France-Brésil 1986, quand les Bleus enchantaient le monde
Images/sporting Picture via Reuters - Sur le dernier tir au but,
Luis Fernandez prend à contre-pied le gardien brésilien et offre à la France une victoire
de prestige et une qualification pour les demi-finales de la Coupe du monde 1986.
En battant le Brésil en quarts de finale de Coupe du monde au Mexique à l’issue d’un combat homérique, les Tricolores ont signé l’une des plus belles pages de leur histoire le 21 juin 1986, il y a tout juste quarante ans. Et offert au pays un moment rare
« Pour moi, ce quart de finale fut vraiment particulier. J’ai des origines espagnoles e tj’ai choisi de représenter la France. Et je me retrouvais à affronter le Brésil, que j’admirais, dans ce stade jaune avec le maillot bleu. Ce fut une immense émotion et une grande fierté »
- Luis Fernandez ancien joueur de l’équipe de France
20 Jun 2026 - Le Figaro
Par Gilles Festor
Il a la démarche balancée du cow-boy qui va pousser les portes du saloon en roulant des mécaniques. Prêt à se faire justice lui-même. Le regard fixé sur la pelouse verte du stade Jalisco, à Guadalajara, Luis Fernandez s’approche du point de penalty. Autour de lui, 65000 personnes retiennent leur souffle. Le score est de 3-3 dans une séance de tirs au but irrespirable. Il pose le ballon comme le tireur ferait rouler méticuleusement son barillet, chaussettes baissées et short haut. C’est encore la mode des années 1980. « Luis, mon petit Luis… Reste calme Luis », implore Michel Drucker, aux commentaires du quart de finale aux côtés de l’ex-international Roger Piantoni. «Ces mots, c’étaient probablement les derniers de ma carrière de commentateur. Et, cette phrase, je ne l’oublierai jamais. Je me suis adressé à lui comme un papa ou un frère peuvent le faire », se souvient l’animateur.
Action
Sur Antenne 2, le son grésille et les couleurs bavent sur les écrans. Ce 21 juin 1986, Fernandez reste d’un calme olympien alors qu’il a le sort d’un pays au bout du soulier. Carlos, le gardien du Brésil, tente une ultime intimidation en griffant de ses crampons le marquage à la craie du point de penalty. Le natif de Tarifa, en Espagne, s’en contrefiche. Imperturbable. Au Mexique, le pistolero tricolore dégaine avec une frappe du pied droit. Le geste est parfait. Le ballon caresse le petit filet intérieur et glisse au fond des buts. Imparable. Fernandez, avec le numéro 9 sur son maillot alors qu’il a évolué arrière latéral, part dans une course folle vers les tribunes. Ivre de bonheur. L’équipe de France se hisse en demi-finale de la Coupe du monde 1986 en faisant tomber le géant brésilien des Socrates, Zico et Julio César au bout d’un combat épique de 120 minutes (1-1 à l’issue du temps réglementaire).
Quatre ans après le maudit RFA-France de Séville, les champions d’europe 1984 écrivent la légende du «Mundial» de 1986. Au micro, Drucker reprend son souffle et parle déjà d’une « revanche » en voyant Fernandez tomber dans les bras de Platini, qui avait raté son tir au but, le jour de son anniversaire qui plus est. Immortelle image. À 9 300 kilomètres de là, la France explose de joie. Il est 22 h 30 et l’été s’est déjà invité. Elle se prépare pour la Fête de la musique, qui célèbre sa quatrième édition. À l’époque, le pays chante à tue-tête Ouragan, de Stéphanie de Monaco, se déhanche sur En rouge et noir, de Jeanne Mas, et craque pour Les Bêtises, de Sabine Paturel. Un podium 100% français au Top 50 à la mi-juin! Autres temps, autres moeurs. Ce glorieux samedi soir, les salles de cinéma sont restées vides, pour une fois. Il fait beau et chaud et une partie des Français vont sortir jusque très tard dans la nuit.
Dans cette France de la cohabitation, entre le président de la République, François Mitterrand, qui a envoyé un télégramme de félicitation aux Bleus, et son premier ministre, Jacques Chirac, on ne casse pas encore les Abribus. Les banlieues s’ennuient déjà, mais on n’incendie pas non plus les voitures les soirs de victoire. Tout cela viendra quelque temps après le Mondial de 1998. L’alcool rend le sang chaud, mais aucun débordement ne vient gâcher cette liesse fraternelle. Les groupes de musique sont de sorties, on klaxonne, on danse même la samba. Mais, ce soir-là, le carnaval est tricolore.
La fête est totale. Elle dépasse le ballon rond. Quelques secondes avant le coup d’envoi du match, les otages français Philippe Rochot et Georges Hansen s’étaient posés à Orly en provenance de Beyrouth après leur libération, la veille. Jacques Chirac était là pour les accueillir. Claude Sérillon avait d’ailleurs pris la main du direct depuis Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Et, au moment du début du match France-brésil, ce n’est pas un ballon de foot qu’on aperçoit sur le poste, mais les ailes du Mystère 20 sur le tarmac. « Je n’ai découvert cela que bien plus tard en revoyant le match lors d’une émission à la télé. Je me suis dit : “Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’otages ?” On était si loin de tout ça dans notre bulle au Mexique», confie Joël Bats. Le gardien des Bleus n’était pas passé à côté de la disparition de Coluche deux jours plus tôt. La moto de l’humoriste avait percuté un 38 tonnes près de Grasse. Un drame national. «On avait appris ça pendant qu’on préparait notre quart de finale, cela nous avait tous attristés. » La France avait bien besoin de ce réconfort. Et ce 21 juin, après ce match de légende, elle nage dans une douce euphorie.
La vague bleue a déferlé hors des frontières de l’hexagone. Au Liban, des miliciens chrétiens et musulmans ont fêté la qualification par des tirs de mitraillette. Encore plus improbable, à Hanoï, des Vietnamiens déchaînés se sont rassemblés devant l’ambassade de France en criant : « Phap, Phap ! » (« France, France ! »). C’est toute la francophonie qui se joint à la fête.
Une allégresse qui contraste avec le désespoir brésilien. Sur la pelouse, alors que les embrassades des Bleus n’en finissent pas, le réalisateur s’attarde sur un Brésilien désespéré qui se bouche les oreilles, puis la caméra fixe un jeune supporteur carioca. Il est blond et a les traits fins, ceux des héros du Prince Éric, croqués par l’illustrateur Pierre Joubert dans les romans d’aventures de Serge Dalens. Le regard dans le vide, il s’appuie sur son drapeau, inconsolable, comme tout un stade. Il y avait moins de 500 supporteurs tricolores dans l’enceinte. Les happy few de Guadalajara. Sacrés veinards ! «Comment ne pas se souvenir de ce match ! Mon frère (Socrates, NDLR) était sur la pelouse, mais mon idole c’était Platini. Il avait un côté brésilien aussi. C’était l’élégance et la classe. Sur le terrain, il flottait dans l’air, il ne courait pas. Je me souviens aussi de Jean Tigana, quel joueur! Cette génération m’a marquée », glisse, de passage au Figaro, Rai, ex-numéro 10 de la Seleção. « Mais ce match a été tellement douloureux, avec sa cruelle issue aux tirs au but… Malgré tout, ce fut exceptionnel. Il faut que les gens le revoient », ajoute l’ancien joueur du PSG.
Le Brésil pleure, mais il reste beau joueur face à cette équipe de France qui a aussi de l’or dans les pieds. Le sculptural milieu de terrain Socrates a ces mots, sincères et justes à propos de « Platoche », en fin de carrière, et qui a joué le Mondial diminué par une blessure au tendon d’achille : « Platini est un génie et il est impossible de marquer les génies.»
Même Sa Majesté Pelé s’incline devant ce chefd’oeuvre. Seize ans auparavant, il avait soulevé la Coupe du monde, déjà au Mexique, avec la plus grande équipe de l’histoire : « Je suis fier d’avoir participé au match contre l’angleterre, ici à Guadalajara, en 1970. C’était un match à suspense entre deux grandes équipes. Mais ce n’était rien par rapport à ce France-Brésil. Le rythme était incroyable. Le match du siècle. »
Le triomphe des Bleus face aux dieux du football provoque une onde de choc mondiale. « Le meilleur match de tous les temps », clame le quotidien mexicain Esto. «Foot de bonheur», célèbre L'Équipe, évoquant « un somptueux combat au sommet qui ne méritait pas de vaincu ». Le Figaro jubile aussi. «Les Bleus ont fait jeu égal avec les maîtres de la passe chaloupée et du déhanchement», écrit Dominique Pagnoud, l’un des envoyés spéciaux. Le quotidien consacre sa une à Joël Bats, le « battant » et le «héros » de la qualification. L’hommage est mérité. Le chevelu gardien, poète et chanteur à ses heures perdues, a réalisé le match parfait. Un de ceux qui auraient mérité un rare 10 sur 10 dans L'Équipe alors que le Brésil était favori en évoluant quasiment à domicile. « L’image qui me revient, c’est ce stade aux couleurs du Brésil, ces tambours et cette musique assourdissante. Une lumière jaune irradiait les tribunes», glisse-t-il avant de revenir sur sa performance, « une sorte d’état de grâce difficilement explicable. Il donne l’impression qu’on ne risque plus rien. » Il poursuit : « Tout cela remonte à quarante ans, mais les gens ne me parlent encore que de ça. C’était fantastique. J’avais envie que le match dure le plus longtemps possible, qu’il ne s’arrête jamais alors que le temps ne m’a jamais semblé couler aussi vite que ce jour-là. »
Comme les millions de téléspectateurs emportés par ce duel d’anthologie. Un ballon qui va à mille à l’heure entre les pieds d’artistes. Des attaques en pagaille. La furia du Brésil en début de match et l’ouverture du score de Careca (17e). Bats, qui sauvera la patrie bien plus tard en arrêtant un penalty de Zico (72e), puis le tir au but de Socrates, n’a rien pu faire sur cette action collective géniale. « On souffrait, mais on arrivait à les contenir. C’étaient des feux follets insaisissables. Là, je me dis : “Ça va être une raclée si on ne réagit pas.”» Les Bleus d’Henri Michel, qui étaient allés se recueillir dans une petite chapelle à l’intérieur du stade avant la rencontre, serrent les dents et laissent passer la tempête. Puis relèvent la tête, mordent dans les ballons comme des chiens affamés. Et le miracle se produit. Platini égalise (1-1, 40e) après une action litigieuse où Yannick Stopyra percute le gardien adverse. « Il s’est sacrifié pour la France ! », plaisantera plus tard le n° 10.
Plus rien ne sera marqué dans cette rencontre d’une intensité exceptionnelle qui est allée crescendo jusqu’au bout. Dans son livre Sous le soleil de Guadalajara (Éditions Hugo Sport), le député Karl Olive pointe une statistique : le temps de jeu effectif (le temps pendant lequel le ballon est réellement en jeu une fois retiré les arrêts de jeu, les touches, les remplacements…). Il fut de 71 minutes. Un record dans une phase finale de Coupe du monde. Les corps étaient pourtant mâchés par la chaleur de 35 °C (le match se déroule à midi au Mexique) à près de 1600 mètres d’altitude. « C’était abominable », se souvient Luis Fernandez en riant.
«Des conditions pourries pour un match qui fut pourtant magique. Le ballon ne sortait jamais des limites du terrain», ajoute l’ancien joueur devenu consultant pour bein Sports, diffuseur de l’intégralité du Mondial 2026. « Pour moi, ce quart de finale fut vraiment particulier. J’ai des origines espagnoles et j’ai choisi de représenter la France. Et je me retrouvais à affronter le Brésil, que j’admirais, dans ce stade jaune avec le maillot bleu. Ce fut une immense émotion et une grande fierté. »
Luis Fernandez, l’homme qui a ouvert les portes du paradis d’un plat du pied lors d’une inoubliable séance de tirs au but. Juste avant la délivrance, Bats s’adresse à lui. « Je savais qu’il était croyant, alors je lui dis : “Tu vas le mettre, je sais qu’on va gagner parce que Dieu est avec nous.” » Le milieu de terrain repositionné arrière latéral, lui tape dans la main.
« Mais, moi, j’étais tranquille, je maîtrisais la situation. Je savais où je voulais placer le ballon et il a fini exactement là où je voulais. Ensuite, comment décrire ça… C’est l’explosion de joie avec tous les Bleus », se souvient le relayeur du célèbre «carré magique » avec Jean Tigana, Alain Giresse et Michel Platini. « Jamais je n’ai autant compris que le football peut être une histoire d’amitié, de loyauté et de fidélité », confie Michel Drucker, qui a préfacé le livre de Karl Olive. De fraternité, aussi. Les héros aux cheveux blanchis seront réunis en petit comité à Cassis ce week-end pour se souvenir de cette aventure qui les lie à jamais. Est-ce qu’ils regarderont les images de ce match de légende ? « Je ne crois pas. Les copains savent que j’ai la larme facile. Ce serait très dur. L’important, ce sera de retrouver tous ces amis que j’admire », conclut Luis Fernandez.
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