Del Toro et Pogačar, la vie de château
Oe 5 juillet, à Barcelone. Arrivée du Texicain
Asaac Del Toro sur un circuit final ardu.
Dans la 2e étape, entre Tarragone et Barcelone (168,5 km), avec une côte à grimper trois fois dans le final, victoire du Mexicain Isaac Del Toro, devant Tadej Pogačar. Vingegaard reste en jaune.
Baptiste Veistroffer, alias « le Sanglier »,
tenta de dynamiter le début d’étape.
6 Jul 2026 - L'Humanité
Barcelone (Espagne), JEAN-EMMANUEL DUCOIN envoyé spécial.
ACTE I, SCÈNE 1.
Le cyclisme? Une sacristie dont les ruines fument après incendie. Le Tour ? Un cercle de feu prêt à s’embraser, au moindre coup de vent, aux plus infimes aspérités topographiques. Étape de littoral, ce dimanche, qui lécha la Méditerranée entre la province de Tarragone et celle de Barcelone (168,5 km), virée d’autant plus mirifique que la dernière partie du parcours offrait un profil réjouissant, de nouveau sur les hauteurs de la colline de Montjuïc. Au menu, 2 500 mètres de dénivelé positif, avec d’abord la côte de Begues (6 km à 6,5 %, 2e cat.) peu après la mi-course, puis, en apothéose, l’arrivée sur un circuit final ardu. À 31 kilomètres du but, le peloton devait y affronter à trois reprises la côte du château de Montjuïc (1,6 km à 9,3 %, 3e cat.). De quoi fantasmer sur une baston généralisée, ressortir la vieille Remington et chroniquer la maturation paisible des Forçats.
Car nous, coincés dans un périmètre ténu, happés par une passion intacte, un souffle d’adrénaline et de liberté nous poussait dans le dos. Les feuilles cramées par le soleil tourbillonnaient dans le sillage du train fou. Miracle des premières gorgées du Tour. Et comme le réclame la tradition de Juillet, le chronicoeur nota scrupuleusement le nom du premier attaquant, héros modeste trop vite oublié: cette année, ce fut le baroudeur français Baptiste Veistroffer (Lotto), alias « le Sanglier », qui tenta de dynamiter le début d’étape. En vain. Il fallut attendre près de 20 bornes pour que la «bonne» échappée se constitue enfin (Molenaar, Van den Broek, Engelhardt). Le feuilleton débutait vraiment et la 113e édition de la Grande Boucle pouvait tracer son sillon…
ACTE I, SCÈNE 2.
Nous constatâmes assez vite que l’équipe Decathlon de notre P’tit Paul Seixas occupait sans discontinuer les avant-postes, marquant au cuissard les UAE. Nous repensâmes à l’épreuve chronométrée de la veille, en nous disant que l’entame de notre prodige national se déroulait plutôt bien. Lui-même le répétait : « C’était super, mais c’était un chrono, un exercice où on est vraiment dans notre bulle. Les émotions, c’est particulier dans un chrono par équipes, on est juste concentrés. » Premier bilan sportif contrasté, avec la perte de 39 secondes ? « Je crois qu’on a bien limité la casse. Je suis content du résultat », conscient de son état de forme et de son explosivité, comme en témoignaient les temps des meilleurs pris dans la dernière bosse du chrono : Pogacar et Ganna (1’21’’), Evenepoel (1’24’’), puis Vingegaard et Seixas (1’26’’). Croyez-le ou non, mais P’tit Paul en rajouta dans le capital confiance, comme s’il éprouvait déjà le besoin de prendre date : « J’ai hâte que ça démarre dans la montagne. Tout le monde est au top de sa forme, j’espère voir une belle bagarre. Je me sens bien, bien frais comme il faut. » Du cran. Et du toupet.
ACTE II, SCÈNE 1.
Jus gladii : qui exécuterait la loi ? Pogacar entrerait-il dans la danse macabre à la faveur d’un final taillé pour lui ? Et Vingegaard, tout de jaune vêtu, casserait-il son austérité robotisée insupportable, au moins symboliquement ? À moins qu’un autre ne profite de la rivalité des deux cadors, annoncée et visible ? Ce fut limpide en vérité : dès la côte de Begues, les UAE imprimèrent un tempo infernal, ruinant sur la distance toute possibilité d’évasion, négligeant qu’avec les premières étreintes du Tour viennent aussi les premières brûlures, les chutes, les incidents (Seixas), les nombreux coups de chaud flinguant les organismes (Van den Broek victime de crampes). L’échappée rendit l’âme et un inexorable scénario se dessina. On dira que c’était prévisible, logique. On dira ce qu’on voudra…
ACTE II, SCÈNE 2.
Ainsi survint ce moment d’exaltation pour nerfs à vif. Longue file à tombeau ouvert, et écrémage, dès la première ascension de la côte du château de Montjuïc, sous l’impulsion des UAE. Pogacar et Vingegaard, roue dans roue ; Evenepoel pas loin ; Seixas de retour après son incident mécanique ; Grégoire et Martinez en embuscade. Bref, les deux tiers du peloton avaient quasi rendu les armes (dont Alaphilippe, Vauquelin, Paret-peintre, etc.). Une trentaine d’unités lâcha prise au deuxième passage. Une dinguerie, avec des groupes à quatre, huit minutes… Et tout se disputa dans une course de côte terminale à si grande intensité qu’aucun cador ne n’extirpa, sauf dans l’ultime mini-rampe vers la ligne: coup double pour les UAE. Victoire du Mexicain Isaac Del Toro, juste devant le « protecteur » Tadej Pogacar, Evenepoel et Vingegaard. Seixas échoua au neuvième rang, derrière Grégoire et Martinez.
ÉPILOGUE.
Il était 18 heures, le soleil plombant brûlait toujours ses feux et le chronicoeur sut qu’il fallait quitter le château de Montjuïc – vieux guetteur que ni le vent ni les siècles ne parvinrent à avilir. Nous regardâmes Barcelone en contrebas, avec cette gravité des pierres qui savent tout et ne jugent rien. Les remparts s’embrasaient d’une lumière presque irréelle. Le château cessa soudain d’être une forteresse, devenant une page ouverte où s’entrelaçaient les rêves d’un peuple, les blessures de l’histoire et cette obstination si humaine à croire que, même après les nuits les plus sombres, l’aube finit toujours par gravir cette colline. Le silence reprit ses droits, jamais vide, arraché au temps. Comme le dit Paul Seixas : « L’âge n’est ni un frein ni une excuse. »
RÉSULTATS
2e étape : Tarragone-barcelone (168,5 km)
1. I. Del Toro (MEX/UAD) en 3h 40’ 01’’ (moyenne 46,0 km/h)
2. T. Pogacar (SLO/UAD) à 0’ 00’’
3. R. Evenepoel (BEL/RBH) à 0’ 00’’
Classement général
1. J. Vingegaard (DEN/TVL) en 4h 01’ 48’’
2. T. Pogacar (SLO/UAD) à 6’’
3. R. Evenepoel (BEL/RBH) à 15’’
Maillot à pois (grimpeur) A. Molenaar (NED/CJR)
Maillot vert (points) I. Del Toro (MEX/UAD)
Maillot blanc (jeune) I. Del Toro (MEX/UAD)
Aujourd’hui
3e étape : Granollers-les Angles (195,5 km, montagne)
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