CAN 2025 A Rabat, une demi-finale en ordre croissant
PHOTO OLIVIER UNIA. HANS LUCAS
L’équipe marocaine affronte ce mercredi le Nigeria pour une place en finale de sa Coupe d’Afrique des nations. Les supporteurs saluent une organisation au cordeau, qui prend parfois le pas sur la ferveur populaire.
14 Jan 2026 - Libération
Par ANTOINE GALINDO - ENVOYÉ SPÉCIAL À RABAT
Adossé à une chaise en plastique, dans une ruelle de la médina, Omar, la trentaine, observe les chalands se faufiler dans son échoppe. Quelques familles et groupes de supporteurs se bousculent, sous des guirlandes de drapeaux et à travers une forêt de maillots rouges frappés d’un pentagramme blanc sur fond vert, le logo de la fédération marocaine de football. Ils comparent les flocages et font leurs dernières emplettes avant la confrontation de ce mercredi. Pour la neuvième fois de leur histoire, les Lions de l’Atlas – l’équipe nationale marocaine – affronteront l’ogre nigérian, pour une place en finale de leur Coupe d’Afrique des nations (CAN).
La marche est haute, Omar en a conscience. Les Super Eagles, comme on les surnomme sur le continent, comptent trois titres de champions d’Afrique. Ce mercredi, ils disputeront leur 17e demi-finale dans la compétition. L’unique victoire marocaine en Coupe d’Afrique remonte à 1976. Omar n’était pas né. Mais son équipe, qui s’est hissée en demi-finale de la dernière Coupe du monde, a des atouts à faire valoir, veut croire le commerçant.
«Le Nigeria encaisse beaucoup de buts», se rassure le marchand, en citant les noms d’Achraf Hakimi, la star marocaine du PSG, et Brahim Diaz, qui évolue au Real Madrid. Avec cinq buts inscrits, ce dernier trône en tête du classement des buteurs du tournoi. Hakimi et Diaz représentent le gros des maillots écoulés par Omar, dont le chiffre d’affaires a bondi de 30% depuis fin décembre, assure-t-il. «On voit passer des supporteurs de toutes les nationalités. Mais je vends surtout des maillots du Maroc. Avant qu’ils se fassent éliminer en quarts contre le Nigeria, il y avait beaucoup d’Algériens. Je suis un peu déçu qu’ils ne se soient pas qualifiés. Pas à cause de la rivalité, ce sont nos frères, il n’y a pas de problème avec les Algériens. Non, c’est juste que ça aurait été plus simple de gagner contre eux que contre le Nigeria», poursuit Omar, qui préfère parler de foot que de commerce.
Dans la boutique, Bernhard-Rachid Laülbli, un helvéto-marocain basé à Fribourg, accompagne un ami de passage, qui lui aussi, ne veut pas repartir sans une tenue des Lions de l’Atlas. «J’ai un logement à Rabat, j’attendais ce moment depuis longtemps», raconte Bernhard-Rachid, qui est arrivé début janvier pour assister aux phases finales. «J’ai acheté mes tickets pour le stade dès qu’ils ont été mis en vente, et j’ai posé des congés», poursuit le quadragénaire. Pour trois matchs il a déboursé une centaine d’euros, en s’y prenant très en avance. Si le Maroc se qualifie, il regardera la finale à la maison. «Je n’ai pas réussi à avoir de place.» Cet habitué des stades est pour l’instant conquis par l’organisation. «Il y a un gros travail de discipline qui a été fait. Avant, les supporteurs dans le stade sifflaient l’hymne national des autres équipes. Maintenant on se tait, salue-t-il. Il y a une forte présence policière, mais on se sent en sécurité, l’ambiance est bon enfant.»
FORCES SPÉCIALES AUX ABORDS DU STADE
Pour les autorités marocaines, cette CAN fait office de répétition générale avant la Coupe du monde de 2030, que le royaume chérifien coorganisera avec l’Espagne et le Portugal. Près de 3 400 nouvelles recrues policières fraîchement diplômées ont été déployées pour assurer la sécurité et l’ordre partout dans le pays. Le long des artères de la capitale et sur tous les rondspoints, des uniformes supervisent la circulation. Des forces spéciales sont en faction aux abords du stade Prince-Moulay-Abdellah, qui accueille ce mercredi la demi-finale contre le Nigeria. Selon la presse marocaine, 6 000 caméras mobiles ont été déployées sur 75 sites dans tout le royaume. Quelques jours avant le premier match, la Direction générale de la sûreté nationale a même inauguré un Centre de coopération policière africaine (CCPA).
Depuis Salé, à quelques pas de l’aéroport de Rabat et du centre d’entraînement de l’équipe nationale, il gère, en collaboration avec Interpol, les flux humains et numériques, identifie les menaces et coordonne les équipes dans les stades. Une première sur le continent. Et une vitrine pour la monarchie. A cause de problèmes de dos, le roi Mohammed VI n’a pas fait la moindre apparition publique depuis le coup d’envoi de l’événement. C’est son fils, le prince héritier Moulay Hassan, qui incarne la famille royale durant les matchs. «C’est l’occasion de pousser la succession», glisse un Rabatais qui préfère rester anonyme.
«Lors du huitième de finale MarocTanzanie, une équipe du FBI est venue en tant qu’observatrice, prendre des notes pour l’organisation de la Coupe du monde en Amérique [du 11 juin au 19 juillet, ndlr]», s’amuse Bernhard-Rachid. La délégation de la police fédérale américaine, qui a visité le CCPA et assisté à plusieurs rencontres, était là pour s’informer, entre autres, sur les dispositifs de sécurité déployés autour des supporteurs étrangers, a-t-elle fait savoir dans un communiqué adressé à la presse marocaine.
«CE N’ÉTAIT PAS DONNÉ DE VENIR»
«Ils ont mis les petits plats dans les grands», s’enthousiasme Madi, un supporteur sénégalais venu de région parisienne pour suivre le tournoi avec son fils Malick, qui vit à Rabat. En cette fin d’après-midi, père et fils déambulent dans les ruelles de la médina, en attendant de se rendre à Tanger pour assister à la demi-finale qui opposera leur équipe, tenante du titre, à l’Egypte. Ils saluent l’effort fait par les autorités pour hisser l’événement au niveau des standards internationaux. «Ne serait-ce que pour ça, ils méritent de remporter la coupe, estime Madi. Ou au moins d’aller en finale.»
Les derniers rayons du soleil effleurent les tables des terrasses, sur la place du Marché, à l’entrée de la vieille ville. Les supporteurs algériens, qui animaient l’esplanade tous les soirs, ont plié bagage. Quelques ados se passent un ballon dégonflé. Un gosse paré d’un drapeau marocain sonne quelques coups de vuvuzela. La corne, omniprésente pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010, a été interdite par les autorités dans les stades. James, Ade et Akin, un groupe de trois Nigérians déambulent et tuent le temps, avant le match de mercredi. Pour les trois hommes, cette organisation au cordeau a un prix. «C’est clair que ce n’était pas donné de venir, et beaucoup de supporteurs du continent ne peuvent pas s’offrir un tel voyage», regrette Ade.
Les trentenaires vivent au Royaume-Uni. «On avait des potes à Lagos qui voulaient faire le déplacement, mais l’ambassade du Maroc là-bas ne leur a pas accordé de visa, souffle Akin. Et les tarifs des avions depuis le Nigeria sont bien plus élevés que si on arrive de Londres, ou d’Europe.» Pour assister à trois ou quatre matchs des phases finales, en fonction des dates auxquelles ils ont acheté leurs billets, les supporteurs interrogés ont dû s’acquitter de 100 à 400 euros. A quoi il faut ajouter le logement et l’avion. A quarante-huit heures des demi-finales, une place pour le match entre le Maroc et le Nigeria nous a été proposée pour 150 euros. «C’est une compétition pour les expats», conclut l’un des trois.
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FRANCK FIFE. AFP -
Mohamed Salah lors du match contre la Côte-d’Ivoire samedi.
Et à la fin, c’est l’Egypte...
Ce mercredi, les Pharaons affrontent le Sénégal en demifinale. Ils espèrent remporter, à l’issue de la compétition, leur huitième étoile au Maroc avec leur recette gagnante : une équipe accrocheuse qui déjoue à chaque fois les pronostics.
«Les Egyptiens aiment les cadeaux,
dès que vous leur en faites un, ils punissent.»
- Emerse Faé entraîneur de la Côte d’Ivoire
14 Jan 2026 - Libération
RACHID LAÏRECHE
Tout le monde se marre. A chaque début de Coupe d’Afrique des nations, les Egyptiens ne figurent pas vraiment dans la liste des grands favoris. Le respect est fort mais les mêmes phrases reviennent. Du genre «non pas cette fois, ils ne vont pas refaire le coup»… Sauf qu’on les retrouve à (presque) tous les coups dans la dernière ligne droite. L’édition marocaine n’échappe pas à la règle. Ils affrontent, mercredi au grand stade de Tanger, les Sénégalais en demi-finale de la CAN. Les Pharaons, qui affichent sept étoiles sur leur maillot rouge et noir, sont les plus titrés du continent. Ils espèrent remporter leur huitième étoile au Maroc en gardant la même recette. Terreurs.
Les victimes sont nombreuses. La Côte-d’Ivoire qui a mordu la poussière, samedi en quart de finale, face à l’Egypte (2-3), a laissé transparaître sa frustration à la fin de la rencontre. Dans le vestiaire, le président de la fédération, Yacine Idriss Diallo, a remercié les joueurs pour «leur parcours et leurs efforts», mais il a également évoqué les gagnants du soir. «Appelons un chat un chat, nos adversaires ont été plus forts que nous. […] Malheureusement, l’expérience que nous avons, jouer contre l’Egypte et prendre un but après cinq minutes de jeu, c’est se faire hara-kiri, parce qu’on passe notre temps à courir derrière, on s’en sort pas.» Une phrase qui résume parfaitement la force des Pharaons.
Le sélectionneur national ivoirien, Emerse Faé, lui, a tout lâché en conférence de presse. «Vous savez qu’ils aiment les cadeaux, dès que vous leur faites un cadeau, ils punissent. On les connaît. Depuis la nuit des temps, l’Egypte a toujours été comme ça. Ce qui est frustrant, c’est qu’on savait que cette équipe n’allait pas jouer, qu’ils allaient attendre, mettre des coups, tomber et simuler.» Des terreurs sans sentiments. Tous les regards se tournent en direction des deux attaquants stars – Mohamed Salah (Liverpool) et Omar Marmoush (Manchester City) – de la sélection, mais la recette est ailleurs. La grande majorité des joueurs égyptiens jouent dans le championnat local, loin des strass européens. Des gars qui se surpassent à chaque fois qu’ils enfilent la tunique pour maintenir la sélection dans ses standards.
Au bout de la nuit. Les observateurs aiment les comparaisons. Ils mettent souvent en miroir les Pharaons à deux grandes nations du foot – qui ont connu leurs plus belles heures dans le siècle passé. Les Italiens et leur défense (les as du catenaccio) pouvaient faire traîner une rencontre jusqu’au bout de la nuit sans se prendre le moindre pion et faire dérailler n’importe quel attaquant. Les Allemands et leur état d’esprit impitoyable. Combien de pays (notamment la France de Platini et les PaysBas de Cruyff) ont pensé avoir fait le plus dur face à la Mannschaft avant de se faire renverser sans comprendre comment ?
La symbolique se mélange à l’efficacité. Les joueurs de la sélection ferraillent pour appuyer leur domination en Afrique mais aussi pour leur capitaine, l’iconique Mohamed Salah. Il a tout raflé à Liverpool mais il n’a jamais réussi à être champion d’Afrique. Une nouvelle couronne pourrait faire de lui le meilleur joueur de l’histoire de la plus grande équipe du continent.

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