UN CHÂTIMENT


Après sa démonstration, Tadej Pogacar (maillot à pois) n’est plus 
qu’à six secondes de Jonas Vingegaard (maillot jaune) au général.

PLAISIR D’OFFRIR

Tadej Pogacar a choisi de laisser la victoire à son jeune équipier, le Mexicain Isaac Del Toro.
Mais alors que le Tour s’élance à peine, il montre déjà toute sa puissance.

“L'écart est assez faible. Je suis juste très heureux de rester en jaune. 
Chaque journée que je peux passer avec le maillot, j'en profiterai. 
J'ai perdu quelques secondes, il faut l'accepter. 
Je sais que ce n'est pas tout à fait mon type de circuit ici (à Barcelone). ’’ 
   - JONAS VINGEGAARD

6 Jul 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

BARCELONE (ESPAGNE) – On se demandait bien depuis le contre-lamontre de samedi comment Tadej Pogacar allait réagir à la victoire de Jonas Vingegaard, comment cela allait le titiller de voir son rival intime porter le maillot jaune, qui est d’ordinaire le sien. On imaginait de manière basique et brutale qu’il allait vouloir le sortir de sa roue dans la triple ascension de la côte du Château, sur la colline de Montjuic, pour lui rappeler que rien ne serait facile, piétiner le brin de confiance qui avait germé au soir de la première étape.

Mais le quadruple vainqueur du Tour de France a échafaudé un plan bien plus diabolique. Il n’a pas gagné, mais la punition n’en fut que plus sévère, pour Vingegaard et tous les autres. Dans la deuxième ascension de Montjuic, Pogačar avait curieusement délaissé la roue de Brandon McNulty, qui était en train d’éviscérer le peloton depuis un tour et demi de circuit, puis dans le dernier, plus rien ne se passa, comme si le Slovène s’était mis en RTT alors que tout le monde attendait qu’il sorte les munitions.

Était-il dans un mauvais jour? Pas du tout, il était en train de raturer un scénario écrit d’avance et d’en préparer un qui le rendrait beaucoup plus joyeux. Il préparait le terrain pour Isaac del Toro, qui avait réussi à revenir aux avantpostes après une longue poursuite à la suite d’une crevaison à plus de 60 km de l’arrivée. Après une brève attaque de Tobias Johannessen au sommet, puis des relances de Richard Carapaz et Mattias Skjelmose dans le dévers, le Mexicain tourna fort sur la poignée dans la descente, négocia à la perfection et à fond un virage dans le bas juste avant de remonter dans l’ultime bosse vers l’arrivée, la même qui terminait le chrono samedi, et Pogacar aida à créer la cassure.

Un désenchantement pour Vingegaard

Il restait alors 500 m, del Toro se détacha, sans que ni Vingegaard ni Remco Evenepoel ne puissent le suivre. Pogačar s’était décalé sur la droite de la chaussée, en observation, et de ses hurlements, il cravachait son poulain, l’encourageait à aller cueillir la victoire et, avec une aisance insolente, contrôlait dans le même temps les autres qui étaient en train d’agoniser. Un chef de gare qui aiguille les wagonnets à sa guise, un roi qui déplace les pions selon ses envies.

Une joie incroyable explosa dans l’aire d’arrivée, Pogacar plus heureux que s’il avait gagné, del Toro extatique devant ce qui venait de se dérouler. Le leader des UAE a voulu mettre en lumière son équipier, son lieutenant en montagne qui bientôt sacrifiera tout pour lui, mais en réalité on n’a quasiment vu que lui car, en contrepoint, il démontrait sa toute-puissance, son absolutisme et annonçait des jours bien sombres à ses adversaires, pour les trois semaines à venir, quand il aura décidé de sortir la meuleuse. Le châtiment du patron dès le deuxième jour du Tour, pour réaffirmer l’état des choses, tuer dans l’oeuf tout rêve ou toute velléité d’émancipation.

Une humiliation pour Vingegaard, passé, en une journée, d’un bonheur sincère à un nouveau désenchantement, et à qui il a laissé le Maillot Jaune pour six secondes, puisqu’il a méprisé la victoire et les bonifications qui allaient avec, des miettes d’or jetées au Danois, un lot de consolation et, en prime, le poids de la course et du protocole pour au moins une journée de plus, dans les Pyrénées en proie aux incendies. Le leader de Visma a été impuissant, même dominé par Remco Evenepoel (3e) dans les derniers mètres, et il se sait déjà en sursis dans ce Tour de France après un tel spectacle.

Del Toro, un nouveau compagnon de jeu

La victoire offerte à un équipier n’a en revanche jamais été de notre goût, sur les classiques ou dans la Grande Boucle, car c’est une forme d’irrévérence à l’égard de la course, qui crée les champions, tenus en retour de rehausser son prestige, de la valoriser et pas d’y distribuer les prix comme sur un Critérium. À l’encontre des autres coureurs également, frères de souffrance qui tentent d’exister ou juste de survivre sous ce régime, rien qu’hier, Baptiste Veistroffer, premier attaquant du matin, le premier groupe de fuyards du Tour – Felix Engelhardt, Frank Van den Broek, Alex Molenaar –, Julian Alaphilippe, arrêté dès le pied de la première montée de Montjuic, et tous les autres, qui acceptent de plier sous les coups du coureur le plus fort, moins quand on y ajoute une pointe d’écoeurement.

Et puis Isaac Del Toro n’avait pas besoin d’une offrande pour gagner une première fois dans le Tour, pas un champion de son niveau. Cela n’a pas eu l’air de gâcher son plaisir et Pogacar n’a que faire de ces considérations.Il a jugé qu’il valait mieux faire la joie de son équipier, poser un ciment frais autour de lui, rassembler les siens dans la conquête de

son cinquième Tour de France et que cette étape, gagnée ou pas, ne changeait de toute manière rien pour lui, tellement il se sait supérieur. Avec Del Toro, il a en plus désormais un compagnon de jeu pour la suite, qui va l’épauler, mais aussi l’aider à combattre la solitude et la lassitude éprouvées l’an passé.

Les autres dans tout ça ? Mathieu van der Poel a toussoté dès le début de l’escalade de Montjuic, Romain Grégoire s’est accroché dans un final qui convenait davantage aux grimpeurs qu’aux puncheurs. Paul Seixas, lui, a découvert la cruauté du Tour, avec une crevaison juste avant l’arrivée sur le circuit final, son chaos aussi, puisqu’il a manqué se faire percuter par une voiture alors qu’il tentait de revenir dans le paquet. Une fois de plus, il n’a pas paniqué, à la hauteur de l’événement et des attentes, en maîtrise et avec de belles jambes, sinon il n’aurait pas fini 9e de l’étape à seulement trois secondes de del Toro, après avoir laissé des cartouches dans la poursuite. Mais son équipe a encore des automatismes à graisser, parce que Seixas a dû se débrouiller le plus souvent seul. Tiesj Benoot a fait le tempo pour rien dans la dernière montée de Montjuic, puisque Seixas était alors en deuxième rideau, autour de la 8e place. Dans tous les cas, le Français fut réduit hier au même rôle que tous les autres. Celui de figurant.

***


« Pogirito », duo gagnant

6 Jul 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS (avec P. Me.)

En offrant la victoire, hier, à son équipier mexicain Isaac del Toro, Tadej Pogačar (UAE Emirates-XRG) a confirmé tout le bien qu’il pense de celui qui, dans quelques années, devrait lui succéder.

« Ces scénarios, il n’en parle pas, pour ne pas me mettre la pression. 
Je suis super heureux de ce que Tadej a fait pour moi » 
   - ISAAC DEL TORO 

BARCELONE (ESPAGNE) – Depuis quelques jours, Barcelone étouffe sous des températures subtropicales dignes de Mexico, et la folie des supporters d’Isaac del Toro, au moins aussi chauds que pouvaient l’être les Colombiens avec leurs champions passés, n’y est pas étrangère. Le dos complètement trempé, la tunique à pois translucide collée à la peau, Tadej Pogačar a fendu, ce dimanche, cette foule extatique, secouée de cris et de décibels à vous fendre le crâne. Emporté par cet engouement, encore plus heureux que s’il avait gagné, le Slovène s’est emparé d’un drapeau vert-blancrouge, l’a agité dans tous les sens avant de se lover dedans, le temps de sa récupération.

Le thermomètre a encore grimpé de quelques degrés quand les fans de « Pogi » comme de « Torito » ont chanté et natural i sé le double champion du monde : « Pogi, tu es un frère, tu es un Mexicain. » Le selfie qu’il a pris lui vaudra quelques milliers de likes et son équipier mexicain ne sera pas le dernier à le partager, comme son leader n’avait pas hésité à saluer, sur ses réseaux, sa victoire lors de la 17e étape du Giro, il y a un an, à Bormio. En rose, del Toro, en passant la ligne, s’était incliné, une révérence comme une référence à la célébration de Pogačar. Un geste qu’il a reproduit le 13 juin, après sa victoire au Grand Colombier lors du Tour Auvergne – Rhône-Alpes dont il remporterait le lendemain le classement général.

Cinq années les séparent, une génération à l’échelle du cyclisme, mais les deux, au-delà de partager un agent commun (Alex Carera), ont su développer, selon leur directeur sportif Andrej Hauptman, « une relation spéciale » qui relève de la filiation et de l’adoubement. Car le jeune Mexicain (22 ans), dès le début, a accepté l’ombre inévitable de son aîné (27 ans), sa domination sans partage, ce que Juan Ayuso, trop pressé de gagner, n’avait jamais vraiment toléré et qui obligea l’Espagnol à migrer vers Lidl-Trek.

« Torito » en a été récompensé, dimanche, dans l’ultime rampe vers Montjuic, protégé par son leader qui, en véritable digue, guettait les retours de Jonas Vingegaard et de Remco Evenepoel. « Dans les derniers mètres, Tadej a décidé, selon Hauptman. On ne leur a pas beaucoup parlé, ils ont vu entre eux. » Une arrivée à deux, le leader et son lieutenant surdoué… « Ces scénarios, il n’en parle pas, pour ne pas me mettre la pression, expliquait del Toro. Je suis super heureux de ce que Tadej a fait pour moi. »

Le quadruple vainqueur du Tour, qui vise une cinquième couronne à Paris, apprécie de jouer les grands frères protecteurs avec celui qui doit lui succéder, dans quelques années, quand le Slovène en aura eu marre de dominer le monde (il est sous contrat jusqu’en 2030) et de cocher toutes les courses du calendrier. Mais, même si lors de la présentation des équipes, jeudi dernier, le double champion du monde, sur le ton de la boutade, avait souhaité le voir gagner le Tour pour sa première participation, le Mexicain va quand même devoir apprendre la patience.



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