Désiré Doué, l’ovni lui appartient


LIGUE DES CHAMPIONS 

Acteur du rebond du PSG dans la compétition européenne, avant le quart de finale retour face à Liverpool ce mardi, le talent de 20 ans incarne le fantasme du joueur ultracomplet de demain, tout en gardant un plaisir de jeu espiègle.

«On demande de plus en plus à des joueurs d’évoluer à tous les postes. 
[…] Doué a cette grande force. Il doit la cultiver.»
   - Bruno Genesio entraîneur de Lille

14 Apr 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER

Quand il s’agira d’exhumer les racines de la folle relance parisienne vers un possible second titre de champion d’Europe de rang, l’équipe coachée par Luis Enrique devant valider ce mardi à Anfield Road contre Liverpool leur facile victoire (2-0) en quart de finale aller, les regards convergeront tous vers le 17 février. Et le barrage aller à Monaco où, menés 2-0 après un gros quart d’heure, les Parisiens ont tout arraché sur une sorte d’exacerbation collégiale. Qui, paradoxalement, n’aura pris sens qu’à travers la classe d’un seul, double buteur au stade Louis-II (3-2 pour les tenants du titre au final, 2-2 au retour) et aux pieds duquel, fait unique dans un club où la communication externe ne tourne qu’autour des notions collectives, joueurs et entraîneur ont déposé les lauriers à l’issue du match.

C’était dire la frayeur, le vertige d’une équipe un instant suspendue au-dessus du vide. Désiré Doué avait choisi son jour. Ou pas. Plus encore qu’un Khvicha Kvaratskhelia ou qu’un Fabián Ruiz donnant souvent l’impression de marcher seuls, le néo-international français (six sélections, deux buts en mars contre les Colombiens) de 20 ans suit un chemin personnel dessiné ailleurs, depuis longtemps, disons une bonne demi-douzaine d’années. Quatre jours avant d’avoir remis le PSG sur son chemin de Damas en principauté, Ousmane Dembélé avait déplombé à Rennes: «On doit jouer pour le club avant de penser à soi-même.» L’attaquant des Bleus l’ayant répété trois fois en une grosse minute d’interview, l’entraîneur parisien, Luis Enrique, s’était précipité pour écoper: «Les déclarations des joueurs à la fin du match n’ont aucune valeur.» Mais si. Et les regards s’étaient portés sur Kvaratskhelia, un peu. Et Doué, beaucoup. La saison parisienne a tourné là. En équilibre, le début de la fin et les règlements de compte, ou le grand rebond.

Dans le vestiaire, l’explication de texte a été serrée et Dembélé a été repris non pas sur le fond, mais sur la forme. Et Doué a été invité par le club à s’exprimer dans la foulée, entre révérence due à son match à Monaco et nécessité de le voir solder en personne une situation où il était d’évidence visé. «A mon sens, les leaders ont le droit de prendre la parole et doivent le faire à certains moments. Et c’est normal qu’il y ait de la frustration après une défaite, car on est un club avec énormément d’ambition. Je ne me suis pas senti visé.» Sauf qu’il s’était bouché les oreilles sur son premier but lors du match de Monaco. «Il y a beaucoup de choses qui se passent dans le football. Cette célébration était personnelle, je préfère ne pas en dire plus là-dessus. Je reste concentré sur mon football et tout le reste, j’essaie de l’effacer de mon cerveau, de ma mémoire. J’ai beaucoup de gens qui m’aident sur ce plan dans mon entourage.»

L’attaquant parisien n’aura même pas sourcillé. On serait cependant à côté de la plaque en lui niant des émotions : les oreilles bouchées le prouvent assez. Mais il maîtrise déjà le volapük du foot comme personne. Ainsi, la sortie de Dembélé est à la fois validée (c’est un leader) et recadrée (il était sous le coup de l’émotion), le tout dans un sourire en guise de paquet-cadeau. Finalement lointain, un joueur en orbite autour de son propre monde, le football et le jeu. Et à très haute altitude encore. Dans l’Equipe, l’entraîneur lillois Bruno Genesio, qui a couvé l’éclosion du phénomène quand il coachait l’équipe première du Stade rennais, décrit une sorte de prototype, l’attaquant 3.0: vitesse, puissance, volume de jeu, une maîtrise du ballon qui en fait aujourd’hui le joueur parisien le plus fort techniquement (pas peu dire) et «un mental de très haut niveau». Entendre : résilient, dur et solitaire.

Sur la versatilité rare du joueur, capable d’évoluer à quatre ou cinq postes différents depuis celui de milieu défensif jusqu’à la pointe de l’attaque en passant par les deux côtés : «Il doit continuer à s’enrichir de différentes expériences. Quand on a 200 matchs pro à 20 ans et qu’on a déjà gagné une Ligue des champions, on est un surdoué et ce genre de profil rare doit se nourrir de différentes situations de jeu. Quand je l’ai mis milieu défensif à Rennes, il ne s’est jamais plaint. Même à long terme, je crois que ce serait une erreur de le fixer quelque part. Le foot évolue tellement vite… On demande de plus en plus à des joueurs d’évoluer à tous les postes. Les barrières des postes, et même des animations de jeu, ont été cassées. Quand Luis Enrique dit: “Ce serait un rêve d’avoir 20 joueurs capables d’évoluer à tous les postes”, c’est très important. Car ça valide cette évolution du foot où le joueur pro doit être hyperpolyvalent. Doué a cette grande force. Il doit la cultiver.»

ATTAQUANT 3.0

Rien moins que le futur du jeu. Si ses formateurs l’ont vu arriver de loin, tous ne racontent pas une histoire linéaire. Le natif d’Angers (Maine-etLoire) ayant effectué toute sa formation au Stade rennais aux côtés de son frère aîné Guéla, 23 ans, qui évolue aujourd’hui au poste d’arrière droit au RC Strasbourg, a parfois fait son âge, entre frustration et impatiences à répétition. Il emmène surtout avec lui une ambivalence difficile à comprendre en dehors du milieu. A la fois ultra-discipliné, capable d’appliquer à la seconde et dé

finitivement une modification sur l’orientation du corps comme s’il la comprenait mieux que l’entraîneur qui lui demande de le faire, et particulièrement sûr de lui. Depuis le Campus de Poissy où les Parisiens s’entraînent, Désiré Doué est parfois vu comme une machine échappant à ses créateurs, un monstre physique cultivant une gestuelle à la Neymar (qu’il confesse adorer) capable de survoler certaines séquences du match comme personne, pas même le ballon d’or Ousmane Dembélé.

Avant de traverser des périodes ordinaires sur quelques rencontres.

Un vade-mecum mystérieux pour un joueur capable d’écraser à 19 ans la dernière finale (deux buts inscrits sur les cinq de son équipe) de Ligue des champions. «Quand on l’a vu exploser [la saison dernière] avec le Paris Saint-Germain, je lui trouvais des qualités de footballeur amateur, resitue un ex-entraîneur de Ligue 1. Très fort avec le ballon et capable de gestes superflus, un peu gratuits, comme s’il était guidé par le plaisir et la volonté de montrer des choses différentes des autres. A contrario, parfois, j’ai l’impression qu’il disparaît parce qu’il s’ennuie, ses initiatives individuelles un peu forcées manifestant du coup un besoin de se réveiller, de s’exciter pour retrouver le fil. Ce qui m’impressionne le plus chez lui, c’est sa faculté à monter les marches jusqu’au plus haut niveau, non pas en lissant son jeu, mais en continuant à exister différemment. Ça, c’est exceptionnel.» Un ovni footballistique, donc. Dans un contexte parisien où la moindre sortie de balle est conceptualisée par le staff technique avant d’être mille fois répétée, comme un pianiste fait ses gammes.

Lorsqu’il l’a convoqué pour la première fois chez les Bleus en mars 2025, le sélectionneur Didier Deschamps avait eu un mot ambigu : «Si je prends Désiré, ce n’est pas pour lui dire bonjour ou qu’il soit heureux. Comme les autres, j’espère qu’il a envie de jouer.» Manière de voir en lui un corps étranger, un peu suspect. A l’usage, le staff a été rapidement rassuré par un joueur maîtrisant les codes de la vie de vestiaire et que ses coéquipiers tiennent en estime, la jauge absolue lors d’entraînements à Clairefontaine virant souvent au western (chacun veut prouver qu’il joue plus vite que les autres) étant depuis toujours la maîtrise technique avec le ballon.

Devant les caméras et micros, Doué existe aussi dans son monde. On sent une intensité particulière. Comme s’il n’en finissait plus de prendre de l’élan sans jamais se poser nulle part, peut-être parce que ce n’est pas le moment.

Une récurrence quand même : la mise en avant du travail. Il ne parle même pratiquement que de ça. Un tropisme familial puisque son père ralliait Paris quotidiennement pour travailler tout en habitant une zone pavillonnaire de la banlieue rennaise. Mais on sent venir autre chose. «Je suis un joueur talentueux, certes, mais qui a beaucoup d’ambition, racontait-il début avril à Téléfoot. Et les remises en questions ne viennent pas des critiques que je lis ou j’entends, c’est moimême qui me les impose au quotidien, ou mon entourage. Ça ne me perturbe pas du tout. Après, sincèrement, tout n’est pas à jeter. Il y a des critiques qui sont aussi bonnes à prendre.»

Impression double

Lors de sa toute première interview, alors qu’il était au Stade rennais, il rêvait tout haut de réussir en match le dribble arc-en-ciel, le plus difficile de tous, qui consiste à lever le ballon pour le faire passer au-dessus de la tête de son adversaire avant de le récupérer derrière. Depuis, Doué a eu le temps de lire dans le regard des autres. Non, il n’est pas un surdoué se reposant sur une technique phénoménale car oui, il travaille comme un acharné et d’ailleurs, il se faisait ouvrir la salle de muscu tous les matins quand il participait aux Jeux avec l’équipe de France olympique. Et non, il n’est pas dans son monde puisque oui, il écoute ce qu’on lui dit.

En mars, l’Equipe révélait que les conseillers du joueur avaient déposé plusieurs marques permettant d’exploiter son nom, de «Juste Doué» à «DD14» (son numéro de joueur) et passant par «Desire Gifted» et encore d’autres. Il avance vite. Sans que l’on puisse se départir d’une impression double, qu’il s’ingénie pourtant à effacer. Celle d’un joueur que rien n’arrêtera jamais tant il ne laisse rien au hasard mais aussi d’une sorte de contrebandier, emmenant avec lui des ressources de fantaisie et de plaisir auxquelles il ne renoncera pas avant longtemps. Rapporté au contexte d’un football français où plus rien ne dépasse, obnubilé par la Coupe du monde à venir et la volonté de s’y tailler la part du lion, il s’agit bien là de la plus noble cause qu’un footballeur de son niveau puisse défendre aujourd’hui.



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