez a mutiplié les buts 
dans les années 1980, s’imposant comme l’un des meilleurs attaquants de sa génération. 

Nancy, 30 mai 1988. Hugo Sanchez se tient accroupi à la 
gauche de son ami Michel Platini (en bleu) dont c’est le jubilé.

Le meilleur joueur de l’histoire du Mexique et l’un des grands buteurs de celle du Real Madrid ne boude pas son plaisir de voir la Coupe du monde (11 juin -19 juillet) revenir dans son pays.

"J’aurais pu signer à Marseille en 1975. 
C’est tombé à l’eau parce que j’avais à peine 16 ans, 
que je ne pouvais participer aux JO que si j’étais amateur"

"Pour moi, Mbappé est le meilleur attaquant du monde. 
Cela signifie qu’il va réussir au Real, 
parce que les buts peuvent paraître faciles mais ils ne le sont pas''

9 Jun 2026 - L'Équipe
BERNARD LIONS

MEXICO – Quand sa fille Emmalui a demandé en quelle langue il allait accorder une interview pour L’Équipe, Hugo Sánchez (67 ans) lui a répondu: « Malheureusement en espagnol parce que je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre beaucoup le français. » « El Pentapichichi » (cinq fois meilleur buteur de la Liga) s’est montré très à l’aise pour parler du retour dans son pays de la Coupe du monde (11 juin - 19 juillet), durant laquelle il interviendra comme consultant sur la chaîne de télévision sportive américaine ESPN, et de son amour pour la France et ses joueurs. 

Revoir la Coupe du monde au Mexique, avec le match d’ouverture au stade Azteca (Mexique-Afrique du Sud le 11 juin, 21 h), vous remplit-il de joie?

En tant que Mexicain, c’est un honneur et une fierté de voir monpays devenir le premier à l’accueillir pour la troisième fois. En ce sens, nous sommesles meilleurs du monde. L’Azteca est très spécial. Si d’autres stades possèdent cette énergie, cette force, c’est la cathédrale du football. J’y suis retourné depuis sa rénovation. Le design est très différent, très particulier et il est très beau. Toutes les équipes qui y jouent sont impressionnées.

L’Azteca, c’est aussi le lieu de vos premières émotions en Coupe du monde?

Oui. Matante m’avait offert un billet pour Belgique-Salvador quand j’avais 11 ans (3-0, le 3 juin 1970). Cela m’a marqué. Je mesuis imaginé y jouer un jour avec ma sélection. Je pensais que ce serait très difficile d’accueillir de nouveau la Coupe du monde, puis la Colombie n’a pas pu organiser celle de 1986. Monrêve m’est tombé du ciel. J’ai marqué le but de la victoire lors de notre premier match face à la Belgique ( 2-1, le 3 juin 1986). J’espère que l’histoire se répétera contre l’Afrique du Sud et que le Mexique fera mieux qu’en 1986, où nous avions laissé échapper l’occasion d’affronter nos amis français en demi-finales. Ce quart contre l’Allemagne ( 0-0, 1-4 aux t.a.b.) reste mon pire souvenir d’un Mondial. Car nous étions d’un niveau comparable à celui de la France.

À quel type de Coupe du monde vous attendez-vous?

Elle sera très intense. Peut-être la plus grande de l’histoire, avec 48 sélections. Maseule crainte concerne les distances. Les longs déplacements peuvent être fatigants. Or, dans ce football différent que celui que nous jouions, il y a beaucoup d’intensité, de puissance et de force physique. J’espère qu’elle diminuera parce qu’on va finir par jouer au rugby. Et je n’aimerais pas ça, parce qu’on y perd encore plus de qualité et de talent.

Quels sont vos favoris?

Je parle avec moncoeur: 1. le Mexique. 2. l’Espagne. 3. la France. 4. l’Argentine. 5. l’Allemagne. 6. le Brésil. 7. le Portugal. 8. les États-Unis.

La France occupe-t-elle une place particulière pour vous?

Oui. J’ai une reconnaissance très spéciale envers votre pays. À14 ans, quand je rêvais de jouer les Jeux Olympiques commemon frère Horacio ( gardien lors des JO de Munich de 1972), je suis allé disputer le tournoi de Cannes en 1974, 1975, 1976, et celui de Toulon, en 1975 et 1976. Si j’ai aussi joué des matches amicaux en Espagne et au Portugal, ces tournois de jeunes m’ont fait rêver, motivé et ouvert les yeux. La France m’a apporté de l’expérience grâce aux tournois, aux voyages, à la gastronomie et à la qualité de vie. Commeje voulais devenir l’un des meilleurs attaquants du monde, je mesuis dit: je veux aller en Europe. 

Avant cela, vous avez joué les JO de Montréal contre Michel Platini

J’ai marqué mais la France nous a battus (1-4, le 19 juillet 1976).

À partir de ce match, je suis devenu ami avec Michel. Ons’est revus en France ou lorsque nous étions membresde la commission du football de la FIFA. Nous avons passé de longues soirées à dîner ensemble. On a aussi joué dans la sélection du “Reste du monde” et il m’a fait l’honneur de m’inviter à son jubilé (à Nancy, le 23 mai 1988). Je lui ai demandé son maillot. Je le garde commeuntrésor.

Pourquoi avez-vous patienté jusqu’en 1981 pour venir en Europe?

J’aurais pu signer à Marseille en 1975. C’est tombé à l’eau parce que j’avais à peine 16 ans, que je ne pouvais participer aux JO que si j’étais amateur et que ma mère m’a dit: “Fils, je ne te laisserai pas partir tant que tu n’auras pas terminé tes études de dentiste. Pour être éduqué, il faut être cultivé et avoir un filet de sécurité. Si tu termines tes études, tu joueras sans peur qu’une blessure, une maladie ou autre t’empêche de continuer. Mais si tu n’as rien d’autre que le football, tu auras beaucoup de nervosité et d’inquiétude.” Je l’ai écoutée, afin de pouvoir jouer pour m’amuser. J’ai fini mesétudes et mon aventure européenne a débuté en 1981 quand j’ai préféré l’Atlético de Madrid à Arsenal. Une fois en Espagne, je n’ai pas pu exercer à cause de l’absence d’équivalence de diplômes et de la rupture des relations diplomatiques entre le Mexique et la dictature de Franco (décédé en 1975). Pour ne pas perdre la main, j’ai soigné les dents de meséquipiers de l’Atlético, du Real et de leurs familles dans la clinique d’un ami. J’y allais gratuitement dans la semaine. Mais je ne voyais pas grandir mesdeux enfants. J’ai arrêté au bout de deux ans.

À propos de l’OM, savez-vous que son attaquant Pierre-Emerick Aubameyang, dont vous étiez l’idole enfant, célèbre ses buts en imitant votre salto arrière?

(Il sourit.) J’ai vu ça et cela mefait plaisir. Lors des JO 1976, j’allais voir masoeur Herlinda s’entraîner. Elle disputait aussi les JO, commegymnaste, et elle a été ma professeure. Je suis content d’avoir été le premier à faire ce type de célébrations. C’est spectaculaire et différent.

Est-ce un regret de n’avoir jamais joué en France?

J’étais proche de signer à Monaco, après le Real ( en 1992). Bora Milutinovic (ancien joueur de l’ASM devenu son sélectionneur entre 1983 et 1986) m’a servi de contact. J’avais envie de jouer en France pour le remercier de m’avoir tant apporté quand j’étais jeune. Mais on n’a pas trouvé d’accord. Le Paris-SG me plaisait aussi, car j’aime la ville.

Considérez-vous Kylian Mbappé comme votre digne héritier au Real?

J’aimerais bien. Cela mefait plaisir qu’il ait gagné son deuxième Pichichi. Premièrement, parce qu’il joue au Real. Et deuxièmement, parce qu’il est Français. J’espère qu’il pourra aussi accomplir des choses importantes avec le Real.

Le fait qu’il se retrouve malgré tout critiqué rappelle-t-il qu’il est très compliqué d’être le goleador du Real?

C’est une grande responsabilité et cette pression peut l’affecter un peu. Mais il a de la personnalité, il est très intelligent et son leadership va beaucoup l’aider à convaincre le public qu’il est fondamental dans l’équipe. Pour moi, Mbappé est le meilleur attaquant du monde. Cela signifie qu’il va réussir au Real, parce que les buts peuvent paraître faciles mais ils ne le sont pas. Tous les joueurs n’en marquent pas autant que nous. Mbappé doit être soigné, protégé et choyé, car il y en a très peu commelui dans le monde.

Que doit-il changer?

Sur le terrain, il y a peu de reproches à lui faire. J’imagine que les critiques viennent d’attitudes en dehors. Il doit faire attention car la sensibilité en Espagne est similaire à celle du Mexique et des Latins et il est difficile de savoir comment les gens vont les interpréter. Il doit prendre garde aux petits détails avec ses équipiers et les supporters afin d’avoir tout le mondede son côté. Commec’était le cas pour Karim Benzema?

En parlant de grands attaquants français, quelle image laissera André-Pierre Gignac au Mexique, où peu de Français réussissent?

Une empreinte profonde. J’aime sa personnalité. Il a soigné beaucoup de détails et gagné le coeur des Mexicains. Commejedis, c’est ce qu’il manqueà Mbappé au Real. Au Mexique, on exige que les étrangers viennent avec qualité, talent et professionnalisme. Son comportement sur et en dehors du terrain est impeccable. Une chose m’a beaucoup frappé aussi: Gignac s’est soucié de parler parfaitement l’espagnol mexicain.

Undernier mot sur Memo Ochoa, qui va entrer dans l’histoire en devenant le premier joueur à disputer six phases finales?

J’en suis fier en tant que Mexicain et un peu jaloux. Après avoir été le plus jeune joueur du Mundial 1978 ( il avait 19 ans), car Menotti (sélectionneur de l’Argentine) n’a pas appelé Maradona, j’étais prêt à en jouer six. Mais le Mexique a raté celles de 1982 et de 1990, alors que j’étais à monmeilleur niveau, et on ne m’a pas permis de terminer comme Lothar Matthäus en jouant cinq minutes en France ( en 1998). Avec des “si”, on ne refait ni le football, ni la vie. »

***

EN BREF

HUGO SANCHEZ (MEX)
67 ans. 1,74 m. Ex-attaquant. 58 sélections, 29 buts.
Pumas UNAM (MEX) : (1976-1981) Championnat (1977, 1981).
Atlético de Madrid (ESP) : (1981-1985) Coupe (1985).
Real Madrid (ESP) :
(1985-1992) Championnat (1986, 1987, 1988, 1989, 1990). Coupe (1989).
Club America (MEX) : (1992-1993)
Rayo Vallecano (ESP) : (1993-1994)
CF Atlante (MEX) : (1994-1995)
FC Linz (AUT) : (1995-1996)
Dallas Burn (USA) : (1996)
Atlético Celaya (MEX) : (1997)

5 fois meilleur buteur du Championnat d’Espagne (1985, 1986, 1987, 1988,1990).

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