Lucescu, mort d’un esthète
Alors qu’il dirigeait encore son équipe nationale en mars, le Roumain est décédé hier à 80 ans, après une carrière qui l’a aussi vu passer par l’Italie et l’Ukraine, où il a brillé avec le Chakhtior.
8 Apr 2026 - L'Équipe
FRANCK LE DORZE
Il était revenu en Roumanie en 2024 pour un ultime défi, celui de qualifier l’équipe nationale pour une Coupe du monde, qui lui échappe depuis 1998. Mircea Lucescu n’y sera pas parvenu et le destin aura voulu que ce soit lors de son dernier rassemblement avec les Tricolores, au terme de son contrat, que son état de santé se soit dégradé. Trois jours après une élimination en demi-finales des barrages, en Turquie (0-1), le jeudi 26 mars, alors qu’il préparait un match amical en Slovaquie, il a été victime d’un malaise cardiaque, devant ses joueurs, et été hospitalisé à Bucarest.Mircea Lucescu à Istanbul le 26 mars, lors de la défaite de la Roumanie (0-1) contre la Turquie, en demi-finales des barrages à la Coupe du monde.
À 80 ans, le doyen des sélectionneurs européens, qui avait déjà été victime d’un accident cardiaque en 2009 et qui avait été suivi en février pour des complications après une grippe, a ensuite fait un infarctus du myocarde et avait été placé en soins intensifs depuis. Hier soir, tout un pays pleurait un joueur et surtout un entraîneur qui aura marqué le football roumain, lui qui était né à Bucarest, le 29 juillet 1945. Mais la tristesse s’est vite emparée, aussi, de l’ensemble du Vieux continent, car cet homme cultivé, diplômé en sciences économiques, et polyglotte (français, espagnol, italien, anglais, portugais…) aura partagé sa science du jeu, du beau jeu le plus souvent, dans de nombreux pays.
Avant de devenir un technicien marqué par le Brésil, cet ailier dribbleur avait étiré sa carrière de joueur de 1963 à 1990, étant international à 65 reprises (10 buts), notamment capitaine lors de la Coupe du monde 1970 (élimination au premier tour). Révélé au Dinamo, il est prêté à Stiinta (D2), autre club de Bucarest (19651967), puis jouera au FC Corvinul Hunedoara (1977-1983), avant un retour furtif au Dinamo, en 1990, à presque 45 ans.
À l’époque, il a déjà commencé à entraîner au Corvinul (19781982), dans une première partie de carrière qui va le circonscrire à son pays et à l’Italie, durant deux décennies. Il devient rapidement sélectionneur de la Roumanie (d’octobre 1981 à novembre 1986), qu’il envoie à son premier Euro, en France (1984, élimination au premier tour), puis prend en charge le Dinamo (1985-1990), avec une demi-finale dans l’ancienne Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe (1990).
Tombé amoureux de l’Ukraine
Désormais reconnu, il voit l’Italie lui ouvrir ses portes, pour un bail de plus de six ans, à Pise, Brescia et la Reggiana (1990 – novembre 1996). Et, entre des retours à Bucarest pour entraîner le Rapid, ce précurseur de la vidéo va vivre un court séjour à l’Inter Milan (janvier-mars 1999) où il éprouve des difficultés à assembler les stars (Ronaldo, Roberto Baggio, Javier Zanetti, Youri Djorkaeff, Andrea Pirlo, Ivan Zamorano, etc.).
Un peu échaudé, Lucescu va ensuite découvrir la Turquie (2000-2004) et les deux institutions que sont Galatasaray (Supercoupe d’Europe en 2000 ; quarts de finale de la C1 en 2001, champion en 2002) et Besiktas (champion 2003), avant de connaître l’aventure d’une vie au Chakhtior Donetsk entre 2004 et 2016. Outre huit titres de champion et six Coupes nationales, il remporte la dernière édition de la Coupe de l’UEFA 2009 (2-1, a.p., face au Werder Brême).
Tombé amoureux de l’Ukraine, il passera un an en Russie au Zénith Saint-Pétersbourg (20162017) puis reviendra, cette fois au Dynamo Kiev (2020-nov. 2023, doublé Coupe-Championnat en 2021), en plus d’un passage raté à la tête de l’équipe de Turquie (2017-fév. 2019). En 2014, quand la guerre du Donbass éclate, celui qui est devenu citoyen d’honneur de Donetsk décide de rester sur place, auprès de ses joueurs. « Tous les entraîneurs étrangers sont partis, sauf moi, déclarait-il à France Football, en avril 2025. J’ai vécu à l’hôtel durant deux ans. On ne jouait qu’à l’extérieur, Lviv, Kharkiv, Odessa… »
Durant cette période, le tacticien façonne notamment des joueurs brésiliens qui vont par la suite faire le bonheur des plus grands clubs européens, comme Douglas Costa (Bayern Munich et Juventus Turin), Fred (Manchester United), Willian (Chelsea), ou Fernandinho (Manchester City).
Rentré à la maison mais toujours aussi passionné, il accepte donc un dernier challenge, celui de reprendre la sélection roumaine, succédant à Edward Iordanescu. « Personne ne voulait du poste, je ne pouvais pas refuser. C’est une mission difficile. On doit revenir à nos racines, au football de possession et de construction, qui a fait la force de notre jeu par le passé. » Et il ajoutait, il y a un an: « Je suis la preuve qu’à 80 ans la vie continue. » Elle s’est arrêtée brutalement, hier.
Mircea Lucescu, dont le fils Razvan (57 ans), actuellement au PAOK Salonique, fut aussi sélectionneur des Tricolores (20092011), laisse derrière lui 38 trophées. Bien plus que ça, une certaine idée du football.
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