OM-PSG - Une haine éternelle et pas mal artificielle


Du «coup de génie» de Tapie à l’essoufflement actuel, la plus grande rivalité du foot français a traversé trente-cinq ans ponctués de coups bas, de tragédies, de fulgurances et de matchs légendaires.

10 Aug 2026 - Libération
Par Elsa de La Roche ­Saint-André

Parc des Princes, 31 mai 2026. Les joueurs du Paris Saint-Germain célèbrent avec leurs supporteurs leur deuxième sacre d’affilée en ­Ligue des champions. Dans les travées, à intervalle régulier, on discerne des «Marseillais n **** ta mère» ou des «qui ne saute pas est marseillais». Mais que vient faire ­Marseille dans tout ça ? Les Parisiens règnent en maîtres sur l’Europe. L’Olympique de Marseille, lui, décuve péniblement de sa funeste saison, savant mélange de foirades et de coups du sort. Ça n’empêche pas les fans du PSG d’enfoncer le clou: le goût de la victoire est ­encore meilleur quand l’OM touche le fond. Les inimitiés ont la dent dure. OM-PSG ou PSG-OM, selon d’où l’on vient. La plus grande rivalité du foot français. Un volcan qui sommeille parfois, ne s’éteint ­jamais, mais doit son existence à un habile concours de circonstances. des princes, 31 mai 1991. Une conférence de presse vient officialiser l’arrivée de la jeune Canal + aux manettes du PSG. A 800 kilomètres de là, le président de l’OM jubile. Le rachat de l’écurie parisienne par la chaîne cryptée, c’est du pain bénit pour Bernard Tapie, en quête d’un remplaçant à l’historique rival ­bordelais, relégué en D2. Ça fait déjà deux ans qu’il travaille à ériger le PSG comme nouvel ennemi public des Marseillais. Le 5 mai 1989 déjà, alors que l’OM recevait le PSG, que les deux effectifs étaient en lice pour le titre, et que la fin de saison approchait, il avait joué à fond la carte va-t-en-guerre pour motiver ses troupes. Et ça avait fonctionné. Match remporté, adversaire doublé au classement, première place assurée. Tapie a posé les fondations, ­Canal + n’a plus qu’à embrayer. Le groupe n’a pas de raison de se priver. Car pour lui, le championnat français, c’est avant tout un feuilleton, explique Michel Denisot, propulsé patron du club après le rachat. Pour tirer audiences et abonnements à la hausse, il a tout intérêt à faire émerger des personnages clés puis à chroniquer leurs confrontations. L’affiche opposant la capitale à la deuxième ville de France ­devient bankable. «On tenait le bon filon pour raconter des histoires», rembobine Denisot.PhotoS FRANCK FIFE. AFP – Johnny Fidelin. Icon Sport 

«Une idée de génie et un casting fantastique»

L’entente alimente les pires fantasmes, mais l’ex-boss du PSG dément avoir comploté avec Tapie pour ­définir un schéma tactique. Aucune réunion ne s’est jamais tenue en haut lieu, jure-t-il. «Ni à Marseille ni à Canal ni ailleurs.» Sans qu’il sache vraiment comment, poursuit-il, une concurrence frontale «s’est installée très rapidement». Ce dont il est ­certain, c’est que «pour Marseille, Paris était le portrait-robot de l’adversaire idéal». S’il est communément admis que cette guéguerre a été montée de toutes pièces, force est de ­constater que nombre d’ingrédients étaient déjà réunis pour que la sauce prenne.

D’abord, un terreau fertile : un antagonisme préexistant et plus universel entre Paris et le reste de l’Hexagone. Pour ceux qu’on appelle «provinciaux», les Parisiens respirent le faste. Président du PSG de 1974 à 1978, le créateur de mode Daniel Hechter a parfaitement ­incarné l’étiquette «showbiz» collée au club. Les vedettes de l’ère ­qatarie, d’Ibrahimovic à Neymar, l’ont ensuite perpétuée. En face, l’OM s’est construit en miroir ­inversé : un club anti-élites, «du peuple, par le peuple, pour le peuple». «Les gènes» des deux clubs renfermaient «une rivalité latente», résume l’ancien gardien Jérôme Alonzo, passé par les deux maisons.

Quand Tapie mûrit son projet de ­rivalité, les temps sont aussi à ­l’apparition des premiers groupes ultras de France. Fondé en 1984, le Commando Ultra de l’OM a fait ­office de précurseur, suivi en 1985 par les Boulogne Boys du PSG. A l’orée des années 90, les deux clubs jouissent d’une solide base d’adorateurs dont les liens ne peuvent que sortir renforcés s’ils se trouvent un ennemi. Les Parisiens n’en ont pas encore – leur club est encore jeune. Les Marseillais n’en ont plus vraiment – les Girondins de Bordeaux ont été relégués. La politique s’en mêle: au Parc des princes, la tribune Boulogne abrite des groupuscules parfois ouvertement néo­nazis, tan Parc dis qu’au Vélodrome, les virages affichent un antifascisme viscéral. Le clash semble inéluctable. Reste juste à embarquer les premiers acteurs. «Les joueurs sont aussi comptables de la rivalité», ­appuie Jérôme Alonzo. En l’occurrence, «ils ont plongé la tête la première». Pour l’ancien portier, c’est donc «la réunion d’une idée de génie et d’un casting fantastique» fait de «fous furieux comme Eric Di Meco à l’OM ou David Ginola au PSG».

La fièvre s’empare des joueurs. L’encadrement jette volontiers de l’huile sur le feu. En décembre 1992, à l’approche de PSG-OM, le coach parisien Artur Jorge lâche ainsi à l’Équipe: «On va leur marcher dessus.» Tapie placarde la phrase dans les vestiaires olympiens. Remontés à bloc, les joueurs commettent 55 fautes au cours de ce match toujours surnommé «la boucherie». «Si, à l’époque, l’arbitrage vidéo existait, on aurait fini à huit de chaque côté», replace Michel Denisot.

Passage chez l’ennemi jamais pardonné

Tous les coups vont alors être permis pour gagner. En octobre 2005, après une longue série de victoires, les Parisiens espèrent signer un nouveau succès au Vélodrome. A leur arrivée, ils découvrent un vestiaire irrespirable. «Ils avaient ­aspergé plein d’ammoniaque, ­rapporte Jérôme Alonzo. Il a fallu qu’on se change dans le vestiaire des jeunes, qui donnait sur le parking.» A la vue de tous. Y compris de la star du X Clara Morgane, invitée à assister à la rencontre. Alonzo en rit ­encore. Tout en étant «convaincu» que le match, perdu 1 à 0, n’aurait pas eu la même issue sans cette manoeuvre odorante.

Le malheur des uns fait tellement le bonheur des autres que la rivalité a souvent débordé du seul cadre des joutes Marseille-Paris. Pia Clemens, qui anime l’émission 100 % PSG sur Ici Paris, se souvient que le 29 mai 1999, «les joueurs parisiens ont levé le pied». Parce que pour la dernière journée de la saison, ils affrontaient Bordeaux, juste devant l’OM au classement. Et que si Paris s’inclinait, Bordeaux était champion… et l’OM privé du titre. Donc «chaque fois que Bordeaux marquait, le stade explosait de joie», relate Pia Clemens. Le journaliste marseillais Florent Germain, lui, pense tout de suite au 14 septembre 2004. Didier Drogba vient de quitter l’OM pour rejoindre Chelsea. En déplacement au Parc des princes avec l’équipe londonienne pour un match de Ligue des champions, il inscrit un doublé. Après son premier but, il se plante devant le public parisien et hurle «Allez l’OM !», retrace le correspondant de RMC. De la part d’un joueur qui n’a évolué qu’un an à Marseille, «c’est fort comme célébration».

On ne sort pas indemne de pareille rivalité. Certains y ont laissé des plumes. A commencer par ceux qui sont passés d’un club à ­l’autre. Parmi eux, Frédéric Déhu. Le 29 mai 2004, c’est en larmes que le capitaine du PSG soulève la Coupe de France qu’il vient de remporter avec ses coéquipiers. L’heure est autant à la fête qu’aux huées : les supporteurs ont appris qu’il est sur le ­départ pour Marseille. Oubliées ­toutes les belles victoires qu’il a ­contribué à glaner, on lui fait payer son passage chez l’ennemi. Et il ne lui sera jamais pardonné. Bis repetita le 16 mars 2025, quand Adrien Rabiot se pointe au Parc des princes sous les couleurs de l’OM, l’ancien Parisien est accueilli à coups de banderoles assassines. Y sont égrenés les noms de Déhu et d’autres «traîtres», qui tous ont basculé des Rouge et Bleu aux Ciel et Blanc dans la décennie 2000.

Colossale locomotive commerciale

La profonde aversion que se vouent les deux «meilleurs ennemis» du football français a pris parfois des tournures dramatiques. «La seule fois» où Eric Bidault, fondateur des ­Boulogne Boys, quarante-neuf ans d’abonnement au PSG, a «eu peur dans un stade», c’était le 29 mai 1993. Au Vélodrome, Paris perd ­contre un OM sur son petit nuage, trois jours après avoir été sacré champion d’Europe. Dans les rangs parisiens, dépités, des fusées de ­détresse sont tirées en direction de fans de l’OM. La réplique ne tarde pas: une horde de supporteurs marseillais se rue vers le parcage des ­visiteurs. Bidault en garde un ­souvenir traumatisant. «Des morts» ont été évitées de peu, juge le premier capo du Parc des princes. Pour Lionel Tonini, le choc a été tout aussi dur à encaisser. Le 13 octobre 2000, alors à la tête des ­Yankees, influent groupe d’ultras du virage nord du Vélodrome, il voit l’un des siens finir «le crâne fendu en deux» en plein PSG-OM. Le blessé a reçu dans la tête un siège lancé par des Parisiens depuis une tribune en surplomb. Le jeune supporteur ressort de l’hôpital paralysé à vie. C’en est trop pour Lionel ­Tonini, qui ne mettra plus un pied au Parc des princes.

Sur le plan sportif, les deux équipes se sont rarement values. C’est par étincelles que la rivalité a en général été ravivée. L’une d’elles a été allumée par un des penaltys les plus controversés de l’histoire. En 1997, l’OM sort la tête de l’eau après deux saisons passées en deuxième division où il a été rétrogradé à cause d’une affaire de corruption – pour laquelle Tapie a été condamné en 1995. Le 8 novembre, le score du PSG-OM en est à un but partout quand l’attaquant olympien Fabrizio Ravanelli s’effondre à l’entrée de la surface. Le défenseur parisien ­assure ne pas l’avoir touché. Le ­ralenti le confirme très clairement. Mais l’arbitre siffle faute. Ravanelli et ses comparses l’emportent grâce à ce pénalty transformé. Dans ­l’esprit des Parisiens, l’OM devient un repère de tricheurs.

Trente ans plus tard, malgré l’écart sportif qui sépare désormais les deux clubs – l’un à la peine, l’autre porté par l’argent qatari –, leurs ­aficionados continuent de se vouer une haine farouche. Plusieurs générations ont été biberonnées à ces préjugés sur l’ennemi juré et le sang de la rivalité coule dans leurs ­veines. Récemment encore, le coach parisien Luis Enrique disait avoir conscience de «l’importance de ce match pour les supporteurs». L’affiche est toujours incontournable. «Quand le calendrier sort, ça reste la première date qu’on coche», confirme Emmanuel Quéant, fidèle du PSG depuis l’enfance. Côté marseillais, l’enjeu est même devenu existentiel. Pour l’OM, qui a été, ­entre 2011 et 2025, incapable de battre Paris en championnat, gagner permet de se prouver qu’on peut ­encore «se les faire». Tandis que pointe le risque d’un ­essoufflement, car la rivalité qui subsiste est désormais plus symbolique que sportive, ce sont des intérêts mercantiles qui devraient la garder en vie. Colossale locomotive commerciale, «PSG-OM reste un rendez-vous médiatique installé», décrypte l’économiste Richard ­Duhautois. Le 24 février 2013, pas moins de 2,84 millions de téléspectateurs étaient devant Canal + pour assister à la rencontre. Alors les ­diffuseurs continuent d’alimenter le feuilleton.


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