Budget minuscule, petits salaires et roi de la débrouille : comment Le Havre survit en L1


Rassoul Ndiaye, du Havre Athletic Club, célèbre son but avec ses coéquipiers, lors du match contre Rennes, au Stade Océane, le 5 octobre dernier.

Opposé au Paris SG samedi, le club normand, doyen du championnat de France, réalise une saison convaincante malgré des moyens très limités.

« On n’a jamais eu d’argent au HAC, 
on ne sait pas ce que c’est d’être riche »
   - Romain ancien membre du groupe 
     de supporteurs des Barbarians

« On ne fait pas les malins, 
mais la saison actuelle est infiniment plus 
satisfaisante que la précédente »
   - Édouard Philippe Maire du Havre

28 Feb 2026 - Le Figaro
Baptiste Desprez Envoyé spécial au Havre

On fait le même métier, sans avoir les mêmes moyens.» Dans son bureau sans artifice situé à quelques mètres du stade Océane, avec vue imprenable sur l’open space où travaille une partie des salariés du Havre Athletic Club (HAC), Jean-michel Roussier, après un café partagé avec ses équipes sous la grisaille normande, est bien conscient du gouffre qui sépare son club de celui du Paris SG, attendu samedi soir lors de la 24e journée de Ligue 1 (21 h 05, Ligue 1+). Un affrontement déséquilibré côté finances entre le premier et le dernier budget du championnat de France (850 M€ contre 25 M€), qui fait que les champions d’europe sont trente-quatre fois plus riches que les Normands.

Tout sauf une nouveauté pour des Havrais, étonnants 13es de Ligue 1, habitués à faire avec les moyens du bord, c’est-à-dire quasiment rien, pour tenter de survivre dans l’élite. L’art de la débrouille en étendard qui permet aujourd’hui de laisser Nice (120 M€), le Paris FC (130 M€), Auxerre (40 M€), Nantes (50 M€) ou encore Metz (40 M€) dans le rétroviseur au classement. «Pour autant, est-ce qu’on travaille moins bien que Paris? On ne peut pas comparer, rétorque le président havrais (70 ans), aux commandes du club depuis 2022. Un joueur du PSG, c’est la masse salariale de tout le club. Mais, deux fois par an, on leur fait face avec la volonté de gagner. Nous avons le plus petit budget de Ligue 1 et on fait tous les jours avec ce microbudget. Par la force des choses, cela nous oblige à être plus inventifs et plus malins.»

Racheté en juin dernier au propriétaire Vincent Volpe (en poste depuis 2015) par le groupe américain Blue Crow Sports Group, qui détient aussi le club de Leganés, en Espagne, et de Cancún, au Mexique (division 2), Le Havre n’a pas basculé pour autant dans la folie des grandeurs. Loin de là. Signe que la multipropriété, tant décriée, n’est pas toujours synonyme d’opulence. « Certains arrivent avec peu d’argent et beaucoup d’ego. Eux arrivent avec de l’argent et peu d’ego », avançait Volpe au moment de la vente à Jeff Luhnow, représentant du groupe américain basé à Houston.

L’ambition annoncée était claire : stabiliser le club en Ligue 1, éponger les dettes et apporter un savoir-faire en termes de marketing, de technologie et de recrutement. Sans bouleverser tout l’édifice d’un club vainqueur de la Coupe de France en 1959 et qui a acquis son maintien dans l’élite la saison passée… lors de l’ultime journée grâce à un but inscrit à la 99e minute contre Strasbourg (2-3). Les supporteurs s’en souviennent encore. « Certains vivent des émotions en Coupe d’europe, nous, c’est sur ce genre de match avec une explosion de joie comme on n’en a jamais vu, avance avec gourmandise Romain, 44 ans, membre du bureau du HAC Fans 1872. Le club n’a pas un rond, mais cela ne nous empêche pas de vibrer. Cette nuit-là, nous étions 3 000 à attendre les joueurs à l’aéroport à 5 heures du matin.»

Dans un football professionnel français en partie sinistré, avec le fiasco des droits TV et une politique court-termiste de certains dirigeants, le HAC reste fidèle à sa ligne de conduite. Pas d’argent, mais des idées. Et un savoir-faire. Le club normand n’a pas pu effectuer le moindre achat lors des cinq derniers mercatos (prêts ou arrivées de joueurs libres) et (sur)vit avec l’une des masses salariales les plus faibles de Ligue 1. Une situation à laquelle sont habitués les acteurs du club, mais qui peut aussi parfois user. « Les miracles ne sont pas une recette », répète souvent l’entraîneur Didier Digard (39 ans), en fin de contrat la saison prochaine et dont le nom plaît à certaines écuries de Ligue 1. Idem du côté d’un autre ancien Parisien, Mathieu Bodmer (43 ans), architecte de la partie sportive et vrai dénicheur de talents.

« La réussite de notre projet est aussi due à l’entente avec Didier et Mathieu, atteste Jean-michel Roussier, qui désire garder ses hommes à l’issue de la saison. Ce sont des relations franches et directes. Humainement, ce sont des mecs tops. Deux drogués de football et d’immenses connaisseurs. Didier est un excellent manager. J’en ai eu des entraîneurs, lui, je le mets tout en haut de la pile. Et puis ils partagent, on a des discussions où on échange vraiment. On est dans une relation d’absolue confiance. Ils n’ont jamais eu à me vendre quelque chose.»

Quid de leur avenir ? « Ils iront dans de très grands clubs, je n’ai aucun doute et ils le méritent, sourit l’ancien président de L’OM (1995-1999) et de Nancy (20182020), mais aussi homme de médias avec une expérience malheureuse à Mediapro au poste de directeur des programmes en 2020. Tant que je suis là, je préfère qu’ils restent. Leur éventuel départ serait un élément important de ma réflexion (quant à rester au HAC).»

Un avis partagé par les supporteurs, ravis du visage affiché par l’équipe cette saison malgré l’ultime défaite contre Nantes (2-0), avec un maintien en L1 qui se rapproche (26 points, dont 9 d’avance sur Auxerre, 16e et barragiste), en dépit de moyens quasi inexistants. « En fait, on n’a jamais eu d’argent au HAC, on ne sait pas ce que c’est d’être riche, plaisante Romain, ancien membre du groupe de supporteurs des Barbarians.

Mais le football ne se résume pas à cela, c’est aussi une identité, une histoire. Quand on n’a pas d’argent, on apprend à vivre modestement. Cette équipe parle à la ville, aux gens, se bat chaque weekend et cela fait sens avec Le Havre, une ville populaire, reconstruite après la guerre. Le HAC est en Ligue 1, on vit une période dorée et aucun supporteur ne se plaint. Il faut se rappeler les soirées tristes en Ligue 2 avec des matchs le vendredi ou le lundi soir…» Un avis partagé par Édouard Philippe, maire de la cité normande depuis 2010 et jamais le dernier pour assister aux matchs du HAC :

«C’est bien ce que font les dirigeants. Vraiment, dans un petit club comme Le Havre, qui ne brille pas par sa richesse, le travail de fond est à saluer. »

Contraint d’être inventif, le HAC, où ont éclos les Mandanda, (Ferland) Mendy, Pogba, (Lassana) Diarra, Payet ou encore Mahrez et Hoarau, puise aussi ses forces dans ce qui a toujours fait son ADN : le centre de formation. Didier Digard, lui aussi formé à la « Cavée-verte », ne se prive pas de faire émerger les talents formés au club (les défenseurs Stéphan Zagadou, Daren Mosengo, le milieu Simon Ebonog, les attaquants Enzo Koffi, Kenny Quetant, Noam Obougou…). « C’est la clé du club, la clé, répète avec vigueur Jean-michel Roussier. C’est simple, il n’y a pas d’autre solution en l’état pour Le Havre que celle-là. Sur ce point, il faut saluer le travail de Mathieu (Bodmer) et Didier (Digard) encore une fois. » Une manière aussi à court et à moyen long terme, de vendre des jeunes joueurs pour optimiser la trésorerie.

Le Havre et Roussier, en opposition - le mot est faible - avec la gouvernance de la Ligue de football professionnel depuis des années, comme d’autres dirigeants (Mccourt, Oughourlian…), scrute avec impatience la réforme « indispensable » de gouvernance du football français. Même si aucune date n’est encore actée quant à un passage à l’assemblée pour voter le projet de loi. « Du côté des droits TV, on est restés sur le quai, on n’a pas été invités, et cela prendra beaucoup de temps avant que le foot français ne reprenne le train par rapport à ce qu’il se passe en Europe,

plante le président normand, farouche opposant à Vincent Labrune et taclé par ce dernier après son passage sur Mediapro. Il faut que les clubs se réinventent au niveau de leur projet, mais je parle à l’aune du Havre. Il y a des institutions en France qui vivent beaucoup mieux que nous, avec des recettes beaucoup plus élevées et n’ont pas les mêmes soucis. Au HAC, on se démerde. Vraiment, c’est de la démerde. On fait extrêmement attention à tout, on réduit au maximum tout ce qu’on peut réduire en matière de dépenses. Sur les salaires, par exemple, en arrivant à faire adhérer à un projet des garçons qui vont plus donner d’importance à une histoire qu’à leur fiche de paie mensuelle.»

Confirmation que le modèle de multipropriété au HAC ne ressemble en rien à celui du RC Strasbourg, détenu par Blueco, propriétaire de Chelsea. L’eldorado est bien loin. «C’est un autre cas de figure, constate l’actuel président. Je ne porte pas de jugement. Par la force des choses, quand il y a un club ultradominant dans une association de moyens, c’est le club ultradominant qui a la main, bien sûr. Dans notre cas, on n’est pas, en l’état, exposés à ce genre de problèmes. » Sur ce sujet, la mairie veille. « Je ne sais pas ce que donnera la multipropriété, notamment au Havre, plante Édouard Philippe… passé sur les bancs de Sciences Po Paris avec Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+, et Joseph Oughourlian, propriétaire du RC Lens, attendu samedi soir au stade Océane. Je suis attentif, mais pas défiant, je regarde ce qu’il se passe. Je ne sais pas si un jour, par exemple, on réussira à passer un cap avec un sponsor/propriétaire un peu plus puissant, qui serait intéressé par Le Havre, le centre de formation, l’histoire du club, d’un éventuel naming du stade Océane, ce sont quand même des perspectives qui existent.»

Du côté des supporteurs aussi, la vigilance est de mise. « On est très attentifs et on a fait passer des messages aux nouveaux propriétaires, avec des lignes rouges à ne pas franchir (couleur du club, centre de formation…) et l’idée que le HAC ne devait pas être la succursale d’un autre club, raconte Romain. La multipropriété est un fléau dans le foot, mais, chez nous, cela n’a pas changé grand-chose. On n’a toujours pas d’argent, les dirigeants sont les mêmes, les résultats sont bons, personne ne voit la différence. On préfère se battre pour le maintien avec nos armes, une ville unie, que jouer le haut de tableau et ne plus se reconnaître dans le HAC. Les propriétaires passent, nous, on sera toujours là.»

Dans cet univers du football ultraconcurrentiel et d’une économie exsangue, la place du Havre Athletic Club en Ligue 1 ne tient qu’à un fil. De là à y voir une anomalie ? « Non, rétorque Roussier avec vigueur. Dans le contexte économique actuel du football, de la L1 et dans le traitement qui nous a été réservé avec le deal CVC, oui, c’est une anomalie. Maintenant, le HAC en Ligue 1, non, c’est tout sauf une anomalie. C’est un club qui a toute sa place. On est tous les ans, depuis des années, dans les cinq premiers centres de formation. Cela légitime parfaitement le fait d’être un club de L1. Il n’y a pas de débat.»

Dans son bureau à la mairie, Édouard Philippe, grand fan de Michel Platini (« C’était mon Dieu et c’est toujours mon Dieu, j’ai une vénération éternelle pour lui ») et bercé par les Bleus de Michel Hidalgo, n’en pense pas moins : « On ne fait pas les malins, mais la saison actuelle est infiniment plus satisfaisante que la précédente. » Taquiné sur sa préférence, à l’avenir, d’un trophée avec le HAC ou d’une victoire à l’élection présidentielle, l’ancien premier ministre préfère sourire. Mais répond. «C’est vraiment une question à la con. Je n’en sais rien. Ce n’est pas incompatible… Pourquoi choisir ? » Qui a dit que Le Havre n’avait pas d’ambition?

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