La Fayette, « le Héros des deux mondes »


Marie-Joseph-Yves-Gilbert du Mortier, marquis de La Fayette, 
lieutenant-général (détail) (1834), de Joseph-Désiré Court.

250 ans des États-Unis - SÉRIE 2/6

Venu se battre pour la cause de l’indépendance américaine, La Fayette est devenu le Français le plus célèbre des États-Unis, alors que la France se méfie de ce personnage trop modéré.

« Il incarne le héros romanesque qui part de chez lui pour se battre pour une cause, 
il participe concrètement sur le champ de bataille à la victoire et son influence 
diplomatique contribue à obtenir une aide française déterminante » 
   - Mike Duncan historien et auteur 
      d’une biographie de La Fayette

30 Jun 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Chadds Ford (Pennsylvanie)

La petite rivière Brandywine s’écoule paisiblement entre les arbres. Un peu plus haut, le long d’une route de campagne, le champ de Sandy Hollow sert régulièrement de terrain aux manoeuvres des passionnés de reconstitutions en costume, qui tirent avec leurs mousquets à poudre noire en rejouant les batailles de la guerre d’indépendance. Un coup de feu similaire a bien failli mettre fin à l’aventure américaine d’un jeune volontaire français, à la fin de l’après-midi du 11 septembre 1777. Gilbert Motier, marquis de La Fayette, vient d’avoir 20 ans. Il est arrivé trois mois plus tôt en Amérique pour combattre aux côtés des insurgés. La bataille de Brandywine est son baptême du feu. George Washington et les Américains n’ont pas l’expérience de la manoeuvre et sont contournés par les Britanniques. La journée tourne à la déroute. La Fayette tente de rallier les troupes en fuite quand il est touché par une balle à la jambe. On le fait repartir vers l’arrière, la botte pleine de sang. La plus grande bataille de la guerre est perdue, mais La Fayette y a gagné l’estime de ceux auprès desquels il est venu combattre. Et celle du général Washington, qui avait surtout pris comme aide de camp ce jeune marquis pour des raisons politiques.

C’est aussi le début de la légende américaine de La Fayette. Celui qu’on a surnommé «le Héros des deux mondes » est de nos jours plus aimé aux États-Unis que dans son pays natal. Son rôle ultérieur dans la Révolution française a écorné son image. Trop libéral pour les monarchistes, trop conservateur pour les républicains : l’historiographie française n’aime guère cet aristocrate révolutionnaire, confondant sa modération avec de l’irrésolution.

La résolution ne manque pourtant pas à La Fayette, parti en Amérique en désobéissant à sa famille et à son roi. Rien ne semble le décourager. Le jeune volontaire est d’abord éconduit par le Congrès lorsqu’il arrive à Philadelphie, après avoir débarqué en Caroline du Sud. Les Américains en ont déjà assez de ces aventuriers européens qui exigent des grades et des soldes. Mais, en lisant plus attentivement ses lettres de recommandation, on comprend que ce jeune homme est un authentique marquis, ne demande aucune rémunération, et connaît personnellement le roi de France. On le rappelle et on lui offre le grade de major général. La Fayette dîne le soir même avec le général Washington, qui en fait l’un de ses aides de camp. Il est subjugué. Cette rencontre marque le début d’une profonde affection mutuelle. Washington, de caractère plutôt réservé, est désarmé par l’enthousiasme et la sincérité du jeune homme, sa candeur et son absence de morgue. À Washington, qui se dit gêné de lui présenter son armée en haillons, La Fayette répond qu’il est venu pour apprendre.

Mélange d’un d’Artagnan en plus riche et d’un Candide en plus belliqueux, La Fayette est venu défendre une cause, mais il cherche aussi la gloire. Issu d’une longue lignée de militaires, orphelin très jeune d’un père tué à la bataille de Minden, pendant la guerre de Sept Ans, il veut être soldat. Il lit des livres de tactique. Il est courageux et volontaire. Après la bataille de Brandywine, Washington finit par accéder aux demandes du jeune homme et lui donne le commandement d’une division. « Sa blessure à Brandywine lui vaut le respect général »,

dit Mike Duncan, historien et auteur d’une biographie de La Fayette : Hero of Two Worlds. The Marquis de La Fayette in the Age of Revolution (non traduit). « On est ému par ce jeune homme romanesque, mais il y a aussi des raisons politiques à cette affection générale de la population, à un moment où les Américains ont désespérément besoin d’un soutien extérieur. Et, même s’ils se battent pour fonder une république, ils sont flattés de voir un marquis se ranger dans leur camp. »

La Fayette incarne pour les Américains l’espoir d’une aide officielle de la France. Elle se matérialise en 1778. Après les revers de l’année précédente et les rigueurs de l’hiver à Valley Forge, non loin de Philadelphie, où l’armée américaine est cantonnée, la France entre en guerre à ses côtés. Lorsque arrive au printemps une flotte française commandée par l’amiral d’estaing, La Fayette joue le rôle d’officier de liaison entre les nouveaux alliés. Mais les déboires s’accumulent. La flotte doit renoncer à entrer dans la baie de New York. Une tentative pour prendre Newport échoue et une tempête disperse les navires. Et d’estaing essuie un nouvel échec au moment de s’emparer de Savannah. La déception entraîne des tensions. À Boston, La Fayette doit calmer le sentiment antifrançais.

Il repart pour la France, où on le reçoit en héros. « Après avoir incarné la France pour les Américains, il devient pour les Français le symbole de la cause américaine, dit Mike Duncan. Il sert aussi de lien personnel entre les principaux acteurs de la guerre : en Amérique, c’est un intime de George Washington ; quand il retourne à Versailles, il a accès direct à Vergennes, et même au roi Louis XVI et à la reine Marie-antoinette. »

Il comprend aussi instinctivement le pouvoir que lui confère la célébrité. Il fait reproduire des portraits de Washington, qu’il distribue. Cette campagne de relations publiques n’est pas entièrement désintéressée. Il espère aussi se voir confier le commandement du corps expéditionnaire français que l’on rassemble pour l’envoyer en Amérique. Mais Versailles préfère le confier à un soldat expérimenté, le comte de Rochambeau. La Fayette retourne se battre sous l’uniforme américain, cette fois avec une autorisation officielle. S’il ne joue pas le rôle qu’il espère à la tête de l’expédition française, il a une influence décisive dans la campagne qui met fin à la guerre. La division qu’il commande en Virginie contribue à attirer le général anglais Cornwallis dans la petite ville de Yorktown, où les Anglais seront assiégés et finalement vaincus. La Fayette s’illustre en menant l’un des assauts qui mettent à bas les défenses de la ville. « La Fayette aura finalement joué un triple rôle, dit Mike Duncan. Il incarne le héros romanesque qui part de chez lui pour se battre pour une cause, il participe concrètement sur le champ de bataille à la victoire et enfin son influence diplomatique contribue à obtenir une aide française déterminante. »

Au cours des années qui suivent la guerre, sa renommée est immense. Son hôtel particulier à Paris est le rendez-vous des Américains, de Jefferson à Adams. Ses liens quasi filiaux avec George Washington ne l’empêchent pas d’inciter celui-ci à respecter les promesses de la Déclaration d’indépendance. Abolitionniste convaincu, il tente de le convaincre de renoncer à l’esclavage et lui propose même d’acquérir avec lui une plantation pour affranchir tous les esclaves.

Quand éclate la Révolution française, le succès de son expérience américaine le fait s’enthousiasmer pour les événements. Il rédige avec l’aide de Thomas Jefferson une ébauche de la Déclaration des droits de l’homme. Présentée à l’assemblée nationale trois jours avant la prise de la Bastille, elle inspire le texte final de Sieyès et de Mirabeau.

Mais les idéaux de cet aristocrate progressiste sont vite balayés. Il ne devient pas le Washington français. Sa tentative pour sauver la royauté en la transformant en une monarchie constitutionnelle échoue après la fuite de Varennes. S’il voit les événements lui échapper, La Fayette fait cependant toujours preuve de courage, comme lorsqu’il condamne les Jacobins à la tribune de l’assemblée, où ils siègent en nombre. Ce franc-parler est dangereux. On lui confie le commandement d’une armée révolutionnaire quand la guerre éclate, en 1792, mais il n’échappe à la guillotine qu’en prenant la fuite. Il n’a que 34 ans. Emprisonné en Autriche, mis à l’écart sous l’empire, La Fayette retrouve son rang à la Restauration, où il joue un rôle politique de premier plan.

Il connaît un nouveau moment de gloire lors de son retour en Amérique, à l’occasion d’une grande tournée de treize mois, en 1824-1825. « Ce voyage établit la légende de La Fayette », dit Ryan Cole, historien et auteur d’un ouvrage consacré à ce retour triomphal : The Last Adieu. « Après avoir été le plus jeune général de la guerre d’indépendance, il revient comme le dernier survivant de cette génération».

L’accueil qu’il reçoit est délirant. Il est fêté partout où il passe, et traverse le pays tout entier. On vend des produits dérivés, ses portraits décorent de la vaisselle, on donne son nom à des lieux les plus variés, que l’on trouve depuis partout aux États-unis. Sa visite intervient au moment où l’indépendance américaine acquiert son aura de légende et où les États-unis commencent à célébrer leur épopée nationale. « À Philadelphie, l’independence Hall, où ont été signées la Déclaration d’indépendance et la Constitution, était presque tombé en ruine. L’édifice est remis en état à l’occasion de sa visite et est aujourd’hui l’un des lieux historiques de notre pays. »

« La Fayette est celui qui apporte une dimension humaine à l’alliance alors inattendue de la France et de l’amérique, explique Ryan Cole. Ce jeune homme, venu se battre pour une cause, avait aussi un sens inné et très moderne du symbole. Son personnage ressurgit régulièrement depuis. La Première Guerre mondiale voit se multiplier les monuments lui étant dédiés, et le général Pershing annonce en 1917 l’arrivée des Américains dans la guerre avec son fameux “La Fayette nous voilà !” »

En France, sa réputation est plus ambivalente. Le personnage est rejeté par la droite comme par la gauche. Les conservateurs voient en lui un francmaçon et un révolutionnaire, traître à sa classe. Michelet le traite d’« idole médiocre que la Révolution a élevée bien au-dessus de ses maigres talents ».

L’historiographie marxiste le dénonce comme un aristocrate et une « idole de la bourgeoise révolutionnaire ». Sa statue équestre, érigée dans la cour du Carrousel, au Louvre, par une souscription américaine, est déplacée pour construire la Grande Pyramide, en 1984. Un projet pour le faire entrer au Panthéon, en 2007, est abandonné après avoir soulevé l’opposition de Jean-noël Jeanneney, qui fut le président des cérémonies du bicentenaire de la Révolution, en 1989. « C’est d’autant plus curieux que La Fayette défend des idées très modernes », dit Vincent Bouat-ferlier, directeur de la Fondation Chambrun, qui gère le legs de La Fayette et son château de La Grange, « mais c’est peut-être dû à la complexité d’un personnage qu’il est difficile de faire entrer dans une case ».


● 250 ans des Étatsunis : La Fayette, « le Héros des deux mondes »
Alamy Stock Photo via Reuters 
● Les tribunes d’astrid Panosyanbouvet et de Pierre Steinmetz
● La chronique de Renaud
● Girard Rencontres au château de Tocqueville 

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