HOULLIER Gloire posthume
Disparu il y a six ans, l’ancien entraîneur français de Liverpool, passé également par le PSG, est désormais bien mieux considéré par les fans des Reds qu’il ne l’était au moment de son départ, en 2004.
«La fin du règne de Gérard avait un peu tourné à l’aigre,
il s’était notamment trompé dans son recrutement»
- CHRIS BASCOMBE, JOURNALISTE AU « TELEGRAPH »
«J’ai 53 ans et les gens de ma génération se sentent redevables à Gérard de s’être montré plus strict avec l’hygiène de vie des joueurs
- MICK DEANE, D'EP'RODUITS GÉRANT D’UN MAGASIN À LA GLOIRE DE LIVERPOOL
«C’était un type très cultivé avec lequel on pouvait discuter de tout
- ABBAS RASHID, LE CHIRURGIEN QUI AVAIT
SAUVÉ LA VIE DU FRANÇAIS EN 2001
14 Apr 2026 - L'Équipe
TEXTE : PIERRE-ÉTIENNE MINONZIO
PHOTOS : ALEXIS RÉAU
LIVERPOOL (ANG) – L’heure sera à la démonstration de force, et non à la commémoration. Conformément à leurs habitudes européennes, les fans du PSG se déplaceront, ce mardi soir, avant la rencontre, dans un bruyant cortège. Avant de rejoindre la tribune d’Anfield qui leur est réservée, ils ne prendront sans doute pas le temps de se recueillir dans un espace situé à quelques dizaines de mètres de là, à l’extérieur du stade, nommé The MenGérard Houllier a sa plaque posée au sol à quelques dizaines de mètres d’Anfield, où il s’est assis sur le banc de 1998 à 2004. Il y a remporté notamment la FA Cup en 2001, avec Danny Murphy et Vladimir Smicer.
Who Built Anfield («les hommes qui ont construit Anfield »), au sein duquel des personnalités sont honorées via des pierres gravées posées au sol.
L’une d’elles est dédiée à Gérard Houllier, décédé en 2020, qui incarne un trait d’union entre les deux équipes qui s’affronteront ce mardi soir, ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être célébré dans le programme officiel de la rencontre, lui qui a entraîné le PSG entre1985 et1988, puis Liverpool entre 1998 et 2004, où il décrocha notamment cinq titres en 2001 (la League Cup, la FA Cup, la Coupe de l’UEFA, le Charity Shield et la Supercoupe d’Europe).
La pierre gravée en l’honneur de Houllier, sur laquelle figure son surnom lorsqu’il officiait chez les Reds («le Boss »), inaugurée en 2024, symbolise la manière dont, ces dernières années, le technicien français a été « réhabilité » à Liverpool. Car, pendant une longue période, son héritage n’y a sans doute pas été considéré à sa juste valeur. « Après son départ en 2004, Gérard a été un peu oublié par les fans, témoigne le journaliste du Telegraph Chris Bascombe, 52 ans, qui couvre l’actualité des Reds depuis 1998, que l’on a rencontré dans un hôtel, en plein centre-ville de Liverpool. Parce que son successeur, Rafa Benitez, a remporté la Ligue des champions dès sa première saison ( en 2005), mais aussi parce que la fin du règne de Gérard avait un peu tourné à l’aigre, il s’était notamment trompé dans son recrutement. »
Dans les années qui ont suivi, plusieurs personnalités influentes de Liverpool ont évoqué leurs désaccords avec ses méthodes, comme l’attaquant Robbie Fowler, surnommé « God » par les supporters, que « le Boss » avait poussé vers la sortie fin 2001. C’est dans ce contexte que, en 2009, the Irish Kop, une section irlandaise intégrée à la plus célèbre tribune d’Anfield, a dévoilé une bannière devenue fameuse, regroupant les managers les plus iconiques des Reds: Bill Shankly (en poste entre1959 et1974), Bob Paisley (19741983), Joe Fagan (1983-1985), Kenny Dalglish (1985-1991) et Benitez (2004-2010), avant que les profils de Jürgen Klopp (2015-2024) et d’Arne Slot (en poste depuis 2024) ne soient ajoutés ensuite.
À en croire ce visuel, Houllier, au prétexte qu’il n’avait pas remporté la C1 ou la Premier League avec le LFC, ne fait pas partie des meilleurs coaches de l’histoire du club. Mais cette perception, assez unanimement partagée chez le peuple rouge à la fin des années 2000, n’est plus majoritaire aujourd’hui si l’on croit par exemple une peinture murale, dévoilée il y a deux ans, visible au 330 Anfield Road, à dix minutes à pied du stade. Elle représente également une sélection de techniciens marquants ayant dirigé le LFC et intègre cette fois « le Boss », conformément à la volonté de son commanditaire, Micky Robert, qui tient un garage juste à côté.
Ce trentenaire barbu délaisse le moteur sur lequel il travaille pour nous expliquer son choix: « J’avais huit ans en 2001 quand je suis tombé amoureux du Liverpool FC, qui n’arrêtait pas de gagner des trophées. J’associe Houllier à cette période bénie… » Dans une rue attenante, la boutique Hat Scarf Or a Badge, spécialisée dans la vente de produits non officiels à la gloire du LFC, propose des tee-shirts avec l’effigie du manager frenchie. « On continue d’en vendre régulièrement, surtout quand on fête des anniversaires marquants liés aux trophées remportés en 2001, révèle le jovial Mick
Deane, qui tient le magasin. J’ai 53 ans et les gens de ma génération se sentent redevables à Gérard de s’être montré plus strict avec l’hygiène de vie des joueurs. Cette révolution s’est révélée décisive. »
Un peu plus tard, dans le musée du Liverpool FC, situé au coeur d’Anfield, on retrouve Mark Platt, le placide historien du club, lui aussi âgé de 53 ans, qui confirme que le regard porté sur Houllier a évolué à Liverpool : « On a pris conscience qu’il a été un précurseur dans bien des domaines, car c’était le premier entraîneur étranger du club et, depuis, de nombreux autres ont suivi, car il a lancé en pro Steven Gerrard (en 1998) qui a eu l’importance que l’on sait par la suite, car il a refait de Liverpool un club performant en Europe ce qui ne s’est pas démenti depuis…»
Tout en parlant, il nous emmène dans la réserve du musée et ouvre un carton rempli d’archives reliées au « Boss ». Platt en tire l’écharpe rouge qu’il portait les jours de match, puis un tableau qui représente un Houllier souriant, vêtu d’un un costume bleu-noir. « Tous les managers de Liverpool avaient droit à un portrait officiel qui était affiché dans une salle de réunion d’Anfield, indique-t-il. Il y a eu des travaux, cette salle a disparu et Gérard a été le dernier à bénéficier de cet honneur. »
Cette oeuvre touchante, à la fois réaliste et impressionniste, résume l’ambiguïté de la trace laissée par Houllier, qui semble à la fois encore très présente, par les conséquences à long terme de son mandat, mais qui renvoie également à une époque révolue. Ce que nous a confirmé notre visite à Coniston House, la splendide résidence en briques rouges de cinq étages où il vivait, située en face de Sefton Park, l’un des poumons verts de Liverpool. Une fois sur place, on nous a fait comprendre que les personnes qui vivaient là au moment où le Français était locataire avaient déménagé depuis belle lurette.
L’annonce de sa mort a profondément marqué les Liverpuldiens
C’est finalement à la mairie de Liverpool, près des docks réaménagés, que nous avons pu rencontrer un habitant qui a bien connu Houllier, à savoir l’édile lui-même, Steve Rotheram, 54 ans, un fan absolu des Reds. « On sentait que Gérard comprenait Liverpool, où il avait vécu avant d’y avoir entraîné ( à l’été 1969, il s’y était installé pendant un an, comme professeur assistant de français). » On lui demande pourquoi la perception du « Boss » s’est modifiée dans sa ville. Rotherham sous-entend pudiquement que l’annonce du son décès, le 14 décembre 2020, a profondément marqué ses administrés. Avant de lancer dans un demi-sourire: « Ce sera pareil pour moi, c’est quand je ne serai plus de ce monde que je commencerai à être apprécié… »
Reste que, si les Liverpuldiens ont été frappés par la mort de Houllier, c’est aussi parce que celle-ci est intervenue quelques jours après une intervention au coeur, qui avait été une conséquence indirecte de la dissection de l’aorte qu’il avait subie le 13 octobre 2001, alors qu’il entraînait les Reds. À l’époque, toute la ville, même la partie qui soutient Everton, lui avait manifesté son affection. Sa vie avait été sauvée à l’issue d’une opération de onze heures, dirigée par un chirurgien nomme Abbas Rashid, aujourd'hui âgé de 82 ans.
C’est auprès de lui nous avons conclu notre périple, dans un restaurant proche de Sefton Park. Ce praticien retraité avoue ne rien connaître au football : « En 2001, j’ai reçu un appel de l’hôpital, alors que j’étais en repos. On me dit: “Venez vite, il faut opérer Gérard Houllier!” Je n’avais pas la moindre idée de qui c’était… » Mais il prend rapidement conscience de la notoriété de son patient ainsi que de sa passion dévorante pour le ballon: « Après l’opération, j’avais dit à Gérard de ne plus penser au foot pendant plusieurs semaines. Il avait acquiescé, mais huit jours plus tard, je l’avais retrouvé dans sa chambre d’hôpital en train de parler à deux joueurs, dont j’ai appris plus tard qu’il s’agissait de (Michael) Owen et (Emile) Heskey, pour leur expliquer comment jouer ensemble… »
Par la suite, Houllier et Rashid vont devenir des amis très proches. « C’était un type très cultivé avec lequel on pouvait discuter de tout. Il m’appelait souvent vers 22 heures, quand il rentrait en voiture après sa journée de travail, pour savoir ce que je faisais », poursuit notre interlocuteur, qui soudain baisse la voix. « Depuis sa mort, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à lui. » A priori, il n’est plus le seul à Liverpool.
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Carragher : « Quelqu’un devait changer notre culture »
L’ancien défenseur de Liverpool (1996-2013) devenu consultant à succès, décrypte l’impact qu’a eu Gérard Houllier sur lui et son club de coeur.
14 Apr 2026 - L'Équipe
«Vous-avez connu Gérard Houllier à l’âge de 20ans. De quelle manière a-t-il influencé la suite de votre carrière? L’entraîneur français représenté souriant sur un tableau sorti de la réserve du musée de Liverpool, avec l’écharpe rouge qu’il portait durant les matches.
Enm’incitant àprendre desoin demoi, hors des terrains. Pour être honnête, audébut, je ne l’écoutais pas trop. Je mesouviens lui avoir expliqué quele samedi soir, après unevictoire, je buvais des coups avec des amis et monpère. Il était choqué que mon père se joigne à nos célébrations (il rit). Et puis peuàpeu, j’ai pris en compteses conseils. Et lors de notre fameuse saison 2000-2001 (avec cinq trophées: League Cup, FACup, Coupe de l’UEFA, Charity Shield et Supercoupe d'Europe), j’avais très peubu. Quelqu’un devait changer notre culture, nos habitudes, et c’est Gérard qui aeule courage dele faire. Encesens, les succès deLiverpool qui ont suivi lui doivent beaucoup.
Quels rapports entreteniez-vous avec lui ?
C’était une figure paternelle pour moi, Steven (Gerrard), Danny (Murphy) ou Michael (Owen). Oncherchait àl’impressionner, àle rendre heureux. Pour nous il ressemblait àun professeur, assez sérieux, et enmêmetemps il s’animait d'un coup lors des causeries. Avant la finale de la Coupe de l’UEFA (remportée 5-4 a.p. face au Deportivo Alavés), il nous avait parlé avec passion du trophée, en nous le décrivant avec beaucoup de détails, pour nous donner en vie de le soulever.
Pensez-vous parfois à lui dans le cadre de vos activités de consultant (CBS, Sky Sports...) ?
Tout le temps. Par exemple, quand je vois à l’antenne des joueurs se serrer la main dans le couloir, au moment de rentrer sur le terrain, je me dis: “Gérard aurait détesté ça”. Il nous disait toujours, notamment avant les finales: “Un joueur du Liverpool FC ne doit pas se montrer trop affectueux avec un adversaire avant un match.” (il sourit) »
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