LE FOOT SOUS SA COUPE
Photo Reuters - Donald Trump et Gianni Infantino,
à Washington, le 5 décembre 2025.
Le président américain, Donald Trump, a réussi à s’approprier la compétition, occultant le sport au profit du business.
9 Jun 2026 - Libération
Par Benjamin Delille Correspondant à Washington
Ce devait être une Coupe du monde célébrant l’amitié des trois grands pays qui dessinent l’Amérique du Nord. Une illustration du mantra seriné par la Fifa, selon lequel «le football unit le monde». Mais, comme souvent depuis maintenant plus d’un an, Donald Trump en a décidé autrement.
Depuis son retour au pouvoir, le président des Etats-Unis a confisqué le Mondial comme il a confisqué son pays. A l’écouter se féliciter d’accueillir «probablement le plus grand événement sportif qui soit», à observer Gianni Infantino lui coller aux basques et lui offrir sans honte un «prix de la paix» taillé sur mesure, on en oublierait presque que Washington partage l’organisation avec ses voisins mexicains et canadiens. Depuis ses droits de douane, ses menaces d’intervention militaire au Mexique ou d’annexion du Canada comme 51e Etat, il n’est plus vraiment question d’amitié.
Non seulement Donald Trump ramène tout à lui, mais il prend un malin plaisir à exclure les autres. Et c’est là tout le paradoxe de la compétition qui commence jeudi : l’administration américaine se moque d’en faire un outil de soft power, telle la Russie en 2018 ou le Qatar en 2022, comme une façade bien lisse pour masquer derrière la magie du football son mépris des droits humains. Aux Etats-Unis en 2026, on se fiche bien des émotions que le soccer peut susciter. Seuls comptent les bénéfices que l’on peut en tirer.
Guerre en Iran et «travel ban»
Le premier signe de ce paradoxe, et peut-être le plus visible, c’est l’indifférence qu’il suscite à quelques jours du coup d’envoi dans le principal pays hôte – les Etats-Unis accueillent les trois quarts des matchs. Ici, pas de maillots en pagaille comme au Mexique, vrai pays de foot, ni de statues géantes à l’effigie du trophée qui sera remis au vainqueur. Seules quelques publicités au bord des autoroutes indiquent que la première puissance mondiale s’apprête à accueillir l’événement sportif le plus suivi de la planète.
Le soccer a beau enregistrer la principale hausse de pratique sportive sur les quinze dernières années dans le pays– passé de 13 à 23,4 millions de pratiquants entre2011 et2025 selon la Sports and Fitness Industry Association–, devenant le deuxième sport le plus joué derrière le basket, il reste bien moins suivi que des disciplines comme le football américain ou le baseball.
Et c’est là le deuxième paradoxe de ce Mondial qui commence. Il devait mettre à l’honneur une minorité grandissante qui apportait de son Amérique latine un amour inconditionnel de ce sport, mais la politique migratoire ultrarépressive de Donald Trump a tué dans l’oeuf ce qui devait avant tout être une fête hispanophone. Ce sont eux qui ont fait exploser la pratique, et eux aussi qui subissent depuis dix-huit mois les raids arbitraires de la police migratoire ICE (Immigration and Customs Enforcement), que les associations de droits humains craignent de voir rôder aux abords des stades. «Pas seulement dans les villes hôtes et autour des stades, mais dans tout le pays», insiste Julia Roig, l’une des nombreuses organisatrices de No ICE in the Cup, une initiative pour prévenir d’éventuelles arrestations, et organiser des fan zones sécurisées pour «les communautés immigrées qui vont encourager leur pays d’origine».
«Nous travaillons avec la Fifa depuis 2018 pour garantir la sécurité des supporteurs lors de cet événement, mais au lieu d’être rassuré, personne n’a la moindre idée de ce qui va se passer à cause d’ICE, s’alarme en écho Minky Worden, directrice des initiatives globales chez Human Rights Watch. La réalité, c’est que ce tournoi a été confisqué par Donald Trump et Gianni Infantino pour en faire un outil politique, pour soutirer de l’argent aux gens qui aiment ce sport et aux communautés qui vont l’accueillir.»
La Coupe du monde selon Trump, c’est donc avant tout une formidable opération financière, avec des billets hors de prix, dont l’inflation est favorisée par le système américain des reventes –une grande partie des premiers tickets partis en loterie ont été achetés par des spéculateurs qui s’offrent des marges plus que confortables.
Le locataire de la Maison Blanche lui-même semble avoir découvert début mai l’ampleur de la supercherie lorsqu’un journaliste du conservateur New York Post lui a révélé qu’il fallait débourser minimum 1 000 dollars (870 euros) pour assister au premier match de la sélection américaine contre le Paraguay, vendredi. «Je ne connaissais pas ce montant et pour être honnête, je ne paierais pas non plus cette somme, a-t-il concédé. Si tous ceux qui aiment Donald Trump ne peuvent pas y aller, j’en serais déçu, mais, vous savez, en même temps, c’est un succès incroyable.» Comprendre : qu’importe que le football soit censé être un sport populaire et accessible tant qu’il génère des milliards. Sur ce point, ils se sont bien trouvés avec Infantino. Celui-ci a non seulement été l’artisan de l’élargissement du Mondial à 48 équipes (32 auparavant), mais il a en plus concédé «d’américaniser» les matchs en rajoutant au milieu de chaque mi-temps une «pause fraîcheur» qui permettra d’introduire une page de publicité supplémentaire –quitte à casser le rythme des joueurs.
Le troisième grand paradoxe, c’est que Donald Trump, en poursuivant sa politique de destruction de l’ordre mondial, semble avoir tout fait pour rebuter les supporteurs qui auront malgré tout accepté de se ruiner pour assister coûte que coûte à la compétition. «Sous l’ère Trump, traverser une frontière est devenu encore plus terrifiant», insiste Minky Worden.
L’exemple le plus frappant, c’est évidemment la guerre lancée contre un participant, l’Iran, où Trump continue de mener sa guerre (lire pages 8-9). Le sort de la Tim melli est resté plusieurs semaines en suspens – les joueurs logeront finalement à Tijuana au Mexique et disputeront bien leurs matchs aux Etats-Unis. Mais il y a aussi tous ces pays –Haïti, Côte-d’Ivoire, Sénégal – auquel il a imposé cette année un «travel ban», une interdiction de territoire pour les ressortissants, et dont le gros des fan clubs ne fera pas le déplacement.
Cela n’a pas empêché Gianni Infantino de continuer son opération flatterie d’un président qui semblait lui mettre constamment des bâtons dans les roues – notamment lorsqu’il menaçait de retirer leurs matchs aux villes démocrates censées les accueillir, sous de fallacieux prétextes sécuritaires.
CHAMBRES VIDES ET PRIX SURGONFLÉS
Malgré toutes ces incertitudes, Infantino et le responsable de l’événement nommé par Trump à la Maison Blanche, Andrew Giuliani (fils de Rudy, ancien maire de New York, mais surtout avocat et ami du milliardaire), ont réussi à trouver un terrain d’entente. Les villes démocrates ont gardé leurs matchs. La plupart des supporteurs ne devraient pas être bloqués à la douane. Mais la fête n’a pas encore commencé qu’elle donne déjà l’impression d’avoir été gâchée. En témoignent les chambres qui risquent de rester vides dans les villes hôtes, contraignant les professionnels du secteur à revoir à la baisse leurs prix surgonflés. «Les réservations d’hôtels n’ont pas suivi le rythme» des ventes de billets, souligne un rapport de l’American Hotel and Lodging Association qui va jusqu’à qualifier le Mondial de «nonévénement» pour le secteur. Difficile de résumer autrement cette Coupe du monde 2026 de ce côté de l’Atlantique. Le plus fascinant, c’est que le spectacle navrant du tout-puissant président aura complètement effacé, à quelques jours des premiers matchs, les questions bien réelles sur l’impact carbone déplorable du ballet incessant des équipes et supporteurs à travers cette moitié de continent.
On peut encore compter sur les sélections qui, au moins à partir des phases finales, pourront offrir quelques matchs d’anthologie. En espérant que là aussi Donald Trump ne leur vole pas la vedette. En juillet, il avait gardé le trophée de la toute nouvelle Coupe du monde des clubs après avoir assisté à la victoire de Chelsea aux Etats-Unis face au PSG. Elle a fini dans le Bureau ovale avec l’accord, selon lui, de Gianni Infantino. On doute que quiconque arrive cette année à ramener «sa» coupe du monde à la maison.
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Business
9 Jun 2026 Libération
Par Alexandra Schwartzbrod
Donald Trump a décidément une conception très particulière de la liesse populaire. En gros, s’il ne s’agit pas de le fêter lui, ça ne l’intéresse pas, ou alors il faut que ça rapporte. C’est ainsi que le président américain voit le Mondial de football qui démarre jeudi : comme une grosse pompe à fric. Une occasion de faire du business et non un moment de plaisir collectif. Lui, l’individualiste narcissique, ne comprend pas en quoi un événement de ce type pourrait profiter en termes d’image aux Etats-Unis. Le soft power est sans doute une notion trop complexe pour lui, il lui préfère le hard power, la force brute, on en a la preuve depuis quelques mois. Et on en voit le résultat : enlisés en Iran, les Etats Unis voient leur blason de première puissance mondiale perdre de son lustre au fil des semaines. N’importe quel autre chef d’Etat verrait arriver la Coupe du monde de football avec un soulagement non dissimulé, l’événement festif idéal pour détourner l’attention des échecs militaires sur le terrain. Mais non, Trump ne pense qu’à son anniversaire, dimanche, qui sera célébré par un combat de MMA sur les pelouses de la Maison Blanche. Et aux célébrations des 250 ans du pays, qu’il compte marquer par «le plus grand meeting de tous les temps» (dont il sera le principal orateur, bien sûr) pour pallier le concert annulé pour cause de défection d’artistes peu désireux d’être instrumentalisés à son seul profit. Résultat, cette Coupe du monde de football, censée célébrer l’amitié entre les trois pays hôtes (Canada, Etats-Unis, Mexique) et surtout les hispanophones qui ont importé d’Amérique latine la passion du ballon rond, a déjà des airs de fête gâchée, entre les supporteurs étrangers qui risquent d’être bloqués à la douane, les joueurs iraniens obligés de loger à Tijuana au Mexique et la police migratoire qui pourrait être tentée de profiter des circonstances pour faire du zèle. Heureusement, certains ont gardé leur humour, à l’image de cette organisation montée aux Etats-Unis pour empêcher les arrestations de migrants, qui s’est baptisée : No ICE in the cup.
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La compète vue par «Libé»
Pour raconter l’événement, quatre de nos journalistes sont accrédités sur place : notre spécialiste foot Grégory Schneider marquera les Bleus à la culotte, tandis que Marie Thimonnier (l’une des deux seules Françaises accréditée pour la presse écrite) sera sur la côte ouest, Benjamin Delille aux Etats-Unis et Diego Calmard au Mexique. Ils seront soutenus par une équipe à Paris qui fera vivre les temps forts de la compétition dont les matchs de la France en direct et en compagnie de fans de foot (Marine Tondelier sera notre première invitée le 16 juin). Tous les matins, une newsletter sera envoyée avec les rencontres de la nuit, le programme de la journée et une sélection d’articles. Et même un quiz car le foot est avant tout un jeu. D’ailleurs, vous pouvez participer à notre concours de pronostics et tenter de décrocher le maillot du FC Libé. Chaussez vos crampons et entrez dans le match avec nous !
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«Il n’y aura pas aux EtatsUnis l’ambiance qu’on mettra ici, au Mexique»
9 Jun 2026 - Libération
Diego Calmard Correspondant à Mexico
Seuls une petite partie des 104 matchs se joueront dans le pays d’Amérique centrale, mais ses habitants tiennent à montrer que la passion du football se vit plus intensément chez eux que chez leurs voisins du Nord.
Un immense écran se dresse sur le Zocalo, la place centrale de Mexico. On distingue à peine les croix des clochers de la cathédrale. La foi catholique, omniprésente au pays de la Vierge de Guadalupe, a été supplantée par le football, «la seule religion qui ne compte pas d’athées», écrivait l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano dans le Football, ombre et lumière. En plus de cette fan zone sur l’une des plus grandes places du monde, une vingtaine d’autres ont été installées par la municipalité.
Les bars ont déjà installé des écrans qui diffusent des rencontres historiques pour mettre dans le bain. Les maillots verts d’El Tri, la sélection nationale, fleurissent partout, des tournois de rue s’organisent dans les quartiers… Un parfum mondialiste embaume le Mexique, à quelques jours de son match d’ouverture face à l’Afrique du Sud (1), dont les joueurs ont atterri au son des mariachis. Une douzaine de musées de la ville s’y sont également mis : exposition de maillots de légende, rétrospective en photo des Mondiaux disputés ici en 1970 et 1986… Fait unique, le mythique stade Azteca sera alors le seul à avoir accueilli trois rencontres inaugurales.
«Communautaire et festif»
Colombiens, Japonais, Coréens, Congolais, Espagnols, Uruguayens, Suédois, Tchèques et Tunisiens sont attendus pour soutenir leur pays lors des 13 matchs disputés entre Mexico, Guadalajara et Monterrey. Pour Gabriela Cuevas, représentante du gouvernement auprès de la Coupe du monde, «vivre un Mondial ici ou aux Etats-Unis et au Canada, c’est totalement différent. Le football coule dans nos veines !»
Les 18 kilomètres de la chaussée de Tlalpan – qui mène du centre-ville à l’Azteca – ont été peints d’une cinquantaine de portraits : Pelé, Maradona, sacrés à Mexico, mais aussi la Catalane Alexia Putellas ou le Chilien Carlos Caszely, ennemi de la dictature d’Augusto Pinochet dans les années 1980. Des fresques qui rappellent qu’on est bien au pays du muralisme, courant artistique et social des années 20 incarné par Diego Rivera, le mari de Frida Kahlo. Cette chaussée de Tlalpan était il y a encore 500 ans un pont, et reliait Tenochtitlán, la capitale aztèque bâtie sur une île, à la rive du lac Texcoco. Mexicas, Olmèques et Mayas n’étaient-ils pas déjà les premiers à taper dans des balles en caoutchouc, il y a plusieurs centaines d’années ?
C’était avec les hanches, et les vainqueurs gagnaient parfois le droit d’être sacrifiés pour satisfaire les dieux. Désormais, El Tri se retrouve entre deux eaux: forte contre plus faible qu’elle, mais absente des quarts de finale depuis 1986. «On a presque adopté la défaite, soupire Omar, 31 ans. Supporter El Tri, c’est vivre de l’espoir de tenir tête aux plus forts. Ici, le foot est surtout communautaire et festif : regarder les matchs avec les amis, la famille, faire la bringue!» Toute occasion est bonne pour sortir les bouteilles au Mexique. Il suffit de voir la tequila et le mezcal couler lors de funérailles.
Tlalpan cristallise toutes les émotions autour de cette Coupe du monde. Les travaux de voirie et du métro que les ouvriers se démènent encore jour et nuit à conclure, ont coûté 23 milliards de pesos (soit 1,2 milliard d’euros). Ils retardent depuis des mois des milliers de travailleurs dont le fruit du labeur ne leur permettra pas d’acheter de billets, dix fois le salaire minimum mensuel à la revente. «On sait que la majorité ne pourra pas aller au stade, mais on essaie de démocratiser le Mondial, confie Clara Brugada, la maire socialiste de la capitale. Fille comme garçon, on veut que ceux qui iront aux fans zones se sentent faire partie de la fête.»
100 000 militaires déployés
L’édile doit aussi faire avec les manifestations anti-Fifa et celles des familles des 130 000 disparus de la guerre des cartels, qui profitent du Mondial comme caisse de résonance pour leurs revendications. En grève dans le centre depuis une semaine, les professeurs des écoles organisent des matchs de foot pour tuer le temps, face aux tentes de leur campement. La sécurité pourrait inquiéter, après la journée du 22 février à Guadalajara, où les cartels ont multiplié les blocages et incendié des commerces, en représailles à la mort du baron du cartel de Jalisco, Nemesio Oseguera, dit «El Mencho», tué par l’armée. 100 000 militaires, policiers et agents privés seront déployés, mais la menace terroriste semble faible dans la troisième ville du pays, qui reçoit une rencontre du Mexique ainsi qu’un alléchant Uruguay-Espagne, le 26 juin.
Faute de billets pour les stades, Omar est allé voir le dernier duel préparatoire d’El Tri face à la Serbie, jeudi dernier, à Toluca. Victoire 5-1 et déjà une ambiance de Coupe du monde. «C’est mieux que rien. On a moins de matchs qu’aux Etats-Unis, mais nous, on est des fans de foot par nature. Il n’y aura pas là-bas l’ambiance qu’on va mettre ici !» Pour vivre la même passion côté étasunien, il faudra sûrement compter sur la diaspora latino-américaine.
(1) Coup d’envoi jeudi à 21 heures, en direct sur M6.
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LIBÉ.FR
«Tous les signaux sont au rouge» : à quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde, Human Rights Watch, par la voix de sa directrice des initiatives mondiales, Minky Worden, s’alarme sur les renoncements en matière de droits humains et des risques qu’encourent les supporteurs et les communautés étrangères aux Etats-Unis. Notre interview à lire sur Libération.fr.
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Entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, une logistique dantesque
Dispatché entre les trois pays, le championnat oblige équipes et fans à parcourir des milliers de kilomètres en avion pour rejoindre les 16 villes hôtes, dont les réseaux urbains ne sont d’ailleurs pas toujours adaptés. Un casse-tête.
«Nous allons connaître un trafic aérien commercial similaire
à la période de Noël ou Thanksgiving.»
- - Randy Klatt consultant pour la Foundation for Aviation Safety
9 Jun 2026 - Libération
SALOMÉ KOURDOULI Correspondance à Washington
Jamais la Coupe du monde n’aura connu une telle ampleur. 104 matchs, 48 équipes et autant de camps de base, 16 villes hôtes et trois pays. Pour ses fans, c’est la promesse de passer plus de temps dans les avions et transports que debout à crier dans les gradins. La Fifa a fait de la Coupe du monde 2026 son événement le plus dispersé géographiquement jusque-là et, en conséquence, celui avec l’un des bilans carbone les plus calamiteux. Du nord au sud, entre Vancouver et Mexico, près de 4 000 kilomètres. D’est en ouest, entre San Francisco et Boston, plus de 4 300 kilomètres. C’est comme si des matchs se jouaient à la fois à Lisbonne et à Moscou.
Alors bien sûr, la Fifa a tout prévu : les groupes pour les phases de poule sont plus resserrés. Exceptions faites des groupes K et G, pour lesquels il faudra tout de même traverser une frontière pour suivre tous les matchs. Pour le groupe J, tout est aux EtatsUnis, mais avec des matchs sur la côte Ouest, au Texas puis en plein centre du pays.
«Défi sans précédent».
La France est l’une des sélections les mieux loties, avec ses quatre stades situés sur la côte Est, son camp de base dans l’une des villes hôtes et une finale pas si loin, si l’équipe de Didier Deschamps s’y hisse. Les 32 équipes qui passeront la phase des poules devront, de toute façon, voyager à tout-va pour rejoindre les stades du reste de la compétition. Pour les joueurs comme pour les fans, cette organisation est un vrai casse-tête. Entre chaque match, il faut prendre un avion. Le train ? A moins d’être sur la côte nord-est des Etats-Unis, n’y pensez même pas. «Nous allons connaître un trafic aérien commercial similaire à la période de Noël ou de Thanksgiving, sauf qu’il faut y ajouter un grand nombre de voyageurs internationaux et que tout cela va s’étaler sur six semaines au lieu de quelques jours», résume Randy Klatt, consultant pour l’association indépendante Foundation for Aviation Safety, ex-pilote militaire puis commercial. La Fifa a fait ses calculs : plus de 6 millions de voyageurs sont prêts à naviguer entre les villes hôtes. Conscientes du volume de passagers à transporter, les compagnies aériennes se préparent à affréter de plus gros avions. «D’après tout ce que j’ai pu voir de la part de la Federal Aviation Agency [organisme gouvernemental chargé de l’aviation civile aux Etats-Unis, ndlr], on va tourner à plein régime, continue Randy Klatt. C’est un défi sans précédent.»
Les supporteurs devront sans doute prendre leur mal en patience face aux retards inévitables liés au nombre d’avions, aux orages habituels des étés américains (surtout en Floride et dans le centre du pays) et autres couacs imprévisibles. Sans oublier la pénurie de contrôleurs aériens qui frappe le pays depuis des décennies et pourrait perturber la fluidité du trafic.
Le cauchemar n’est pas réservé aux supporteurs. Pour les équipes qui seront trimballées, à travers les trois pays, par des vols charters gérés par une compagnie tierce, et les VIP en jets privés, la tâche n’est pas si simple. «Ces avions devront tout planifier à l’avance, les jets privés ne pourront pas décider de leur plan de vol dans les airs comme ils peuvent normalement le faire, explique Randy Klatt. Car les aéroports doivent tout prévoir, jusqu’aux places de stationnement. Ça arrive, notamment pendant le Super Bowl ou Mardi gras [une institution à la Nouvelle-Orléans], que toutes les pistes soient pleines d’avions et qu’il n’y ait plus de place où se garer.»
«Véritable choc».
«Si on voulait créer une Coupe du monde cauchemardesque sur le plan logistique, on ferait bon nombre des choses que la Fifa et les organisateurs ont faites», s’amuse Jules Boykoff, ancien joueur de foot professionnel, désormais professeur de sciences politiques à l’université Pacific et auteur de plusieurs livres sur les méga-événements sportifs. Car une fois arrivés dans une ville hôte, les fans font face à un autre cassetête. «Je pense que les visiteurs étrangers vont avoir un véritable choc quand ils arriveront aux Etats-Unis et qu’ils se rendront compte que notre réseau de transports en commun est vétuste», poursuit Boykoff.
Parmi les seize villes hôtes, la qualité des transports en commun est très inégale, alors même que la Fifa requiert, pour être candidat à l’organisation de la compétition, des options de transport en commun pour accéder aux stades. Certaines villes se sont fait plaisir sur les prix des trains directs, comme Boston et New York avec des tickets à respectivement 80 dollars (69 euros) et 105 dollars (91 euros) pour un aller-retour. Aggravant son cas, la Fifa a donc fait de cette Coupe du monde l’une des plus polluantes de son histoire, précisément à cause de ces avions à gogo. «Il y a quatre ans, le Qatar était lui aussi un véritable désastre environnemental, avec la construction de nouveaux stades. Cette fois-ci, les stades sont déjà prêts mais tout repose sur les transports, souligne Jules Boykoff. C’est une bombe carbone sportive qui est sur le point d’exploser.»
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