L’été où le foot manquera d’air
Au printemps, l’équipe de France avait disputé deux matches amicaux aux États-Unis,
notamment celui face à la Colombie le 29 mars à Landover (3-1).
Des pauses fraîcheur avaient été instaurées pendant chaque mitemps.
Chercheurs et scientifiques alertent sur les risques de chaleur extrême et d’événements météorologiques violents pendant la Coupe du monde organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, la première à être affectée directement par le changement climati
«Si un coach prévoit une tactique de jeu basée sur une grosse pression physique,
avec des courses à haute intensité, ça ne fonctionnera pas»
S'ÉBA'STIEN RACINAIS, INGÉNIEUR AU CREPS DE MONTPELLIER
«La Coupe du monde va confronter les joueurs à plusieurs stress environnementaux:
la chaleur, l’humidité, l’altitude mais aussi la pollution et les effets des décalages horaires BR»
- FRANCK OCH ERIE, CHERCHEUR EN PHYSIOLOGIE DE
L’EXERCICE ET EN PHYSIOLOGIE ENVIRONNEMENTALE À L’INSEP
6 Jun 2026 - L'Équipe
ALEXIS DANJON
Ce lundi 30 juin 2014, l’équipe deFrance affronte le Nigeria austade Mané-Garrincha de Brasilia en huitièmes de finale de la Coupe du monde. La chaleur tombe du ciel comme une punition lente. Elle colle aux maillots, ralentit lesjambes et embrouille les esprits. Le match lui-même paraît se jouer au ralenti. « C’était unmatch difficile, surtout en première période, avec la chaleur, reconnaît alors Karim Benzema après la victoire des Bleus (2-0). Il faisait vraiment très chaud, avec une pelouse sèche. On n’a pas l’habitude de jouer dans ces conditions-là. » Raphaël Varane, lui, en sentira les effets dans l’avion duretour. Déshydraté, vidé, le défenseur passera la nuit à l’hôpital, en observation.
« La FIFA était très intéressée parles conditions des matches auBrésil », nous apprend Sébastien Racinais, ingénieur recherche performance et stress environnemental au Creps de Montpellier, qui a récupéré cesprécieux relevés. Le Brésil est un pays immense, traversé de climats contradictoires, de chaleurs lourdes et d’humidités suffocantes. D’un stade à l’autre, l’indice WBGT (Wet Bulb Globe Temperature), qui prend en compte la température, l’humidité et lerayonnement solaire, variait comme l’humeur du ciel. Alors la FIFA a voulu comprendre, mesurer, accumuler des données. Déjà, le football commençait à regarder le climat comme un adversaire.
Les joueurs évolueront sous la menace permanente de la chaleur
Dans une étude consacrée aux risques climatiques du Mondial 2026, réalisée par Davide Faranda et Dimitri Defrance, deux chercheurs en sciences de l’environnement, que L’Équipe s’est procurée, une évidence apparaît : il fera chaud. Très chaud même, parfois. Sur une large partie des 104 rencontres prévues aux États-Unis, au Canada et au Mexique, lesjoueurs évolueront sous lamenace permanente d’un climat devenu instable. « Les zones à risques climatiques se trouvent ausud-ouest et au centre des États-Unis, à Kansas City, Atlanta, Miami, Dallas et Houston, mais aussi au Mexique, à Monterrey », nous apprend Davide Faranda.
Le directeur de recherche au CNRS en météorologie, climat et changement climatique précise qu’ « il est important de les différencier. En ce qui concerne les zones centrales, comme Kansas City, Atlanta et Dallas, il y aura de multiples risques : des orages, de la grêle, des températures anormalement élevées mais aussi des tornades. Sur les zones côtières, à Miami et àHouston, c’est surtout la chaleur humide qui pourrait être extrême et difficilement supportable, voire dangereuse pour la santé desjoueurs et des spectateurs. À Monterrey, au Mexique, le risque est celui d’une chaleur extrême ».
Même les Bleus, qui pensaient avoir échappé au pire en installant leur camp de base près de Boston, ont été prévenus : leur entrée dans la compétition, le 16 juin à côté de New York contre le Sénégal, est classée parmi les matches à risque de forte chaleur par le World Weather Attribution(WWA). Ce réseau scientifique international consacré au changement climatique estime qu’un quart des rencontres se joueront à des niveaux de chaleur et d’humidité extrême, à savoir un indice WBGT supérieur à 28, qui équivaut à 38 °C par temps sec ou 30 °C par temps très humide.
Ce qui ne sera pas sans conséquence sur la rencontre, comme le démontrent des études scientifiques relatées par Sébastien Racinais : « Si les caractéristiques les plus évidentes, telles que le nombre de buts ou la distance totale, ne sont pas toujours influencées par la chaleur, on se rend compte que la distance parcourue à haute intensité est plus faible et que, à l’inverse, ladistance parcourue
à faible intensité est plus élevée. Il est donc établi qu’il y a un ralentissement dumatch. » Or, rappelle l’ancien directeur de recherche de la clinique Aspetar, au Qatar, « le foot est un sport collectif, qui ne consiste pas uniquement à courir ».
Un sport qui se transforme discrètement sous l’effet de la chaleur : les passes deviennent plus précises, les possessions plus longues, les courses plus rares. Les équipes gardent le ballon comme on économise son souffle. Le pressing perd de sa violence. Les joueurs sont plus appliqués, ils font attention à bien mettre la balle dans les pieds. Racinais : « Comme les adversaires parcourent également moins dedistance à haute intensité, onpeut en déduire qu’il y a plus de temps pour faire sa passe, plus de temps pour la recevoir. » Selon le chercheur, auteur deplusieurs études de référence, « ces constatations sont importantes pour les entraîneurs ». Il s’expli
que : « Si un coach prévoit une tactique de jeu basée sur une grosse pression physique, avec des courses à haute intensité, ça ne fonctionnera pas, car les joueurs ne seront pas en capacité de les multiplier. » Les organismes refuseront. Dans un laboratoire de l’Insep, dans le bois de Vincennes (Paris XIIe), Franck Brocherie observe justement cette mécanique fragile du corps humain. Le chercheur en physiologie de l’exercice et en physiologie environnementale nous présente la chambre climatique, ou Thermo Training Room, un cube qui permet de reproduire des conditions climatiques extrêmes : 38 °C et 80 % d’humidité. « LaCoupe du monde va confronter les joueurs à plusieurs stress environnementaux : la chaleur, l’humidité, l’altitude mais aussi la pollution et les effets des décalages horaires », avance le scientifique. Tout cela s’additionne. Tout cela fatigue.
La FFF ne dispose pas d’une chambre environnementale pour anticiper
Alors, pour résister à ces variations, il faut préparer les organismes. « C’est un prérequis des’adapter à la chaleur et à l’humidité. Si vous ne vous acclimatez pas avant de réaliser une performance en conditions chaudes, vous allez échouer, c’est quasi certain. » Pour l’éviter, il est incontournable des’acclimater sur une période « qui dépend de la réponse individuelle » : courte (7 jours), optimale (14 jours) ou plus longue (> 14 jours). Les athlètes y apprennent à transpirer davantage, à mieux réguler leur température, à apprivoiser l’inconfort. « Enquelques séances d’une heure, ils toléreront mieux l’environnement. » Et seront capable de réaliser de meilleures performances.
Si la Fédération française defootball ne dispose pas d’une chambre environnementale, aucontraire de ses homologues du rugby et du tennis, les Bleus devront se préparer dans tous lescas. Racinais : « Si les Bleus terminent premiers de leur groupe, ilsconnaîtront une situation destress thermique en demi-finales à Dallas, où il fera très chaud. S’ils terminent à la deuxième place, ils basculent dans la partie chaude du tableau, avec des matches à Dallas, Miami et Atlanta. »
Or, il est impératif d’anticiper, car « on ne peut pas s’acclimater à la chaleur pendant une compétition, ça générerait trop de fatigue ». Nous avons voulu savoir si les Bleus allaient profiter des dix jours de préparation passés à Clairefontaine pour s’adapter à la chaleur. « Il y a un protocole, mais le staff médical ne souhaite pas en parler », nous a-t-on répondu. Tout juste apprendra-t-on que les Bleus s’entraînent aux horaires des matches, que desécharpes glacées seront mises à disposition des internationaux pour qu’ils baissent leur température et que le staff écoutera le ressenti des joueurs.
Certains stades du Mondial seront climatisés
comme à Dallas, Houston ou Atlanta
La FIFA a, elle aussi, commencé às’adapter. Elle a décidé de rendre obligatoires lespauses fraîcheur à l’ensemble des rencontres pendant toute ladurée dutournoi. Officiellement, il s’agit de protéger lesjoueurs. Officieusement, souffle-t-on dans l’entourage des Bleus, cela permettra de placer quelques écrans publicitaires supplémentaires.
Basile Chaix, directeur de recherche sur le changement climatique et la santé à l’Inserm (Institut national de la santé et dela recherche médicale), rappelle qu’au-delà d’un certain seuil de chaleur, le corps peut basculer. « La FIFA avait déjà intégré des pauses rafraîchissantes obligatoires dans son règlement si l’indice WBGT dépasse 32 °C, ce qui est considérable. Lorsque l’on joue dans ces conditions extrêmes, onrisque le coup de chaleur d’exercice, également appelé hyperthermie d’effort. Ce trouble survient quand la température corporelle dépasse les 40,6 °C. » Rougeurs sur le visage, nausées,
crampes, vomissements, maux de tête, difficultés respiratoires : le corps commence à se dérégler. « Si ces symptômes apparaissent, il faut immédiatement s’arrêter et se refroidir pour faire baisser la température. »
ce, sans perdre detemps. « Il faut être réactif car le coup de chaleur peut être mortel en trente minutes. » Le football a jusqu’ici été relativement épargné. « Il n’y a jamais eu de problème grave lié à la chaleur en foot », assure Racinais, qui rappelle que « d’autres stratégies se mettent en place ». Parce que les joueurs peuvent ralentir, marcher, faire tourner le ballon. « En revanche, reprend-il, un marathonien n’a pas l’option de parcourir moins de distance ni de marcher. Ladépense énergétique est totale. Contrairement au football, où les efforts sont intermittents. Les joueurs ne courent pas pendant l’intégralité du match. »
Certains stades du Mondial seront climatisés, notamment à Dallas, Houston ou Atlanta. Mais cela ne règle rien complètement. Les joueurs devront toujours s’entraîner dehors, vivre dehors, passer brutalement d’un air brûlant à des enceintes refroidies artificiellement. « La climatisation n’empêche pas le problème d’adaptation ni le changement detempérature entre l’extérieur et le stade », rappelle Faranda, surpris que celui de Kansas City ne soit pas climatisé. « Onpeut aussi tomber malade àcause de ces écarts thermiques », développe le scientifique, évoquant les précédents des JO de Tokyo (2021) et du Mondial au Qatar (2022). Longtemps considéré comme un simple paramètre, leclimat s’impose désormais comme un acteur du jeu. Et leMondial 2026 pourrait bien être le premier à le rappeler avec une telle brutalité.
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