KYLIAN MBAPPE CAPITAINE AD HOC
Kylian partout, Mbappé de toute part
Il clive, passionne, agace, fascine… Omniprésent sur le terrain et en dehors, l’avant-centre des Bleus sera en première ligne ce mardi soir face à la Suède. Incontournable.
«J’ai pleinement mesuré ce qui se joue ici. J’ai toujours dit que jouer pour mon pays était important.» Kylian Mbappé le 21 juin
30 Jun 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial dans le Massachusetts
Le champion dans la cité. Mercredi 17 juin, les Bleus restaient sur une victoire 3-1 contre le Sénégal acquise la veille. Et le terrain de l’université de Bentley (Massachusetts), où s’entraîne le groupe tricolore entre deux matchs, est le théâtre d’une petite opposition entre ceux qui ont peu joué à East Rutherford, mélangés à quelques joueurs issus des équipes de jeunes du New England Revolution, le club local. Les quelques reporters qui suivent l’affaire ne sont plus bien loin d’une sieste réparatrice sur l’unique tribune tubulaire bordant le terrain, quand un arc électrique traverse le lieu : Kylian Mbappé est là, au milieu d’eux. Flanqué d’un garde du corps, il grimpe à travers les rangées de sièges et prend place dans une petite cabine en surplomb, où deux analystes vidéo du staff de l’équipe de France décortiquent sur le vif le peu qu’il y a à voir.
La star du Real Madrid y passera une petite demi-heure. D’un naturel relax, un membre du service com des Bleus y perdra son flegme, «filmez l’entraînement les gars, pas le joueur», avant d’organiser un ordre de passage pour filmer à travers une vitre le capitaine des Bleus les yeux fixés sur les deux écrans. En surplomb, d’accord, mais aussi avec ceux qui sont là pour le raconter lui, et raconter son équipe lors du Mondial américain. Un bain de foule étant totalement impensable à l’échelle de starification où navigue le joueur depuis huit ans, on est alors au maximum de la connexion entre lui et le public : hautement symbolique.
Cinq jours plus tard, sur la pelouse du Lincoln Financial Field après une pause à la mi-temps de près de deux heures, le temps que les orages s’abattant sur Philadelphie se déportent vers le nord, Mbappé revient sur le terrain avec ses coéquipiers sauf Mike Maignan, distrait. Il jette un oeil et se met en rogne. «Ils ont passé vingt minutes à éponger la partie où l’on devait défendre alors qu’ils n’ont rien fait sur la portion de terrain où on attaquait, expliquerat-il après la partie remportée (3-0) contre les Irakiens. Tant qu’à faire, j’aurais préféré l’inverse. Sur le moment, c’était une petite contrariété. Mais ça passe.» On l’aura vu mouliner des bras pour exhorter les préposés en gilet vert fluo à écoper la moitié de terrain adverse, prendre les arbitres à témoin. Puis, le Bondynois est passé à autre chose.
UN GUIDE MAIS PAS SEULEMENT
Après trois semaines à faire des ronds dans l’eau, les Bleus vont enfin prendre la haute mer ce mardi au MetLife Stadium d’East Rutherford (New Jersey) face à la sélection suédoise, pour un seizième de finale qui enverra le perdant dans l’avion du retour. Et les circonvolutions tricolores sur le sol américain racontent l’histoire d’une emprise : Mbappé dans tous les rôles, depuis le rhétoricien d’une éloquence sans commune mesure avec n’importe lequel de ses coéquipiers, jusqu’au jardinier, en passant par le soutien psychologique en privé comme en public à un Ousmane Dembélé sur des braises depuis deux semaines, le consultant sur la voie tactique à emprunter contre les Sénégalais en ouverture, l’animal social qui décide de gaver de ballons ses coéquipiers face aux Norvégiens vendredi. Et, bien sûr, le joueur, quatre buts et deux passes décisives avant la Suède.
Dans le détail, il martèle une antienne à chaque apparition publique, même de quelques minutes : «Apprendre aux gens ce qu’est une Coupe du monde» pour qu’ils profitent de l’événement. Un guide, mais pas seulement : la star tricolore voit au-delà du vestiaire des Bleus. Peutêtre même du monde du foot. A son idée, il parle à tout le monde : vous, moi, les autres. Et il raconte inlassablement une équipe offensive où quatre attaquants ont leur rond de serviette, contrairement à 2018 et 2022 – c’était trois – «avec des jeunes talents à intégrer», autant dire une équipe de France vivant avec le risque qu’il faut protéger et, pourquoi pas, chérir pour ses fragilités. Le 21 juin à Philadelphie, veille du France-Irak : «J’ai pleinement mesuré ce qui se joue ici. J’ai toujours dit que jouer pour mon pays était important, il en va d’ailleurs de même pour chaque joueur de chaque nation qualifiée. Après, moi, j’ai toujours occupé la grande scène. Et il est clair qu’un doublé contre le Sénégal [il avait ouvert et fermé le score lors du match du 16 juin, ndlr] n’est pas suffisant pour être à la hauteur de ce qu’il se passe.»
A l’usage, souvent éprouvé depuis trois semaines puisque Mbappé prend la parole sans arrêt dans cette Coupe du monde, les témoins ressentent une sorte de vertige. Celui qui portait le brassard avant lui, Hugo Lloris, avait réduit la fonction de capitaine des Bleus à l’os : deux ou trois remontées de pendules bien senties en interne par compétition, une certaine présence sur le terrain dans les moments chauds et le pli de se foutre de la gueule des journalistes en leur racontant n’im porte quoi à chaque fois qu’on lui tendait un micro. Sa croix à lui. Et elle valait son pesant de désillusion. Mbappé rêve encore d’interactions. A Philadelphie, il s’est fait secouer trois fois dans une même question, la première qu’il ait prise à peine assis : son année à zéro titre avec son club du Real Madrid et «les leçons» qu’il a dû en tirer, son manque d’effort défensif dans le contre-pressing c’est-à-dire à la perte du ballon et un Paris Saint-Germain qui écrase la scène européenne depuis qu’il en est parti. On a senti une certaine crispation : le mot «leçon» n’allait pas passer tout seul. Mais il ne s’est pas démonté : «Les équipes qui gagnent inspirent toutes les autres dans le foot actuel. C’est la culture de l’instant, on est en plein dedans. Il aurait fallu copier le jeu de possession [du ballon] du Barça [au début des années 2010], puis l’attaque à trois du Real quand il enchaînait les titres en Ligue des champions [en 2016, 2017 et 2018, 2022 et 2024], puis l’intensité du Bayern Munich. Aujourd’hui, c’est le contre-pressing du PSG. C’est toujours comme ça.» En langage moins diplomatique: un coup à droite, un coup à gauche et bim ! C’est Pâques. Mais moi, je suis en responsabilité.
L’HISTOIRE DU VERRE À MOITIÉ PLEIN
Et dans le foot comme ailleurs, il faut un chemin. Une vision, et quelqu’un pour la porter. Sur Dembélé, en plein désarroi personnel en début de compétition : «J’ai revu le match contre le Sénégal deux fois. Une fois tout seul, une fois avec le staff. On alignait quatre attaquants [Michael Olise et Désiré Doué en plus de Dembélé et lui] et pour moi, Ousmane a été le meilleur des quatre en première mi-temps. Et même ensuite : sur le premier but [inscrit par Mbappé à la 66 minute], c’est sa course qui fixe le défenseur sénégalais Moussa Niakhaté et nous permet de marquer. S’il ne fait pas cette course, je ne fais pas mon appel, Michael ne fait pas la passe, il n’y a pas de but. Ousmane connaît l’équipe de France puisqu’il est là depuis 2017, il connaît le paysage médiatique qui va avec, il a aussi été blessé en fin de saison donc il faut être très tranquille quand on parle de lui. Vous savez très bien qu’il a d’énormes qualités. On parle d’un Ballon d’or.» Quinze minutes plus tard, son sélectionneur, Didier Deschamps, n’a pourtant pas caché les difficultés du même face aux Sénégalais. Sur le fond, Mbappé n’a pas tort: c’est l’histoire du verre à moitié plein, le foot étant suffisamment contradictoire et difficile à lire pour qu’il puisse y puiser un récit tenant lieu de bouée de sauvetage pour son coéquipier. «Personnellement, je suis un amoureux du jeu. J’aime regarder les matchs, comprendre ce autour de quoi ma vie tourne, identifier les moindres détails qui font la performance, j’aime apprendre aussi. Quand ils réfléchissent le foot, les journalistes et les [ footballeurs] amateurs identifient les connexions directes, le nombre de passes entre deux joueurs par exemple. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi les courses à vide [où le joueur attire un adversaire sans recevoir le ballon], la manière de se positionner, c’est plus complexe. J’ai joué trois Coupes du monde : une à droite [en 2018], une sur le côté gauche [en 2022] et là, je suis avant-centre. Mais sur le terrain, tout est question d’animation. Comment tu joues, contre qui tu joues, avec qui tu joues. Il y a aussi le côté émotionnel d’une Coupe du monde, la crispation. Mais tout ça, c’est difficile à expliquer.» Il veut surtout dire que c’est difficile à entendre.
UNE ÉNERGIE CONSIDÉRABLE
L’éternel procès en arrogance n’est jamais loin, alors il prend sa part. Le monde extérieur d’un côté ; son équipe de l’autre, une entité dont il est l’image publique par la force des choses puis, par choix et par ambition, la locomotive et le garant. Et le capitaine qu’il est pour faire inlassablement la jonction sur toute la durée de la compétition. En expliquant quand c’est possible là où Lloris n’avait jamais ouvert une porte, pour faire vivre quelque chose.
Mbappé s’est énormément employé lors de l’interminable mi-temps de deux heures du match contre l’Irak, le temps que les orages s’abattant sur Philadelphie migrent plus au nord, pour «tenir» émotionnellement chaque joueur dans le moment et la réalité du match en cours, du sur-mesure puisque les tricolores s’en étaient alors remis à leurs routines toutes personnelles et l’utilisation de leur smartphone. Il s’en est expliqué dans un couloir du Lincoln Financial Field pour laisser entendre qu’il y avait laissé une énergie considérable, le prix à payer de son leadership et des imprévus qui émaillent une compétition longue de six semaines. Partant, quelques présents se sont mis en tête de revisiter son étrange visite lors de l’entraînement des remplaçants du 17 juin, entraînement qui ne concernait en rien le joueur qu’il est.
A la fois une prise de responsabilité et le spectacle de cette responsabilité, l’extension ad nauseam du domaine où Mbappé se voit intervenir et la démonstration de cette extension. Au fond, la distinction n’a, de son point de vue, aucun sens : l’ambition et la formalisation de cette ambition sont une seule et même chose dans le monde où il vit. Par ailleurs, il était aussi là pour regarder le comportement des remplaçants, toujours soupçonnés d’en faire moins dès qu’ils comprennent qu’ils ne joueront pas ou peu durant la compétition. Ça ne doit pas rigoler tous les jours. Mais le capitaine des Bleus n’est pas là pour ça.
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30 Jun 2026 - Libération
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Dès ses premiers matchs, Kylian Mbappé a pris la lumière, et la lumière, c’est difficile à expliquer. Une façon d’occuper l’espace, de sourire en biais, de donner un peu de soi mais pas trop, juste ce qu’il faut pour générer une ombre de frustration et doper l’imaginaire, c’est une sorte de grâce. Mais avoir la grâce ne suffit pas toujours, il faut savoir l’entretenir, la faire prospérer, et durer surtout. Ils sont peu à y être parvenus. Zinédine Zidane assurément, malgré le coup de boule fatidique de juillet 2006, en pleine finale de Coupe du monde. Que son image n’en soit pas sortie écornée plus que cela prouve qu’il avait ce quelque chose en plus que possède aussi l’actuel capitaine de l’équipe de France, champion du monde à 19 ans et toujours au top huit ans plus tard.
Mais la lumière, trop forte, peut brûler aussi. Et Mbappé en a fait l’amère expérience durant ses derniers mois au PSG et ses deux ans au Real Madrid. Soudain on adorait le détester. Le petit gars de Bondy devenu chef d’entreprise en circuit familial fermé, et même, mieux que ça, mannequin adulé par les marques, adulé tout court, ça finit par énerver. Pour certains, il se la raconte trop, pour d’autres, il gagne trop d’argent. Ou il parle trop. Le «trop» agace. Contrairement à Zidane, en effet, Mbappé parle. Et prend même des risques. Par exemple quand il s’est exprimé contre le RN. Rien ne l’y obligeait, bien au contraire, et il l’a fait. C’est vrai que les joueurs de foot gagnent trop d’argent, c’est vrai qu’ils paraissent souvent incroyablement déconnectés d’un quotidien difficile pour beaucoup. Mais savoir envoyer du rêve n’est pas donné à tout le monde. Et Mbappé, ça, c’est quelque chose qu’il sait faire. Et pas seulement en France. Le Bondynois est devenu une star planétaire. Qui, depuis le début de cette Coupe du monde, fait un sansfaute. Et même, mieux que ça, entraîne les autres dans la lumière.
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