FC Nantes - Les souffrances du jaune vestiaire
Avec son match nul (0-0) samedi face à Auxerre, le club nantais se rapproche un peu plus de la relégation en Ligue 2 de football. Le tout sous la férule de l’entraîneur Vahid Halilhodzic, qui a d’abord son dolorisme et son sacrifice à offrir.
«Je savais avant de venir que la situation était difficile.
Très difficile. Je n’ai jamais autant travaillé de ma vie.»
- Vahid Halilhodzic Entraîneur du FC Nantes
13 Apr 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Auxerre (Yonne)
Nicolas Cozza n’aime pas les journalistes. Lesquels peinaient samedi à trouver l’origine de la brouille avec le défenseur du FC Nantes, l’un d’eux flairant une hypersensibilité chez le natif de Ganges (Hérault) qui ferait mauvais ménage avec des sentences médiatiques que tous les joueurs du monde ont tendance à trouver légères, du moins au niveau d’exigence et de précision qui leur est demandé dans l’exercice de leur art. Du coup, tôt dans la saison, Cozza a fait savoir au club qu’il ne voulait pas croiser un micro de la saison. Jeudi, les confrères se rendant au traditionnel point presse d’avant match à La Jonelière, dans le nord de l’agglomération nantaise, ont cependant eu la surprise de l’entendre. A son corps défendant : il n’avait aucune envie d’être là. Et il n’a surtout pas essayé de le cacher.
Cet automne, il fut le bouc émissaire du public au fil de la longue dégringolade de son équipe au classement. Il en faut toujours un au FC Nantes quand l’équipe souffre, jamais deux à la fois : Cozza a donc repris un magistère un temps détenu par Charles Traoré, Florent Mollet, Jean-Kevin Duverne et d’autres encore. «Ça aurait pu objectivement tomber sur pas mal d’autres, philosophait samedi un suiveur du club, mais il y avait des raisons aussi. L’entraîneur du début de saison, Luís Castro, l’obligeait à jouer haut sur le terrain. Cozza se faisait donc souvent trouer [par les attaquants adverses, ndlr] dans son dos.» Castro a été viré début décembre. Son remplaçant, Ahmed Kantari, a été licencié à son tour le 10 mars. Et c’est le remplaçant du Franco-Marocain, Vahid Halilhodzic, qui a envoyé d’autorité Cozza devant ses amis journalistes.
Pour quelles raisons ? Le même suiveur, pince-sans-rire: «Parce que Cozza ressemble à Macron.» Un autre : «Je crois plutôt qu’Halilhodzic a voulu le faire chier.» En éclairant cette ténébreuse affaire à la lumière des dix commandements du «Petit Manuel pour soigner une équipe en détresse», il y a fort à parier que l’entraîneur nantais a voulu le brusquer, le sortir de lui-même. Et éprouver un joueur incapable de gagner un match de foot depuis deux mois en le sortant de son cocon dépressif pour le confronter au monde réel, un peu comme l’écrivain de polar américain Dashiell Hammett avait en son temps, selon le romancier Raymond Chandler, sorti le crime de son vase vénitien pour le jeter dans la rue.
ATMOSPHÈRE SPECTRALE
On s’est pointé samedi au stade de l’Abbé-Deschamps à Auxerre pour voir le FC Nantes prendre un point (0-0) au terme d’un «tout petit match», pour reprendre les mots de l’entraîneur des locaux, Christophe Pélissier. Pas fâché, il l’a dit, de laisser les Canaris cinq points derrière une AJ Auxerre occupant la place de barragiste : si la situation des Nantais était désespérée avant le match, ils en sont sortis un peu plus près de la relégation en Ligue 2 ensuite. Il pleuvait des trombes. Printanière en début de journée, la température est tombée sous les 10 °C pendant le match et l’emploi de fumigènes rouge écarlate, nécessitant deux interruptions ordonnées par l’arbitre et huit minutes d’arrêts de jeu pour en finir, aura ajouté à l’atmosphère spectrale, lugubre, d’une lutte à couteaux tirés pour le maintien.
En semaine, c’est-à-dire entre deux matchs, ce combat-là est une litanie. Le couplet sur les emplois menacés, la Ligue 2 nécessitant une réduction drastique du train de vie. Les bénévoles démoralisés, le centre de formation qui n’attirera plus les gamins les plus doués en cas de relégation. Et le sentiment de culpabilité qui s’installe chez les joueurs, les seuls en position de sauver le bateau sur quelques semaines. Samedi, ils n’ont même pas essayé de jouer, pas plus les Nantais que leurs hôtes. Et on s’est surpris à y voir quelque chose de touchant, une empathie profonde entre les joueurs des deux camps et leurs communautés respectives. Comme si le jeu, ne parlons pas de plaisir, n’avait aucune raison de survivre au stress et à la déprime de ceux qui les regardent et qui aiment le maillot qu’ils portent. Une fois la partie achevée, les joueurs doivent aussi l’emballer. Il leur faut ainsi mentir.
Pour ne pas désespérer leurs supporteurs ou marquer une forme de solidarité en ne s’écartant pas du discours maison. Mais aussi, surtout, pour l’idée qu’ils se font d’euxmêmes. Et d’une tenue toute professionnelle du métier qu’ils exercent. Du coup, ce sont toujours les joueurs expérimentés qui s’y collent. Les contre-vérités coûtent de moins en moins quand on avance en âge. Le milieu Francis Coquelin, 34 ans, Arsenal en Angleterre, Fribourg en Allemagne et Villarreal en Espagne sur le CV : «On a fait une prestation digne aujourd’hui [samedi]. Je ne sais pas si c’est un peu tard, mais on a montré qu’on avait encore envie, et qu’il y a une âme dans ce groupe.» Le gardien Anthony Lopes, 35 ans, plus d’une décennie dans les buts de l’Olympique lyonnais : «On n’avance pas, mais nos adversaires non plus. Mathématiquement, tout est possible. Si dans la vie, il y a de l’espoir, dans le foot il y en a encore plus. Je sais que plus on avance, moins il nous reste de matchs pour faire basculer tout ça. Mais on y était dans l’abnégation, dans la combativité, dans le don de soi. Après, pour se sauver, il faut marquer des buts, c’est sûr. On va devoir faire des exploits chaque week-end. On sera capable de renverser des montagnes. J’espère qu’on va être récompensés, car le groupe le mérite. On va laisser les personnes parler [en mal] du FC Nantes et nous, on va se concentrer sur ce qu’on doit faire.»
Seront au menu un Toulouse FC demi-finaliste de Coupe de France, le Paris-SG qui file pleine balle vers un second titre de champion d’Europe de rang, son dauphin lensois au classement, l’Olympique de Marseille, un Stade rennais en pleine bourre: rapportés aux quatre victoires en vingt-huit matchs de Ligue 1 depuis août, c’est terminé, ils le savent et les prises de parole (une demi-douzaine de joueurs s’y sont collés) ont dû valoir leur pesant d’exaltation et de mélancolie. Vahid Halilhodzic, lui, est resté en retrait. Ce n’était pas, ou pas encore, son moment.
GRANDIOSE, ROMANESQUE
Puis, il s’est présenté devant les caméras et micros. Il n’y a rien qui puisse retranscrire par des mots ce que dégage le Franco-Bosnien dans l’exercice médiatique ces dernières semaines à Nantes. On a tout de même pensé à «opératique» : à la fois grandiose, dramatique et profondément romanesque. Il faut cependant ajouter un truc qu’il a lui, une touche comique plus ou moins volontaire sur un format évoquant les discours de Fidel Castro marquant les anniversaires de la révolution cubaine.
Samedi, ça donnait ça, hésitations et digressions comprises : «Quand on m’a contacté en mars pour venir ici, j’ai dit non merci, j’ai écrit une lettre [de refus] pour expliquer que… c’était mon club, j’ai joué ici [quand il a traversé le rideau de fer en 1981 depuis le Velez Mostar, ex-Yougoslavie] et puis je suis revenu entraîner… alors, on m’a rappelé en mars mais j’ai dit non, fini… La dernière fois que j’ai entraîné ici [en 2018-2019], je suis parti alors qu’on me proposait deux ans de contrat, c’est qu’il y avait des raisons, des choses dans le fonctionnement du club qui, peutêtre, expliquent aussi pourquoi on en est là aujourd’hui. J’aurais pu accrocher une qualification européenne, d’ailleurs, mais il y a eu la mort d’Emiliano [Sala, dont l’avion s’est écrasé au nord de Guernesey alors qu’il venait d’être transféré à Cardiff], donc, avec les conséquences… N’importe quel club, j’aurais dit non.
On m’a proposé de gros salaires, je n’ai même pas regardé… mais c’est Nantes, vous comprenez? Non? Oui? Je sens bien que tout autour du club, il y a… des choses qui se disent, des moqueries. Je le sais, hein. Je connais bien ici… Et je savais avant de venir que la situation était difficile. Très difficile. Je n’ai jamais autant travaillé de ma vie.
«A la mi-temps [du match face à Auxerre], j’ai dit aux joueurs : “On va mettre ce but, ce petit but qui…”(il joint le pouce et l’index en grimaçant). Et ben non. En ce moment, l’efficacité, c’est compliqué. Hier [vendredi], on a fait un petit match d’entraînement et bam, bam… la vitesse des enchaînements, les passes, l’engagement. Exceptionnel. Il y avait tout. Je leur ai dit mais, les gars, pourquoi vous ne jouez jamais comme ça ? Pourquoi ? Vous avez vu la tête manquée par Gana [Ignatius Ganago] aujourd’hui? Une erreur de timing [dans le saut]. Pourtant, jeudi, j’ai travaillé ça avec lui! Je lui lance le ballon, il fait “petit bonjour” [le cassé du tronc pour frapper le ballon de la tête, faut-il entendre] et bam. C’est but. Mais en match, on ne marque pas. Il y a une grosse pression [pour le maintien en Ligue 1] sur les joueurs à Nantes, une pression sur des années. Et l’environnement [les supporteurs] est hostile. Il faut faire avec.» Il souffre et surtout, il le montre. Les péchés de la politique sportive du FC Nantes sont ses stigmates à lui, s’offrant en sacrifice et prenant la main de son club de coeur pour l’aider à franchir le Styx vers la Ligue 2. Une vie de foot, quatre sélections nationales qu’Halilhodzic aura emmenées en phase finale de Coupe du monde pour une seule disputée, la genèse des deux dernières évictions méritant le détour.
UNE AURA DE MARTYR
En avril 2018, deux mois avant le Mondial russe, il a eu le malheur de s’embrouiller avec les meilleurs joueurs de la sélection japonaise, Yuto Nagatomo et Keisuke Honda : rideau, l’ex-international yougoslave s’offrant une sortie médiatique extraordinaire à l’aéroport de Tokyo, toute en mortification, avec un traducteur étouffé par les sanglots à ses côtés. Quatre ans plus tard, après avoir juré qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’il avait compris, qu’il allait mettre de l’eau dans son vin, qu’il devait bien ça à des adjoints qui n’avaient pas plus envie que lui de rater une Coupe du monde, il remet ça en s’aliénant Hakim Ziyech et Noussair Mazraoui : c’est Walid Regragui qui a emmené la sélection marocaine en demi-finale du Mondial qatari. Autant sortir de là avec une aura de martyr.
Samedi, on aura vécu, nous, un moment hors du temps, où un homme de 73 ans réfléchit tout haut, comme ça lui vient, en passant de considérations cosmiques sur la mort d’un joueur ou le temps qui passe au timing dans la prise d’élan d’un attaquant qui ne marque pas. On jure y avoir vu une certaine innocence, laquelle force le respect dans un contexte aussi lourd et dépressif. Sinon, ça valait sans doute le coup de secouer Nicolas Cozza en l’envoyant se fader un exercice médiatique qu’il n’aime pas. A Auxerre, le défenseur nantais fut le meilleur joueur sur le terrain.

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