KOUNDÉ Le cauchemar normand
Jules Koundé avec le maillot des Girondins de Bordeaux en 2018
(à gauche) et en équipe de France face au Sénégal (3-1, à droite), le 16 juin.
Intégré dans le groupe pro des Girondins de Bordeaux depuis un an mais jamais utilisé, le défenseur est tout proche d’un prêt en 2018. Jusqu’à… une piteuse élimination en Coupe et une belle prestation pour lancer sa carrière.
"À 48 heures près, il n’était plus à Bordeaux"
- UN MEMBRE DE SON ENTOURAGE
"Je me souviens, j’ai dit à mon staff qu’il n’était pas comme d’habitude
et qu’on avait un joueur ultra compétiteur devant nous"
- JOCELYN GOURVENNEC, L’UN DE SES
ANCIENS ENTRAÎNEURS À BORDEAUX
30 Jun 2026 - L'Équipe
LOÏC TANZI
NEW YORK (USA) – La pluie s’abat sur le stade Louis-Dior. Ses 3000 spectateurs ne peuvent pas tous s’abriter dans la seule tribune couverte, mais personne ne s’en plaint. L’ambiance est électrique. Sur le terrain, l’US Granville est en route pour un exploit majeur. En ce 7 janvier 2018, le club normand vit l’un des moments les plus forts de son histoire.
Opposée à Bordeaux en 32es de finale de la Coupe de France, l’USG parvient à tenir le match nul (1-1), à pousser les Girondins en prolongation avant de leur faire perdre leurs nerfs. Réduits à huit après trois expulsions, les sextuples champions de France cèdent et s’inclinent avant même la séance de tirs au but (2-1 a.p.).
Un traquenard parfait, sur un terrain en mauvais état, dans un stade en fusion et sous une météo peu clémente. La hantise de tous les footballeurs professionnels lorsque le premier tour de Coupe arrive.
C’est dans ce décor que Jules Koundé débute sa carrière professionnelle à 19 ans, aligné en défense centrale aux côtés de Théo Pellenard, juste devant Benoît Costil. Le Français a failli ne jamais mettre un pied en Normandie avec le maillot bordelais ce jour-là.
« À quarante-huit heures près, il n’était plus à Bordeaux, se souvient un membre de son entourage. On avait convenu avec les dirigeants qu’il fallait trouver une solution pour que Jules puisse jouer. Donc on était tous d’accord pour un prêt jusqu’à la fin de la saison. Il y avait des discussions avec des clubs de Ligue 2 et de National 1, car aucune équipe de Ligue 1 n’avait souhaité avancer malgré nos propositions. » Intégré plus d’un an dans le groupe professionnel à Bordeaux, Koundé n’avait pas encore goûté à une apparition dans le grand monde et commençait à trouver le temps long à force de redescendre jouer avec l’équipe réserve.
Ce prêt devait lui permettre de faire ses armes et de montrer que son potentiel pouvait être exploité au plus haut niveau. « Effectivement, avant le mercato, il y avait des discussions, explique Ulrich Ramé, directeur sportif de l’époque. Il venait de signer pro et estimait qu’il devait jouer davantage, à un niveau supérieur. On en a discuté avec son agent, mais de mémoire, il n’y avait encore rien de concret au moment où Jocelyn Gourvennec a décidé de le titulariser. »
L’entraîneur girondin connaît les états d’âme d’un joueur qu’il accompagne à l’entraînement depuis plusieurs mois. « Il comprenait notre discours quand on lui expliquait pourquoi il ne jouait pas, qu’il fallait que son jeu soit plus mature, que d’autres étaient performants aussi, mais il y avait beaucoup de frustration chez lui, se rappelle Gourvennec.
Il s’entendait très bien avec mon adjoint, Éric Blahic, qui lui répétait qu’il fallait être patient. Il lui a fallu un peu de temps pour faire son trou. » Sans exprimer son mécontentement, Koundé rumine dans son coin, écoute les conseils, mais n’arrive pas à comprendre pourquoi il ne joue pas. « C’est un garçon qui a perdu son papa très tôt, décrit l’actuel entraîneur du Servette de Genève. Il a toujours eu le sens des responsabilités. Il n’était pas très communicatif, mais toujours très calme. On avait le sentiment de voir un garçon qui savait où il allait. »
Tout bascule après la trêve, à l’approche de l’échéance contre Granville. Koundé revient métamorphosé de vacances après une discussion avec ses représentants. La crainte de laisser passer le train d’une carrière en Ligue 1 ? Possible. « Il y a eu une coupure d’une semaine. Je n’ai jamais su ce qu’il s’était passé pendant ses congés, mais on a retrouvé un joueur différent, confirme Gourvennec. On est partis en stage sur l’île de Ré et il était vraiment dur durant les entraînements. Comme s’il s’était dit: “Maintenant, ça va être mon tour.” Je me souviens, j’ai dit à mon staff qu’il n’était pas comme d’habitude et qu’on avait un joueur ultra compétiteur devant nous. J’en ai parlé à son représentant (Jonathan Kebe) quelque temps plus tard en le croisant, il m’a souri. J’ai compris qu’il s’était passé quelque chose, mais je n’ai jamais su quoi. » Une prise de conscience, des mots simples mais durs utilisés par son entourage pour faire comprendre au jeune adulte qu’avec ses capacités, redescendre d’un ou de deux étages serait un ralentissement dans sa carrière. « Il y a plein de choses qu’on ne voit pas de l’extérieur, reprend Ramé. Mais Jocelyn et son staff avaient vu quelque chose, à ce moment-là, chez Jules. Pendant des mois, ils ont travaillé pour l’emmener à ce niveau. Il y a eu ensuite quelques événements qui ont aidé Jules à se faire sa place. »
La décision est prise de lancer le Français sans hésitation. « Il y avait des suspensions, des méformes, donc on met Jules titulaire, reprend Gourvennec. J’y vais vraiment sans aucun doute. » Le technicien assure qu’il savait que ce moment allait arriver pour son joueur. « Le travail qu’on menait avec lui allait lui permettre d’émerger. On le faisait travailler au poste de latéral droit, par exemple, sur ses sorties de balle, sur ses centres. Il n’était évidemment pas emballé par ces séances parce qu’il voulait jouer dans l’axe, mais on voulait vraiment le développer et le faire progresser. La polyvalence est importante au plus haut niveau. »
Koundé comprend que son destin est en train de basculer, mais ne se met pas une pression monstre autour de cette première. « Il a été le meilleur joueur du match » , tient à dire son entourage. « Il a été très mature, très bon, très solide, conclut Gourvennec. Le match était un désastre, mais lui est monté d’un cran. » L’entraîneur décidera de le titulariser à Troyes, puis à Caen, en L1. Il n’était plus question d’un prêt. « On ne s’en est même plus parlé avec son agent, tout s’est fait naturellement » , précise Ramé. Les mauvais résultats entraîneront le limogeage de Gourvennec, mais Éric Bedouet puis Gustavo Poyet ne changeront rien à l’avenir de Koundé.
Le futur international finira la saison avec 18 apparitions en Ligue 1, dont 17 titularisations. La voie est tracée. Jusqu’à cet après-midi de 2026 dans un stade newyorkais…
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