Van Aert, les jours d'après
Vainqueur de son premier Paris-Roubaix, le coureur belge, à 31 ans, va aborder la suite de sa carrière sans le poids de l’histoire et de la pression populaire.
«Parfois, il était trop nerveux.
Quand on va dans les gamelles, vous savez,
c’est qu’on n’a pas gardé de marge de sécurité.
Et il était pris dans ces gamelles-là.
En voulant bien faire, il se laissait porter»
- GILBERT DUCLOS-LASSALLE, DOUBLE
VAINQUEUR DE PARIS-ROUBAIX 1992 ET 1993
«Wout avait un petit côté Poulidor et
donc tout le monde voulait qu’il gagne»
- GREG VAN AVERMAET, VAINQUEUR
DE PARIS-ROUBAIX EN 2017
14 Apr 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS et PIERRE MENJOT
On a connu des lendemains plus difficiles, moins légers. Mais les sillons du visage à peine décrottés de la poussière de Roubaix et, déjà, on pense à l’année prochaine, au vélodrome, dans l’attente d’un scénario qui reste à écrire mais dans lequel Wout Van Aert a retrouvé une place de premier choix depuis sa victoire, dimanche, au bout de la « course la plus belle de l’année », s’enthousiasme Johan Vansummeren. Vainqueur en 2011, à 30 ans, le Belge a trouvé ce dimanche d’avril « magnifique. J’étais content et tout le monde était content ».
À part les fans slovènes, personne ne s’est plaint du sacre belge que chacun a vécu à sa façon : Greg Van Avermaet dans sa voiture, en vacances dans le sud de la France; Peter Van Petegem dans le secteur de Pont-Thibault-Ennevelin ; Gilbert Duclos-Lassalle, chez lui à Buros, dans le Béarn. Et le double vainqueur français (1992, 1993) connaissait la fin du film: « Quand je l’ai vu partir avec (Tadej) Pogacar, j’ai dit à mon épouse qu’il allait gagner. Il était plus puissant, plus véloce sur les pavés. Certaines fois, il était à la limite, mais il a couru à la perfection parce qu’il savait qu’il était le plus fort. »
Une journée bénie des dieux, malgré deux crevaisons qu’on a déjà oubliées, « un jour fantastique pour la Belgique, rit Van Petegem, vainqueur du Tour des Flandres et de Roubaix la même année (2003). Cette victoire, c’est la cerise sur la tarte. Il a déjà beaucoup gagné, notamment des étapes du Tour (10), mais cette fois, il n’a connu aucun problème, presque pas de chute à part bien sûr celle de janvier en cyclo-cross (le 2 janvier, à Mol). Et pour une fois, l’équipe a roulé pour lui ». À 31 ans, terminé le gentil « Wouty », revenu de tout, de la poisse, de son altruisme que regrettait Van Petegem avant le Ronde (« Il est trop gentil »)? WVA ne changera pas sa nature profonde. Ses premières pensées sont allées à Michael Goolaerts (décédé en course, en 2018) et ses parents émus aux larmes, mais en remportant sa course chérie, il a endossé un costume d’intouchable chez Visma-Lease a bike. Un juste retour des choses pour Duclos-Lassalle : « Je me retrouve en Van Aert. Je suis passé à côté plusieurs fois. Le jour où j’ai gagné, tout le monde disait que c’était normal, mérité, et c’est ce qui se dit aujourd’hui sur Van Aert. Oui, c’est mérité. »
La perception qu’on a de lui, qu’il a de lui-même, va également évoluer. On ne tremblera plus quand on le verra s’engager sur un secteur pavé, on ne détournera plus le regard de l’écran dans une descente, on n’anticipera plus le pire quand un tour et demi de vélodrome le séparera du plus grand succès de sa carrière. « Parfois, il était trop nerveux, analyse avec le recul, “Gibus”. Quand on va dans les gamelles, vous savez, c’est qu’on n’a pas gardé de marge de sécurité. Et il était pris dans ces gamelles-là. En voulant bien faire, il se laissait porter. »
Délesté du poids de tout un pays qui l’attendait sur l’Enfer du Nord ou le Ronde, moins sur Milan-San Remo qu’il a pourtant gagné en 2020, le Campinois va également adapter sa lecture de course. « Quand vous l’avez gagné une fois, vous êtes libéré, vous dites “j’ai réussi”, assure Duclos. Rappelez-vous Tchmil-Moncassin (Roubaix 1997). Moncassin n’avait jamais gagné cette course, il allait plus vite que Tchmil normalement et il s’était comporté comme s’il avait déjà gagné Roubaix. Tchmil, lui, avait déjà gagné (en 1994), donc il lui a dit : “si tu veux gagner, tu roules plus que moi”, sinon ils se faisaient reprendre. Et c’est ce qu’il s’est passé, un autre coureur (Frédéric Guesdon) a gagné. »
« Notre histoire se ressemble, note également Van Avermaet qui a levé les bras sur le vélodrome en 2017, à 31 ans. J’avais souvent terminé à des deuxièmes, troisièmes places. Wout avait un petit côté Poulidor et donc tout le monde voulait qu’il gagne. Il va avoir moins de pression. Quand un coureur veut absolument une course et que cela ne vient pas, cela crée du stress, on ne fait pas toujours les bons choix. Avant, il lui manquait un Ronde ou un Roubaix. Il n’en a plus besoin, mais je pense qu’il va en gagner d’autres. » Le champion olympique à Rio pense « aux Championnats du monde, à un autre Roubaix », Vansummeren à « des étapes au Tour de France, ça, c’est sûr. Il veut le Ronde aussi, oui… Mais là, ça convient moins à (Mathieu) van der Poel et Van Aert, à cause de Pogacar ». Van Petegem tourne de nouveau son regard vers le nord de la France, car « Paris-Roubaix reste la course la plus proche de son potentiel, il peut encore la gagner, il n’a que 31 ans. Moi, je m’étais imposé à 33 ans et beaucoup de coureurs se sont imposés plus vieux car cette course sollicite la force, mais aussi la tête ».
Sans risque de décompression, justement? Van Avermaet rappelle qu’à la fin de l’année 2017, il avait remporté le classement individuel UCI : « Cela dépend des personnes. Moi, j’avais envie de gagner une deuxième fois à Roubaix. C’est un peu comme une drogue, tu veux revivre ça. Cela m’a encore plus motivé et je pense que Wout est un coureur qui en veut encore plus. »
Et il n’y a pas d’âge, pas pour Paris-Roubaix en tout cas. Duclos-Lassalle avait décroché la timbale, sur le tard, à 37 et 38 ans: « La saison prochaine, il lui faudra le caractère pour se dire “je reviens, mais il faut que je sois encore plus fort pour pouvoir gagner”. Quand je suis arrivé avec ( Franco) Ballerini ( en 1993), à 2 km de l’arrivée, le contrat était rempli, je faisais au pire 2e, on aurait dit: “Duclos, il a réussi Paris-Roubaix.” Bon, je gagne, c’est encore mieux. C’est ce qui va arriver à Van Aert. » Libéré, le Belge a maintenant le temps.

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