Les légendes d’un bureau


En 1987, suite au déménagement de « L’Équipe » en banlieue, Jacques Goddet, le fondateur et directeur historique du journal, confiait son bureau-salon Art déco à l’Hôtel de Ville de Paris. 
Trente-neuf ans plus tard, il y est toujours.

“À la mairie, il y avait des gamineries. 
Les adjoints voulaient tous être au deuxième 
étage pour être proches du bureau de Chirac. 
Lui s’en fichait complètement '' 
   - DOMINIQUE TIBERI, LE FILS DE 
     L’ANCIEN MAIRE DE PARIS, JEAN

22 Mar 2026 - L'Équipe
VINCENT HUBÉ

D’accord, ce n’est pas l’enjeu majeur du deuxième tour des élections municipales dans la capitale. Alors que tout le monde se demande qui héritera du splendide bureau de maire de Paris occupé depuis 12 ans par Anne Hidalgo (PS), une autre pièce de l’Hôtel de ville va nous intéresser ici. Un ensemble Art déco quasi centenaire, qui a moins écrit l’histoire de la municipalité parisienne que celle de L’Équipe. L’antre de Jacques Goddet, fondateur du journal il y a tout juste 80 ans (le 28 février 1946) puis son directeur jusqu’en 1984. Ce lieu central dans la vie du quotidien sportif est aujourd’hui, et pour quelques jours encore a minima, le coeur du cabinet de Lamia El Aaraje, adjointe chargée notamment de l’urbanisme et 2e sur la liste d’Emmanuel Grégoire (PS), arrivée en tête du premier tour dimanche dernier. « J’ignorais que c’était le bureau de Jacques Goddet », confie par mail l'élue socialiste. « Quand on m’en a donné les clés, on ne m’a pas transmis son histoire patrimoniale. C’est dommage. » Un oubli qu’il faut donc réparer. Pour raconter l’histoire de ce bureau, il faut quitter l’Hôtel de Ville et le IVe arrondissement pour remonter 2 kilomètres au Nord. Plus exactement au 10 rue du Faubourg Montmartre, dans le IXe arrondissement, siège de L’Auto, puis de son successeur L’Équipe après la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1932, deux frères, Maurice et Jacques Goddet, sont associés à la direction de L’Auto au côté de son fondateur, Henri Desgrange, par ailleurs patron et créateur du Tour de France. Né en 1900, cinq ans avant Jacques, Maurice a un certain goût pour la dépense, comme le raconte son petit frère dans ses souvenirs, L’Équipée belle (éd. Stock/Robert Laffont, 1991).

Son principal lieu de vie

Après avoir financé, à perte, un luxueux ouvrage sur le sport (Les Joies du sport) et tenté de faire construire un stade de 100 000 places à Paris, ce « protecteur des arts et des modes » réorganise l’immeuble du Faubourg Montmartre, « rachetant une aile supplémentaire pour s’octroyer à lui-même, au premier étage, un bureau-salon d’une dimension et d’un faste indiquant clairement qui régnait sur l’affaire » « d’une salle de bains-cabinet de toilette, avec installations appropriées pour que coiffeur et manucure puissent venir opérer à domicile » . L’architecte-décorateur Félix Lévy, un ancien élève des Beaux-Arts, en est le concepteur.

Mariée à l’actrice Meg Lemonnier depuis 1935, Maurice Goddet vend ses parts de L’Auto et en quitte la codirection en 1938. Le couple part ensuite s’installer dans le Sud, à Ramatuelle (Var). Jacques Goddet peut alors récupérer son bureau. « Je me suis installé moi-même, par droit de succession et pour bien marquer mon autorité, dans cette immense pièce formellement directoriale, depuis 1940, pour n’en plus sortir, quarante-sept ans plus tard… » Alors qu’ Henri Desgrange meurt en août 1940, le cadet des frères Goddet est le vrai patron du journal depuis quelque temps. Et il fait de son bureau le centre névralgique de son pouvoir, à L’Auto, suspendu à la Libération de Paris pour être paru pendant toute l’Occupation, puis à partir de 1946 à L’Équipe qu’il crée alors. « C’est le lieu où j’ai passé la majeure partie de mon existence. J’y fus heureux parce que je crois y avoir bien travaillé. »

À L’Équipe de 1949 à 1994, Henri Garcia décrit ce « lieu de vie du journal » dans l’ouvrage 10 Faubourg-Montmartre (éd. en exergue), réédité cette année pour le 80e anniversaire. « De style Art déco, il avait des couleurs contrastées avec, en ébène, l’immense bureau, les profonds fauteuils de visiteurs, les tables carrées ajustables » , écrit l’ancien patron de la rubrique rugby qui évoque également les « murs […] lambrissés de sycomore blond » . Beaucoup d’événements du journal se déroulent dans cette pièce. « Je la fais salle de conférences, salle de projection, salle de réception » , écrit ainsi Jacques Goddet. « Des conférences studieuses, des séminaires sérieux, nous en avons vécu beaucoup » , confirme Henri Garcia, que se souvient aussi que Lino Ventura y a présidé un jury prestigieux en 1981. Pour L’Équipe magazine, vingt journalistes du monde entier avaient été réunis pour désigner le « champion du siècle » . Vainqueur : Pelé.

Bouleversement en septembre 1987 : L’Équipe quitte le Faubourg Montmartre, et même Paris, pour s’installer en banlieue, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Jacques Goddet a alors 82 ans et il vient de diriger son 52e et dernier Tour de France, après avoir abandonné la direction du journal en février 1984, remplacé par Jean-Pierre Courcol. Quant à son bureau, « le coeur battant du 10 Faubourg Montmartre », dixit Henri Garcia, il est alors menacé de destruction. Impensable pour Goddet qui entreprend de le sauver. Dans ses mémoires, il détaille comment, « après les nombreuses et très pieuses démarches conduites conjointement avec M. Félix Lévy (l’architecte-décorateur) », il obtiendra « que l’ensemble complet, revêtement et mobilier, purs produits de l’Art déco, soit réinstallé dans l’une des plus belles pièces de l’Hôtel de Ville : le bureau de l’adjoint au maire, M. Jean Tiberi… » À l’époque, l’élu RPR est même le premier adjoint de Jacques Chirac. « Ce bureau était magnifique, se souvient Dominique Tiberi, le fils de l’ancien maire de Paris (1995-2001), mort l’an dernier. Les services de la ville ne savaient pas où le mettre. Comme mon père était premier adjoint, ils l’ont mis dans son cabinet (au 1er étage, côté rue de Rivoli). Un peu par hasard… À la mairie, il y avait des gamineries. Les adjoints voulaient tous être au deuxième étage pour être proches du bureau de Chirac. Lui s’en fichait complètement… » Jean Tiberi n’a pas besoin de ça, en effet, pour marquer sa proximité avec le futur président de la République. En revanche, son lien avec Jacques Goddet n’est pas évident, même s’il est régulièrement vu en tribune officielle sur les Champs-Élysées pour l’arrivée du Tour de France. « Il était plus ami avec Francis Borelli (président du PSG de 1978 à 1991), précise Dominique Tiberi. Son sport, c’était plutôt le foot. Il y avait joué quand il était jeune. »

Sycomore blond et fauteuils en cuir

En mai 1995, Jean Tiberi succède à Jacques Chirac, élu président, à la mairie de Paris. Il doit quitter le « bureau Goddet » pour le prestigieux salon du maire, 155 m2 tout en marqueterie, boiseries et cristal. Le nouveau premier adjoint, Jacques Dominati (UDF), préfère s’installer plus près du maire, au 2e étage, dans l’ancien cabinet du président du Conseil de Paris. Celui du 1er étage échoit alors à Bernard Plasait, adjoint à la circulation.

En 2001, le socialiste Bertrand Delanoë remplace Jean Tiberi. Le « bureau Goddet » passe au Vert Denis Baupin, chargé des transports. Au gré des changements durant les mandats Delanoë puis Hidalgo à partir de 2014, différents adjoints occupent les lieux. Dont Patrick Bloche, jusqu’à sa promotion comme premier adjoint en juin 2024. Les clés du bureau sont alors confiées à Lamia El Aaraje. Celle-ci s’avoue plutôt impressionnée à son arrivée sur place. « C’est imposant. La première fois que je me suis assise à ce bureau, j’avais l’impression d’être dans un film des années 50. Je n’ai pas tout de suite aimé. Ce qui meplaît, c’est que les gens qui viennent me voir sont épatés, c’est assez marrant. Beaucoup me demandent d’ailleurs s’ils peuvent s’y asseoir pour tester l’effet. »

Le bureau a en effet conservé beaucoup d’éléments de son installation originelle, comme décrite par Henri Garcia: les murs en sycomore blond, la grande table, les fauteuils en cuir, le bureau lui-même, jusqu’à ces petits boutons qui devaient permettre à Jacques Goddet de sonner ses secrétaires et qui ne sont plus fonctionnels aujourd’hui. Bien sûr, Lamia El Aaraje a ajouté sa touche personnelle: une plaque de rue de son arrondissement, le XXe, une télé, des dessins d’enfants sur un paperboard, un panneau avec le logo du PS, la rose au poing, qu’on imaginait mal chez Goddet, plutôt proche du camp opposé. L’adjointe socialiste a vécu jusqu’à ses 18 ans au Maroc et ne connaissait pas grand-chose de Jacques Goddet. Mais une fois informée de l’histoire de son bureau, elle se montre favorable à ce qu’une plaque y évoque le souvenir du fondateur de L’Équipe. « Ce serait tout à fait essentiel. L’âme de ce bureau doit se transmettre. » Reste à savoir qui en récupérera les clés.

***

Quatre mariages et un déménagement

La famille Goddet est indissociable de l’histoire de L’Auto puis de L’Équipe.

Il y a le père, tout d’abord, Victor (1868-1926), associé, en 1900, d’Henri Desgrange à la création de L’Auto-Vélo, devenu simplement L’Auto en 1903. Les Goddet père et fils (Maurice, 1900-1982, et Jacques, 1905-2000) sont administrateurs du journal, mais gèrent le Vélodrome d’hiver et l’ancien Parc des Princes. Malgré des goûts moins fastueux que son frère aîné, Jacques Goddet n’est pas le meilleur gestionnaire de l’histoire de la presse. En 1965, il doit céder la propriété de L’Équipe à Émilien Amaury, le patron du Parisien Libéré qui coorganise déjà le Tour de France avec L’Équipe depuis 1947. Sa vie privée aussi est romanesque. Quatre mariages notamment, le deuxième avec Odette Étienne, une des deux soeurs Étienne, stars de la chanson après-guerre (C’est si bon, Plus je t’embrasse…). Ses dernières noces datent de 1973 : à 68 ans, il épouse Rosine Simon-Lorière, 38 ans. Son frère, Aymeric Simon-Lorière, est député gaulliste du Var (il se suicidera en 1977) et s’est marié, de son côté, avec la soeur du réalisateur Bertrand Tavernier, Laurence. En parallèle de L’Équipe et du Tour, Jacques Goddet continue son activité de gérant de salles de sport et de spectacle. Déjà responsable du Palais des sports avec son associé Robert Thominet, il se voit confier par la mairie de Paris la gestion du nouveau Palais Omnisports de Paris Bercy (POPB) qui ouvre en 1984. Ce qui le relie d’une certaine manière avec l’adjointe à la maire de Paris Lamia El Aaraje, qui occupe aujourd’hui son bureau à l’Hôtel de ville. L’élue socialiste est en effet la présidente du conseil d’administration de Paris Entertainment Company (PEC), la société d’économie mixte détenue à 52 % par la mairie de Paris qui gère l’Accor Arena (ex-POPB), l’Adidas Arena et le Bataclan. Après le déménagement de L’Équipe à Issy-les-Moulineaux, en juillet 1987, son ancien patron, devenu président d’honneur, va déserter assez vite son nouveau siège. Mais même après sa mort, le 15 décembre 2000, et encore aujourd’hui, son nom continue d’apparaître en tête de l’ours du journal sous le titre de « fondateur ».

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