«Il y a ceux qui le défendent et ceux qui lui tombent dessus»


BUDA MENDES. GETTY. AFP qu’il est remplacé 
à la fin du match contre la Norvège, vendredi.

Le capitaine des Bleus, star planétaire à 27 ans, divise en France et «Libé» a tenté de comprendre les ressorts de cette relation passionnelle.

30 Jun 2026 - Libération
Rachid Laïreche

Dans une petite rue planquée à l’ombre dans le nord de Bondy, deux gars papotent du Mondial. Jafar et Djibril, la vingtaine chacun, ont grandi dans les parages. Plus jeunes, ils ont joué au foot dans l’équipe locale. Les compères racontent les secrets de la ville de Seine-Saint-Denis, bercée par la route nationale polluée, bruyante et bouchonnée. Forcément, l’enfant chéri du coin atterrit dans la discussion. Ils côtoient «des gens» qui le connaissaient «personnellement». Jafar se gratte le menton. «Je n’ai pas connu Kylian Mbappé. Il est parti très tôt de Bondy. C’est un personnage important de la ville mais il ne fait pas l’unanimité, dit-il en introduction. Tu tomberas sûrement sur des gens qui ont connu ses parents. Ils te diront du bien de lui, mais sinon comme partout ailleurs en France, tu trouveras des personnes qui en parlent avec des étoiles dans les yeux et d’autres qui le détestent.» Djibril dresse la liste des reproches en faisant le compte avec ses doigts. «Il se la raconte trop» ; «il a fait sa star au PSG» ; «il a oublié les gars de Bondy» ; «les équipes jouent moins bien avec lui parce qu’il cherche trop la lumière.»Le capitaine transmet son brassard alors qu’il est remplacé à la fin du match contre la Norvège, vendredi.

«UNE TENSION ENTRE DEUX RÉCITS»

Kylian Mbappé, 27 ans, capitaine de l’équipe de France, champion du monde à 19 ans et meilleur buteur de l’histoire des Bleus, mènera une nouvelle fois l’attaque tricolore ce mardi soir, en seizième de finale de la Coupe du monde au MetLife Stadium de East Rutherford. Tous les regards seront braqués sur lui face à la Suède. Kylian Mbappé est star à l’international mais fait débat dans son pays. Chacun de ses gestes est commenté, débattu et disséqué. Il suffit de prononcer son nom en famille, au café ou dans une boucle de discussion pour comprendre la folie du clivage. Il est surnommé «le dictateur» ou «Mobutu» – du nom du despote à la tête du Zaïre (l’actuelle république démocratique du Congo) durant trois décennies– par ses opposants sur les réseaux sociaux. Il contrôlerait tous les rouages du vestiaire et ses alentours avec autorité. La dernière vidéo qui a fait réagir ses haters remonte à la semaine passée, après la victoire des Bleus face à la Norvège (4-1). On aperçoit l’attaquant français donner des instructions à l’arbitre en lui tendant son brassard de capitaine au moment de quitter le terrain, pour que celui-ci le transmette à Aurélien Tchouaméni. Des montages de lui en treillis militaire existent pour illustrer tous les moments qui font jaser.

Les émissions télé et radio spécialisées n’échappent pas à la tendance. Chaque jour un nouveau débat. Son placement sur le terrain ? Sa relation aux autres ? Sa communication ? Ses prises de position politiques ? Une partie des supporteurs et des observateurs ont même posé cette question au premier degré : l’équipe de France peut-elle être plus forte au Mondial sans lui ? Le capitaine a mis fin au débat en plantant deux pions au Sénégal lors du premier match des Bleus.

La star du ballon passionne, énerve, exaspère et fait briller les yeux des minots. «Je n’ai jamais connu un truc de la sorte dans le foot, explique un journaliste sportif qui suit la star française à la trace. Je parle de lui avec des anciens joueurs, des dirigeants, des responsables de la Fédération, des communicants ou des collègues et c’est à chaque fois le même schéma. Tu as ceux qui le défendent aveuglément face à ceux qui lui tombent dessus de manière disproportionnée.» La nuance est rare. Le clivage fou autour du capitaine de l’équipe de France ne concerne pas seulement les supporteurs devant leur écran. Il touche toutes les strates de la société.

Kylian Mbappé touche plusieurs cordes sensibles à la fois. Le sport de haut niveau, l’argent, le pouvoir, la remise en cause de l’ordre établi. Tous les milieux l’étudient comme un sujet de thèse. A la tête de 7Kids – «une agence média qui combine stratégie de marque, créativité et performance digitale» –, Thomas Jamet travaille depuis des années avec les plus grandes marques. Il a fait un audit pour analyser la trajectoire du Bondynois et sa puissance économique. Kylian Mbappé a touché lors de la dernière année, selon Forbes, des revenus estimés à plus de 83 millions d’euros – dont 22 millions générés par ses partenariats commerciaux. «En France, on parle de lui quoi qu’il fasse, en bien ou en moins bien, explique Thomas Jamet. Il y a là une tension entre deux récits: celui des médias –le petit gars de Bondy qui arrive au sommet, et la France adore les histoires de méritocratie mais adore aussi les détester –, et la façon dont il se présente, en chef d’entreprise haut de gamme qui impose ses règles.»

Le débat autour de Kylian Mbappé est un sujet interne à la France. A l’international, il incarne «un récit méritocratique pur» –dixit Jamet. Le sociologue du sport Seghir Lazri, qui a aussi analysé le clivage, positionne l’attaquant dans «l’histoire des populations issues de l’immigration dans le football». Kylian Mbappé a des origines camerounaises par son père et algériennes par sa mère. Seghir Lazri le compare à Zinédine Zidane («figure de l’immigré qui ne fait pas de bruit») et Karim Benzema («qui a commencé à contester les représentations péjoratives sans avoir le poids politique»). Le sociologue décrit le meilleur buteur des Bleus comme un sportif «armé et préparé avec des ressources culturelles précieuses» pour «faire face, résister et imposer ses propres règles». Une position de force qui crée logiquement des remous.

«LE GAMIN A FAIT GAGNER UNE COUPE DU MONDE»

La canicule tabasse Bondy comme le reste du pays. Stéphane (le prénom a été modifié) se gratte la tête dans une brasserie au bord de la nationale. Il a joué au foot dans la même équipe que Wilfrid Mbappé (le père de Kylian). Il a également croisé le chemin de Fayza Lamari (la mère). Il raconte des anecdotes en pagaille sur les parents avant de bifurquer sur le fiston. «Je ne cherche même plus à débattre, les gens ont perdu la tête. Le gamin a fait gagner une Coupe du monde à la France et il peut en ramener une nouvelle en juillet, dit-il en sirotant un Coca flottant au milieu des glaçons. Il a de l’assurance, comme toutes les stars qui atteignent son niveau. La France devrait être fière de lui mais les gens préfèrent polémiquer sur des trucs bidon.» Stéphane dresse lui aussi la liste «des choses bien» en faisant le compte avec ses doigts. «Il a pris la parole contre l’extrême droite» ; «il a monté une fondation pour aider les gamins» ; «il a défendu les droits des joueurs de l’équipe de France contre la Fédération».

Kylian Mbappé prend la parole à sa guise. Il a dénoncé publiquement les violences policières subies par Michel Zecler, la mort de Nahel Merzouk tué par un tir policier à Nanterre et les critiques de l’ancien président de la fédération de foot, Noël Le Graët, à l’encontre de Zinédine Zidane. Il a aussi clamé son opposition au Rassemblement national. Des positions tranchées et assumées dans un monde qui pèse et sous-pèse le moindre mot. L’ancienne gloire de l’équipe de France, Michel Platini, lui a récemment conseillé de «s’inspirer de Zidane, Messi ou Ronaldo qui prennent position sur pas grand-chose» pour éviter de se «fâcher avec la moitié de la Terre». C’est mal connaître la bête. Kylian Mbappé se mêle de tout : du terrain, de la chose publique, des contrats et des sponsors de l’équipe de France. «Il n’est pas simplement dans une quête de reconnaissance sportive mais aussi dans une lutte pour une plus grande protection sociale des footballeurs. Les fédérations et institutions sportives sont de plus en plus fragiles et ne répondent plus aux impératifs du marché, explique Seghir Lazri. Il a une puissance qui le rend incontournable et puissant dans beaucoup de domaines. Kylian Mbappé est devenu une sorte d’acteur syndical qui redéfinit les règles de manière plus égalitaire et plus éthique.» Une sorte de Robin des Bois millionnaire.

La tension autour de Kylian Mbappé a été accentuée après son départ du Paris Saint-Germain en 2024. Il a joué sept saisons sous les couleurs du club de la capitale. Il a marqué un tas de buts (256) mais il est parti pour le Real Madrid sans gagner la Ligue des champions, en conflit avec la direction et en rupture avec les supporteurs. Récemment, après une longue bataille juridique, le PSG a été condamné à lui verser 61 millions d’euros – la somme correspond à ses salaires, primes et congés payés réclamés. Une décision qui fait grimper dans les tours Amadou. Il est abonné au Parc des princes depuis des lustres. Le trentenaire fait tous les déplacements. «Il aurait pu être une des plus grandes légendes du club mais il a tout gâché pour défendre ses intérêts comme un mercenaire. Il a perdu le respect des supporteurs alors que c’est le meilleur buteur de l’histoire du PSG, lâche-t-il dans un centre commercial du Val-de-Marne. Personne ne lui reproche sa signature au Real Madrid, il a le droit d’atteindre ses rêves, mais il existe des manières de faire.»

«FRANCHEMENT, JE NE PEUX PLUS LE PIFFRER»

Amadou a un point commun avec de très nombreux fans du PSG : «la fierté et la joie» d’avoir remporté deux Ligues des champions après le départ de Kylian Mbappé. Au téléphone, David, un autre abonné du Parc des princes, ne prend aucun gant. «Franchement, je ne peux plus le piffrer. Je souhaite la défaite du Real Madrid à chaque match. En équipe de France, c’est différent. Je suis pour les Bleus mais je ne veux pas le voir briller.» La rancune est tenace et à durée indéterminée. Kylian Mbappé, produit de la banlieue parisienne, recevra «à coup sûr», préviennent les déçus, un accueil houleux le jour où il foulera la pelouse du Parc des princes sous les couleurs du Real Madrid.

Les critiques et les attaques ne freinent pas la demande. La star des Bleus collabore avec des enseignes de luxe comme Hublot, Dior et Oakley. Il reste ultra-sollicité par les marques. Le directeur de la communication chez Orange – partenaire de l’équipe de France –, Quentin Delobelle, a croisé Kylian Mbappé en mars lors du tournage de la publicité qui passe tous les jours à la télé en cette période de Coupe du monde («Si les Bleus vont en Amérique, ce n’est pas pour jouer la comédie»). Le communicant prévient d’emblée : «Kylian Mbappé n’est pas un produit marketing parce qu’il n’y a aucune passivité en lui. Il intervient à tous les échelons de fabrication.» Quentin Delobelle a travaillé avec de nombreux artistes et sportifs – des clivants et des consensuels. «Dans notre milieu, lorsque tu collabores avec un joueur comme Mbappé, tu es obligé d’être précis et de choisir un angle, dit-il. Nous avons choisi l’autodérision pour le voir différemment. Travailler avec un personnage comme lui, c’est beaucoup plus excitant que de collaborer avec une personne qui n’a aucune aspérité, mais la publicité ne résout pas le clivage. Personne ne révise son opinion après avoir vu un spot publicitaire amusant. Ce que peut faire une pub, c’est de montrer une partie du personnage que le débat polémique ne couvre pas.»

Thomas Jamet compare la trajectoire de Kylian Mbappé à celle de Taylor Swift. La star américaine pèse 2 milliards de dollars de fortune (environ 1,7 milliard d’euros), cartonne à l’international et clive aux Etats-Unis, notamment depuis qu’elle s’est opposée à Donald Trump. «Chez les deux, le business se joue en famille, et c’est une rupture avec le modèle dominant de leur industrie, argumente le spécialiste de l’industrie des médias et du digital. Kylian Mbappé pilote sa marque en circuit familial fermé, sans agent, un cas rarissime dans un football verrouillé par les intermédiaires.» Taylor Swift a également construit sa carrière avec ses parents en première ligne. «Dans les deux cas, la cellule familiale est un rempart contre l’industrie. Elle est garante d’un contrôle total sur l’image et les revenus.» Les deux trajectoires reposent «sur le même mythe fondateur» : des gamins qui renoncent à une enfance ordinaire pour atteindre leur rêve. Les deux stars planétaires pilotent leur marque personnelle comme une entreprise avec «un contrôle quasi total» de la narration. Elles ont les mêmes gestes de «réappropriation». Taylor Swift a réenregistré ses masters pour reprendre la propriété de son oeuvre. Kylian Mbappé a déposé son nom et sa célébration après chaque but à l’Institut national de la propriété industrielle. Leur base mondiale rend «le clivage local commercialement indolore».

«PEUT-ÊTRE QU’IL A BESOIN DES CRITIQUES POUR RÉUSSIR»

La nuit tombe à Paris. Les corps se traînent sur les bords du canal Saint-Martin. Des plongeons, de la boisson, de la musique et une chaleur qui assomme. Il suffit de prononcer son nom. Kylian Mbappé ? Un groupe de copains balancent des mots entendus des centaines de fois ailleurs. «Crâneur» ; «génie» ; «arrogant»; «visionnaire». Personne ne remet en doute son talent footballistique mais le désaccord est total sur sa personnalité, comme toujours. Elodie, 29 ans et qui travaille dans la communication, tente un truc: prendre un chouïa de recul pour mettre de la nuance. «Tout le monde donne son avis sur un sportif qui affiche clairement ses ambitions et qui tente de les atteindre, explique-t-elle à ses potes. Mbappé sait très bien que sa personnalité est clivante et il ne changera pas. Il se prend tous les coups à chaque défaite et il ne se cache jamais. Peut-être qu’il a besoin des critiques pour réussir.»

Elodie se permet de poser une question au milieu du brouhaha: «Qui connaît tous ses sacrifices pour en arriver là ?» On se souvient d’une rencontre fortuite avec Kylian Mbappé à Clairefontaine. Il avait 12 ans à peine et (déjà) un paquet de clubs professionnels sur son dos. Il passait en toute détente les tests pour intégrer le Centre technique national de football. En fin de journée, entre deux chips et une gorgée de jus de fruits, le gamin (pas encore star) entouré de ses parents avait lâché cette phrase au premier degré : «Je veux gagner le ballon d’or et la Coupe du monde.» Kylian Mbappé a toujours fait ce qu’il voulait.

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