RONALDO « MBAPPÉ ME FAIT PENSER À MOI »


Dans une interview exclusive, la légende brésilienne fait le tour de sa carrière, des chances de succès de son pays et loue ses successeurs, Neymar, Lionel Messi et Kylian Mbappé, avec lequel il voit une filiation. 

16es de finale Brésil 19 h Japon
Sa trace en Coupe du monde « Pour continuer à être un joueur décisif, j’ai dû tout réinventer »

29 Jun 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL HUGO GUILLEMET

NEW YORK (USA) – Àl’approche desseizièmes de finale, Ronaldo, « le vrai », comme il est de coutume de le préciser, suit avec plaisir les matches de la Seleçao aux États-Unis, où il prend place en tribune au côté de Cafu, Rivaldo ou Ronaldinho, d’autres légendes brésiliennes de son temps. Récemment dépassé par Lionel Messi puis Kylian Mbappé au classement des meilleurs buteurs de l’histoire de la Coupe du monde (il s’est arrêté à15), ce qui ne semble pas le déranger plus que ça, «Il Fenomeno», 50 ans en septembre, sait qu’il alaissé une trace immense sur la plusgrandedescompétitions, qu’ilaremportéeàdeuxreprises. En 2002, il était de retour après presque deux ans sans jouer et sa résurrection (8 buts, dont un doublé en finale contre l’Allemagne) avait mené le Brésil sur le toit du monde pour la cinquième fois.

Il avait alors soulevé son second Ballon d’Or, après celui de 1997, gagné à 21 ans, quand il était encore ce joueur du futur, un concentré de vitesse, de puissance et de technique jamais vu à l’époque et qui effrayait l’Europe entière. Deux très graves blessures augenouleforceront ensuite àse transformer, mais il resterait quand même au sommet, peut-être parce que son talent lui avait donné beaucoup d’avance sur les autres.Mercredidernier,àquelquesheures du match du Brésil face à l’Écosse (3-0), celui que tout le monde surnomme encore « R9 » a pris plus de trente minutes, au calme du tumulte qu’il provoque lors de ses déplacements, pour replonger dans ses souvenirs, en exclusivité pour L’Équipe. Du malaise à Paris et des a finale ratée au Stade de France en 1998 jusqu’à l’admiration qu’il porte à son ami Zidane, en passant par son avis sur les deux joueurs différents qu’il a été lui-même, sans oublier Neymar, Messi ou Mbappé: l’homme aux 62 buts en 98 sélections avec le Brésil n’a éludé aucun sujet, disponible et prévenant, en prenant même le temps pour quelques blagues.

Vous avez disputé quatre Coupes du monde et vous avez remporté la dernière du Brésil, en 2002. Imaginiez-vous qu’elle serait toujours la dernière, vingt-quatre ans plus tard?

Alorsdéjà,pourqu’uneéquipesoit championne,touteslesautresdoivent perdre!C’estsûrquecettedisette de vingt-quatre ans semblait improbable, mais gagner à chaque fois l’ est tout autant (sourire ). On parle du sport le plus populaire au monde. Il y a de grands joueurs et de grandes équipes partout sur la planète. En plus de ça, la manière de jouera changé: le terrain, la pelouse, le ballon, le rythme… Au fil de ces années, le Brésil a perdu son statut de favori incontesté, mais il reste considéré comme l’ une des grandes puissancesdujeu.

Pourquoi n’arrive-t-il plus à gagner?

Peut-être parceque compte tenu de l’histoire duBrésil, éternelfavori, etdela place si profonde du football dans notre culture, les attentes sont toujours très élevées. Lefait d’être la sélection la plus titrée de l’ histoire met aussi une pression énorme sur les nouvelles générations…

Vous étiez vous-mêmetrès jeune, en 1994, quand vous avez remporté votre première Coupe du monde. Quels souvenirs en gardez-vous et vous sentiez-vous champion, alors que vous n’êtes pas sorti du banc?

Je faisais partie du groupe, j’ avais été appelé pour être là, je n’ avais que 17 ans, alors évidemment que oui, je me suis senti champion. Le Brésil avait une très grande équipe, très équilibrée, et cette expérience aux États-Unis a été fondamentale dans ma carrière. J’ aime dire que cela a été mon université! C’ était une période d’ apprentissage incroyablement précieuse pour moi et pour la suite.

En 2002, c’était vraiment “la Coupe du monde de R9”. Vous reveniez de presque deux ans de blessures et vous avez gagné en terminant meilleur buteur et meilleur joueur. Comment avez-vous fait?

J’ ai été implacable dans ma préparation car je savais où je voulais aller. Je faisais face à un diagnostic qui était considéré comme irréversible pour mon genou, et seul un protocole nouveau, associant un travail physique et mental énorme et sans relâche, pouvait m’ amener là où je voulais arriver. Au-delà du football, ce que j’ ai traversé pendant cette préparation a aussi laissé un héritage durable pour la médecine dusport!

Quel a été le déclic, le moment où vous vous êtes dit: “Je mesens très bien, je vais marquer beaucoup de buts et gagner la Coupe du monde?’’

Après notre victoire contre la Belgique en huitièmes de finale (2-0, buts de Rival do et R on aldo),j’ ai ressenti un immense soulagement. À ce moment-là, j’ étais déjà porté par une très bonne dynamique( il avait inscrit 4 buts lors du premier tour ). Mais le moment où j’ ai vraiment senti qu’ on allait être champions, c’ est à six minutes de la fin de la finale contre l’ Allemagne. C’ est quand j’ ai été remplacé( par Denilson) que j’ ai réellement compris ce qui était entrain de se passer.

Savez-vous qu’en France, cet été-là, tous les enfants ont copié votre affreuse coupe de cheveux?

Jesais, c’était pareil partout, etdoncje profite de l’ interview pour présenter mes excuses à tous les parents français pourcettemode (rires).

Quatre ans plus tôt, en France, vous aviez aussi fait une grande compétition mais vous aviez souffert en finale contre les Bleus (0-3). Quel souvenir gardez-vous de cette journée?

À propos de cette crise que j’ ai eue en 1998, tout ce dont je me souviens, c’ est que je m’ étais allongé dans ma chambre après le déjeuner… Et quand je me suis réveillé, j’ étais entouré parle staff médical et certains de mes coéquipiers. Ensuite, on m’ a emmené dans une clinique, j’ ai passé des examens, puis j’ ai apporté les résultats àZagallo( Mario, le sélectionneur), etles médecins m’ ont autorisé à jouer.

Vous sentiez-vous capable de participer au match?

Maisj’aimoi-mêmeinsistépour jouer! Ma plus grande peur à ce moment-là était d’ être vu parle monde entier comme le gars qui se dé gonfle. Je ne regrette pas d’ être allé sur le terrain, mais je n’ avais que 21 ans, je me sentais extrêmement anxieux, j’avais l’impression d’êtredansune Cocotte-Minute,sansaucun soutien émotionnel autour de moi. La santé mentale était encore un tabou dans les années1990.

Très peu de joueurs changent de style commevous l’avez fait après vos graves blessures. Comment avez-vous vécu cette évolution dans votre jeu?

Pendant la première partie de ma carrière, j’ avais une force physique énorme, je pouvais courir des longues distances à pleine vitesse et m’ arrêter net. Donc c’ est sûr que les graves blessures m’ ont forcé à transformer radicalement ce style. Mon genou ne pouvait plus supporter l’ usure des sprints explosifs et des courses sur de grandes distances. Pour continuer à être un joueur décisif, j’ai dû tout ré inventer.

Vous avez fait quoi, dans le détail?
(Luiz Felipe Scolari, sélectionneur en 2002)

Étiez-vous frustré de ne plus être la fusée qui traumatisait l’Europe entre 1994 et 1998?

(Rire.) Non, parcequ’ honnêtement, j’ ai rapidement compris que je m’ étais entraîné de la mauvaise manière pendant la moitié de ma carrière et que ça m’ avait coûté très cher. Cette succession de blessures graves et les douleurs chroniques que j’ ai eues ensuite m’ ont conduit à prendre ma retraite tôt (en 2011, à 34ans). Mais en 2002, j’ étais en réalité au sommet de mon efficacité. Avec de nouvelles limites physiques, c’ est sûr, mais en étant toujours capable d’accélérations chirurgicales, d’ une finition plus précise, en gérant bien mieuxmonénergie.

Vous faisiez partie de la grande tradition des numéros 9 brésiliens: avant vous, il y avait Romario, après vous Adriano… Aujourd’hui, le Brésil ne produit plus ce type d’attaquant. Comment l’expliquez-vous?

Le football a changé tactique mente tonne peut pas attendre de la nouvelle génération qu’ elle reproduise exactement le style qui a défi ni les précédentes. Par exemple, on demande aux attaquants modernes de faire beaucoup plus de choses sans le ballon, et cela transforme fondamentale ment le profil individuel de la“machine à buts” quel’ on voyait autrefois. Sans parler de la pression excessive placée sur les joueurs, qui affecte directement leur santé mentale. Mais je dois reconnaître la nécessité, pour nous au Brésil, de recommencer à former et à accompagner des attaquants efficaces.

Sa relation avec Zidane :

« Je l’ai félicité, mais je lui ai demandé de partir » En 2006, vous sortez de votre dernière Coupe du monde en quarts de finale contre la France de Zinédine Zidane (0-1)… Comment l’avez-vous trouvé sur le terrain ce jour-là?

Je l’ ai vu comme le joueur de classe mondiale qu’ il était. Il a livré une performance absolument exceptionnelle, au plus haut niveau technique qu’ on puisse imaginer… C’ était une démonstration vraiment magistrale.

Vous êtes-vous parlé pendant le match? Il vous a mêmefait un coup du sombrero…

(Il coupe.) Oui, le fameux sombrero… Il était vraiment inspiré et ce n’ est pas pour rien que son match est considéré comme l’ une des plus grandes performances individu elles de l’ histoire de la Coupe du monde. Mais non, je ne lui ai pas parlé pendant le match, on a parlé après, il est venu dans notre vestiaire, mais l’ ambiance était terrible, beaucoup de joueurs pleuraient. On était amis hein, et on l’ est toujours… Mais ce n’ était vraiment pas le bon moment pour échanger nos maillots. Jel’ai félicité, mais je lui ai demandé departir. Il dit souvent que vous êtes le plus grand joueur avec lequel il a joué. Et vous, quel coéquipier vous a le plus impressionné?

C’ est lui. Il a été le meilleur joueur avec lequel j’ ai joué au football et le meilleur coéquipier que j’ ai eu, on a passé quatre saisons ensemble auReal Madrid( de2002à 2006).( Il réfléchit .) Ronald inhoa aussi été un partenaire vraiment exceptionnel, avec un génie vraiment unique.

Zidane est attendu commele futur sélectionneur de la France. Pensez-vous que ce soit le bon choix?

Oui, il en est absolument capable, j’ ai toujoursdit qu’il avait le profil parfait pource poste. Il aletalent, l’expérience, l’intelligence tactique et le caractère idéal. Et ce n’ est pas seulement une intuition que je vous donne, il l’ a déjà prouvé avec son brillant passage à la tête du RealMadrid.

Puis qu’ on parle d’ entraîneurs, que pensez-vous devoir Carlo An ce lotti coacherleBrésil? J’ ai une confiance énorme dans son travail et dans sa capacité à apaiser l’ environnement et à tirer le meilleur des es joueurs. Il comprend le football comme peu d’ autres et il sait gérer la pression. Je ne choisir ais aucun autre entraîneur en ce moment pour la Se le çao.

Avec lui, croyez-vous à cette sixième étoile?

Oui, j’ y crois, et je pense que le management est en réalité le principal facteur qui fait la différence aujourd’ hui. Nous avons des joueurs confirmés au niveau international, habitués des grands rendez-vous, nous avons des talents émergents… Et An ce lotti sait exactement comment gérer les joueurs de très haut niveau, comment motiver un groupe et créer un environnement favorable et détendu pour l’ équipe. Le Brésil en a plus que jamais besoin en ce moment, parceque la pression liée à cette disette ne cesse de grandir. Maison a bien commencé leMondial.

Étiez-vous favorable au retour de Neymar?

Bien sûr, j’ y étais favorable pour une bonne raison: Ne y mare st décisif. Je ne vois pas un autre joueur dans le groupe actuel avec la même capacité que lui à faire gagner un match. Donc si on pouvait compter sur lui, il ne fallait pas laisser passer l’ occasion. Il a eu l’ autorisation des médecins, il est en forme physiquement, et maintenant il a une chance de faire taire tous ceux qui n’ ont pas cru en lui. J’ ai moi aussi connu mon propre retour en 2002, alors je suis à fond derrière Neymar.

Vous êtes impatient de le voir titulaire? Vous le spécialiste du poste, qu’avez-vous pensé de Matheus Cunha comme numéro 9?

Ce n’ est pas un attaquant de surface classique, mais sa polyvalence tactique a précisément fait la différence, même s’ il a le numéro 9 sur le dos. Au-delà de la performance d’ avoir marqué deux fois en première période contre Haïti (3-0), il a beaucoup participé à la construction du jeu et il a créé plus d’ espaces pour que des ailiers comme Vinicius puissentbriller ( Cunhaaensuite marqué un nouveau but contre l’ Écosse, et Vinicius undoublé).

Qui sont pour vous les principaux favoris pour remporter le tournoi?

La France, l’ Espagne et l’ Argentine jouent un très bon football, ils sont très compétitifs, et l’ Allemagne est toujours dangereuse. Ce sont les plus grands ri vaux du Brésil pourletitre.

Lionel Messi (19 buts) et Kylian Mbappé (16 buts) viennent de vous dépasser et se disputent le record de meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du monde, ça vous fait quoi?

Ça me fait dire que tous les records sont faits pour être battus, et que le football vadetoutefaçonau-delàdeschiffres. Il faut aussi penser à l’ héritage qu’ on laisse. Mais ils sont tous les deux, sans aucun doute, des joueurs qui transcendent les chiffres et qui méritent d’ être les meilleurs buteurs de tous les temps de la compétition. Mes si, c’ est l’ un des plus grands joueurs de toute l’histoire dufootball, etil estencore influent etdécisif aujourd’hui. Quant àMbappé,s on style de jeu me fait penser à moi à mon apogée. Il est l’ un des plus grands du football actuel et un héritier naturel des légendes dujeu.»

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