Pogacar en chef de bande
La joie des UAE Emirates autour d’Isaac del Toro,
hier, étreint ici par Adam Yates (à g., de dos) et Tadej Pogačar.
Plus copain que leader autoritaire, partageur même dans les victoires, le Slovène entretient, avec son équipe, cet esprit grégaire assez naturellement.
"Il veut des mecs en qui il peut avoir confiance,
qui vont faire le travail pour lui.
Mais jamais il ne nous a engueulés.
Il nous motive par la confiance qu’il dégage"
- PAVEL SIVAKOV
"Tadej n’impose rien, les choses se font naturellement,
il ne donne jamais d’ordre et c’est la même chose dans son équipe"
- MARJETA , LA MÈRE DE 'TADEJ POGACAR
"Il préfère être vu comme Tadej que comme Pogacar"
- MAURO GIANETTI, LE PATRON D’UAE EMIRATES
“Tant qu’il est entouré de ses proches ou de ses amis,
il apprécie cela, il est très rare de le voir frustré ou énervé"
- MARC HIRSCHI, SON EX-COÉQUIPIER
6 Jul 2026 L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS
BARCELONE (ESP) - Dans sa gloutonnerie naturelle, Tadej Pogačar aimerait probablement rajouter à ses 121 victoires professionnelles au moins deux autres succès, moins pour ses propres statistiques, dont il dit se moquer, que pour entretenir un esprit de bande qu’il perpétue depuis quelques années chez UAE Emirates-XRG: celui de Brandon McNulty qu’il avait laissé gagner au Grand Prix de Montréal, à l’automne dernier, et l’étape d’hier offerte sur un plateau à Isaac del Toro, la première du Mexicain sur le Tour de France (voir par ailleurs), « celle d’une équipe d’amis, appuyait Andrej Hauptman, directeur sportif chez UAE Emirates-XRG. Entre nos coureurs, il y a beaucoup de respect. Quand vous les voyez au bus, lors des dîners, c’est chouette de les voir évoluer comme un grand groupe».
Avec Jhonathan Narváez, il n’était pas passé loin de glisser dans la poche de son équipier une victoire, lors de la deuxième étape du Tour de Suisse, à Locarno en juin, mais les deux ratèrent leur coup et le double champion du monde en fut presque aussi désolé que l’Équatorien. L’an passé, le moment où son ami Tim Wellens a levé les bras à Carcassonne fut probablement le plus heureux de ses trois semaines estivales et quand des suiveurs avaient pointé l’aide potentielle d’une moto, il avait montré les crocs pour défendre le Belge.
Ces attentions, ces offrandes, en apparence, pourraient ressembler à des piécettes jetées à la piétaille mais, si on lit bien le logiciel du Slovène, elles relèvent plutôt de gestes spontanés et amicaux comme lorsqu’il relaie, sur ses réseaux, les succès de son équipe sur des courses auxquelles il ne participe pas ou pour saluer le travail effectué par le collectif quand lui-même s’impose. En octobre dernier, alors qu’il venait de remporter son cinquième Tour de Lombardie, il avait tenu à porter en triomphe Rafal Majka qui mettait un terme à sa carrière et hier, sur la ligne d’arrivée, il a soulevé Isaac del Toro à bout de bras. « Pas pour la caméra ou les journalistes, selon Mauro Gianetti, son manager général. Et quand il ne gagne pas, il dit «désolé je n’ai pas gagné.»»
Le scénario est assez rare depuis trois ans et la dynamique joue évidemment sur l’ambiance très détendue au sein d’un groupe et d’un staff majoritairement latin où l’on se serre volontiers dans les bras et pas seulement pour se congratuler. Pogačar aurait probablement du mal à évoluer dans un contexte plus contraint et il participe, en tant que leader, à détendre l’atmosphère, à ne pas l’alourdir en tout cas. Pavel Sivakov, qui devrait quitter UAE sans fâcherie et rejoindre Decathlon CMA CGM l’an prochain, a souvent salué la capacité du leader à ainsi ne pas hurler sur ses ouailles : « C’est toujours facile de courir avec lui. C’est quelqu’un d’exigeant mais en même temps, il ne va pas se prendre la tête si quelque chose ne fonctionne pas comme il le veut. Il veut des mecs en qui il peut avoir confiance, qui vont faire le travail pour lui. Mais jamais il ne nous a engueulés, ce n’est pas une personne comme ça. Il nous motive par la confiance qu’il dégage.»
Tout est un jeu chez lui, jusqu’aux séances d’entraînement où il ne laisse pas une miette, et il n’est pas le dernier à s’arrêter à la boulangerie, dans l’arrière-pays niçois, entouré de sa bande.
Il faut remonter à son enfance, dans son village de Klanec, à deux pas de Komenda, pour comprendre son mode fonctionnement clanique, selon sa maman Marjeta.
«Quand il a commencé le vélo, tous les garçons de son âge sont devenus amis. Les entraîneurs nous avaient dit que jamais ils n’avaient vu des coureurs aussi soudés et nous, les parents, étions aussi devenus amis. Tadej n’impose rien, les choses se font naturellement, il ne donne jamais d’ordre et c’est la même chose dans son équipe. Quand il rentre à la maison et qu’on est tous réunis dans le salon, c’est pareil, il est le premier à se lever pour servir les autres à table sans qu’on ne lui demande rien. Il a ça depuis tout petit : il était empathique, il voulait aider, il était toujours très gai. » Le quadruple vainqueur du Tour pourrait jouer un rôle, vendre l’image d’un trublion rigolard et léger et se trouver être un petit tyran en interne mais son agent Alex Carera convoque les anciens pour contester cette théorie: «J’ai envie de faire un parallèle avec Lionel Messi, je n’entends jamais des coéquipiers en dire du mal. Demandez aux coureurs ce qu’ils pensent de Tadej, pas ses équipiers actuels car on pourrait les accuser d’avoir des intérêts à en dire du bien. Voyez avec des anciens.»
Marc Hirschi est de cette caste, passé chez UAE de 2021 à 2024, sans briller pourtant, victime aussi des choix tactiques qui favorisaient forcément le Slovène. «Ce que l’on voit de lui dans les médias correspond beaucoup à ce qu’il est réellement, sure le Suisse de Tudor. Il est très simple et très humble. Il prend tout avec beaucoup de calme, même lorsqu’il subit une énorme pression. Quand on le voit dans le bus avant le départ d’une étape décisive, il est complètement détendu, il plaisante, il discute avec tout le monde. Autour de lui, toute l’organisation est sous pression, les dirigeants, le staff, tout le monde attend la victoire. Lui reste parfaitement calme, Il gère la pression avec une facilité impressionnante. Même pendant les courses, on ne le voit presque jamais stressé. Je pense que c’est cette combinaison entre un très grand professionnalisme et le fait de continuer à prendre du plaisir qui fait sa force. Et c’est quelque chose que tous ses coéquipiers apprécient énormément.»
Lors de Milan-San Remo, pour sa première conquête de la Primavera, les ex-UAE Matteo Trentin et Alessandro Covi, aujourd’hui chez Tudor et Jayco AlUla, lui ont sauté dessus « mais c’est vrai aussi pour les mécanos, le cuisinier, les soigneurs car ils parlent à tout le monde de la même façon, Il suscite le respect mais de tous et c’est la grande différence. » S’il ne peut être mis sur un pied d’égalité, à tout point de vue, «il insiste pour que tout le monde ait le même matériel que lui, il ne veut pas avoir un vélo plus performant que ses coéquipiers » pas habituée au statut de star de son fils, Marjeta Pogacar se rappelle au début ne pas avoir compris pourquoi il aurait pu bénéficier d’un traitement et d’un équipe « Je ne savais même pas qu’un vélo spécial pouvait être réalisé pour lui, c’est ce qui m’étonnait le plus, pas qu’il demande à ce que tous ses équipiers en bénéficient. Cela dit beaucoup de lui.»
Lors du Tour de Lombardie, en octobre 2025, c’est une équipe soudée et rieuse, qui célèbre l’un des siens, Rafal Majka, porté en triomphe avant qu’il mette un terme à sa carrière. statut, l’engouement qu’il suscite, ne relègue pas ses frères de cordée au second rang, moins parce qu’il aura besoin d’eux que parce qu’il craint d’être mal perçu, de casser ce lien amical constate Gianetti. « Les gars restent avec lui pour ce qu’il est. Quand c’est nécessaire, il est là. Si quelqu’un a besoin de quelque chose, il cherche à résoudre le problème, les autres coureurs le savent. Ses équipiers l’aiment, non pas parce qu’ils gagnent, mais parce que c’est Tadej Pogačar et donc tout le monde a envie de se mettre en position de le faire gagner. D’ailleurs, il préfère être vu comme Tadej que comme Pogačar.»
Piégé malgré lui par sa notoriété qui biaise les rapports humains, il a trouvé refuge au sein de cette sphère amicale dont il prend soin, s’entourant dans le staff d’anciens amis d’enfance, comme Ziga Jerman. «On a parfois vu des sponsors ou des personnes qui arrivent avec des cadeaux pour lui, serve Gianetti. S’il n’y a pas l’équivalent pour ses équipiers, il les refuse.»
Les cadeaux, c’est plutôt lui qui les offre et Tim Wellens avait révélé chez nos con «il est toujours très original dans ses attentions. Une année, avant que j’arrive dans l’équipe, il a offert une Vespa jaune à tout le monde après son succès sur le Tour, une autre fois un barbecue. J’ai aussi reçu une montre et un sac de marque.» Évidemment, ses détracteurs diront qu’il achète leur amitié avec ces présents, une forme de paix sociale avec les victoires offertes mais à l’inverse, on lui reprocherait d’être une pince s’il oubliait son portefeuille à chaque fois qu’il se rend avec sa formation au restaurant.
Marc Hirschi insiste sur la nécessité du Slovène d’être bien entouré, d’abord de copains plutôt que de simples équipiers. « C’est le mode de vie qu’il apprécie. Tant qu’il est entouré de ses proches ou de ses amis, il apprécie cela, il est très rare de le voir frustré ou énervé.» Sa maman aime revoir l’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être, même à 27ans selon elle: «il a toujours été joyeux et contrairement à d’autres adultes, et c’est dommage, il n’a jamais perdu ça. » Hier, son sourire affiché, au coeur des spectateurs mexicains fêtant la victoire de son équipier, trouvait un prolongement audelà du seul vainqueur quand il serra dans ses bras la compagne de Brandon McNulty qui a tracté toute la troupe d’UAE vers Montjuic : « Oh Brandon aujourd’hui… Fais-lui un bisou ce soir.»
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