La naissance d’un géant


Accompagné par Franz Beckenbauer, à gauche, et par Gerd Müller, à droite, 
Johnny Hansen lève le trophée de la C1, le 17 mai 1974 au stade du Heysel à Bruxelles.

En 1974, le Bayern Munich, emmené par Franz Beckenbauer, remporte la première de ses trois C1 d’affilée, mettant ainsi fin à l’hégémonie de l’Ajax Amsterdam.

"On était tellement soudés, on jouait ensemble depuis les équipes de jeunes 
et on avait fait de la Coupe des clubs champions européens notre priorité absolue"
   - SEPP MAIER, ANCIEN GARDIEN 
     DU BAYERN MUNICH

26 May 2026 - L'Équipe
RÉGIS TESTELIN

Huit ans après son accession en Bundesliga, en 1965, le Bayern Munich va connaître une ascension fulgurante durant la saison 1973-1974, conclue par sa première victoire en Coupe des clubs champions européens. Elle en appellera deux autres, dans la foulée, et, comme l’Ajax avant lui, vainqueur de la C1 en 1971, 1972 et 1973, ce triplé au sommet de l’Europe fera entrer le Bayern dans la légende du football européen.

Cette hégémonie du Bayern est indissociable de la domination du football de sélection ouest-allemand du début des années 1970, dont la grande force aura été de résister à l’équipe nationale néerlandaise, constituée en grande partie des joueurs de l’Ajax. Emmenée par Johan Cruyff, Johnny Rep ou Johan Neeskens, l’Ajax de Rinus Michels a révolutionné le jeu et inventé le football total, dont les principes sont toujours suivis par les grands coachs du moment. En résumé, à l’Ajax comme en sélection, tous les joueurs sont appelés à sortir de leur rôle et de leur poste initial: les attaquants attaquent et défendent, les défenseurs défendent et attaquent. Le principe paraît simpliste, cinquante ans après, mais il a constitué une révolution à une époque où le jeu était plus figé qu’aujourd’hui, et le mouvement permanent qui agitait le football néerlandais lui a permis de dominer l’Europe des clubs. Mais si l’Ajax a réalisé un triplé historique en C1, il n’a pas su transposer cette domination dans les deux grandes compétitions de l’époque, l’Euro 1972 et la Coupe du monde 1974, remportés par la RFA, dans un monde où il y avait alors deux Allemagne.

Maier, Beckenbauer et Müller : l’émergence d’un trio légendaire

Le succès de la RFA à l’Euro a constitué la rampe de lancement des succès à venir du Bayern en Coupe des clubs champions européens. Elle a permis de dégager un noyau de joueurs inoubliable, un demi-siècle plus tard. Sepp Maier a été un gardien révolutionnaire, d’une souplesse et d’une régularité incroyable, un gardien sans le moindre défaut, estimaient les spécialistes. Franz Beckenbauer était leur capitaine, charismatique et élégant, probablement le plus grand défenseur de l’histoire de ce jeu, facile dans les duels, fascinant ballon au pied, entraînant dans ses discours. Gerd Müller en était le féroce buteur, un joueur de surface incroyable dont les statistiques ne sont pas loin d’en faire le plus grand buteur de l’histoire: 365 buts en 427 matches de Championnat pour le Bayern et 68 buts en 62 sélections avec la RFA, dont 4 en phase finale de l’Euro 1972 (qui regroupait à l’époque quatre équipes directement en demi-finales). Ballon d’Or en 1970, en récompense de ses dix buts inscrits à la Coupe du monde au Mexique, il a également été le buteur décisif en finale de la Coupe du monde 1974 face aux Pays-Bas (2-1). Autour de ce trio resté dans l’histoire gravitaient des jeunes joueurs surdoués, comme Uli Hoeness ou Paul Breitner, et des soldats dévoués, comme Hans-Georg Schwarzenbeck, qui faisait le sale boulot au marquage à côté de Beckenbauer. Deux ans avant de remporter sa première C1, le Bayern s’était installé dans l’Olympiastadion de Munich, ce qui avait décuplé ses ambitions et renforcé sa puissance. Un grand stade pour un grand entraîneur, Udo Lattek, dont la philosophie était tournée vers l’attaque et qui prônait le marquage individuel.


C’est lui qui a conduit le Bayern vers sa première Coupe des clubs champions européens, avant de passer le flambeau à Dettmar Cramer, lequel restera dans les mêmes standards de jeu, lors des succès de 1975 et de 1976. Le triplé du Bayern aura porté la même identité et le même système de jeu, une sorte de 1-3-3-3, dont le « 1 » était Beckenbauer, libéro de l’ère moderne, capital dans la couverture défensive, important dans le dépassement de fonction, en soutien des avants, et donc toujours un peu partout sur le terrain. Triple tenant du titre en 1973-1974, l’Ajax, en fin de cycle et totalement déboussolé par le départ de Johan Cruyff au FC Barcelone, va s’écrouler rapidement dans sa quête du quadruplé, éliminé dès les huitièmes de finale de l’édition par le CSKA Sofia (1-0, 0-2 a.p.).

C’est la fin d’une époque dans laquelle le Bayern va s’engouffrer au forceps, après avoir frôlé l’élimination dès les seizièmes de finale, face aux Suédois d’Atvidabergs (3-1 ; 1-3, 4-3 aux t.a.b.), puis être passé tout près de la défaite, en finale contre l’Atlético de Madrid (1-1 a.p., 4-0 en match d’appui). Le mot miracle a longtemps été utilisé pour qualifier cette finale de 1974, disputée au stade du Heysel de Bruxelles.

Au bout d’un match fermé, le Bayern encaisse un but à six minutes de la fin de la prolongation et toute l’Espagne pense que l’Atlético sera sacré. Mais quatre minutes plus tard, Schwarzenbeck, le stoppeur qui ne marquait jamais, trouve les filets espagnols de 25 mètres et égalise (1-1). Il n’y avait pas de tirs au but en finale et la règle des trois jours de repos entre deux matches n’existait pas encore; deux jours plus tard, les deux équipes se retrouvent et l’Atlético explose, autant épuisé que déçu par le scénario de l’avant-veille.

La montée en puissance du grand club allemand, longtemps contrariée par l’Ajax, est consacrée par ce titre, dont Hoeness et Müller ont été les grands artisans. Quelques semaines après cette première C1, la RFA remportera chez elle sa deuxième Coupe du monde face aux Pays-Bas, vingt ans après celle de 1954. La suprématie du Bayern est davantage le fruit de la grandeur de sa sélection que l’inverse, alors que c’est l’Ajax qui a fait des Orange un double finaliste de la Coupe du monde, en 1974 et 1978. « Jamais je n’oublierai le premier titre européen, c’était le plus important,

a dit Maier. Après cela, la sensation de la victoire a changé au cours des deux années suivantes. » Un an plus tard, au Parc des Princes, dans une soirée marquée par les débordements de hooligans anglais et par un arbitrage très favorable aux Bavarois, le Bayern conserve son titre face à Leeds en marquant deux buts en contre (2-0) et sans avoir été dominant.

Chanceux en 1974, réaliste en 1975 et les deux à la fois, un an plus tard face à l’AS Saint-Étienne, dans cette finale de Glasgow que la France d’aujourd’hui ne parvient pas à oublier. « Nous ne méritions pas de l’emporter contre Saint-Étienne, qui avait été supérieur à tous les niveaux, dira Maier, qui a vu deux ballons frappés par Dominique Bathenay et Jacques Santini taper ses poteaux carrés. On a couru tout le match après le ballon, il n’y avait que Saint-Étienne qui jouait. »

Cohésion, habitudes, confiance, principes collectifs, et cette part de réussite sans laquelle rien n’est possible : tout a été en place pendant trois ans au Bayern pour l’installer dans la légende et en faire de facto le plus grand club du pays. Le secret de cette saga? « On était tellement soudés, on jouait ensemble depuis les équipes de jeunes et on avait fait de la Coupe des clubs champions européens notre priorité absolue, se souvenait Maier plusieurs années après. En Championnat, franchement, on était moins concentrés et moins concernés… » Ça ne vous rappelle personne?


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