«Je suis peut-être le seul à avoir vu tout ça»
Photos HÉLÈNE JAYET
Philippe Galzin dans sa ferme du Merlet, en Lozère, le 13 mai.
Philippe Galzin, agriculteur de 72 ans, a assisté aux finales des treize derniers Mondiaux. Depuis l’Allemagne de l’Ouest en 1974 jusqu’aux Etats-Unis cet été, le passionné au demi-siècle d’anecdotes a été témoin de l’histoire et des évolutions de la compétition.
un billet aller, un «camp de base»,
quelques nuits d’hôtel réservées, puis la débrouille.
26 May 2026 Libération
Par MARIE THIMONNIER Envoyée spéciale dans les Cévennes
Tout le monde a un sujet qui l’entête. Certains se demandent ce qu’ils vont manger ce soir, la prochaine série qu’ils vont regarder, les prochaines vacances. Philippe Galzin, lui, n’a qu’une obsession : se dégoter une place pour la finale de la Coupe du monde de football, le 19 juillet à New York. L’agriculteur cévenol de 72 ans remue ciel et terre. Jusqu’à projeter d’écrire à Gianni Infantino, le controversé président de la FIFA et chef d’orchestre de la compétition. Derrière cette quête, il joue une place pour sa quatorzième finale de Mondial de rang. «Un record ! lance-t-il fièrement. Je suis peut-être le seul dans le monde à avoir vu tout ça.» En tout cas, aucun footballeur ne peut en dire autant. A la suite de la publication sur les réseaux sociaux de l’un de ses amis cherchant à lui trouver le précieux sésame, on atterrit chez lui un jour de mai, au Merlet (Lozère), petit hameau en pierre au coeur des Cévennes. Il y tient sa ferme et un gîte retapé par ses soins, avec pour horizon les collines, ses terres cultivées et ses ruches. On a à peine le temps d’apprécier le paysage idyllique que Philippe Galzin nous embarque chaleureusement dans son aventure.
Le regard malicieux, il tire des enveloppes jaunies d’un tiroir et étale son précieux butin. Des tickets à gogo des 25 finales de Ligue des champions, 10 de championnats d’Europe et, surtout, des plus de 100 matchs de Coupe du monde auxquels il a assisté. Uniquement des phases finales, «quand ça joue vraiment». Et pas pour suivre l’équipe de France : «Les Bleus, c’est bien, mais moi j’y vais pour le beau jeu. Les mecs comme moi qui veulent voir Equateur-Zimbabwe, il n’y en a pas beaucoup.»
Un match de qualification Afghanistan-Pakistan à Kaboul rejoint en Renault 8 au début des années 70, le roi Pelé ovationné chez l’ennemi argentin en 1978, les premiers dribbles de Maradona en Espagne en 1982, l’émotion dans le stade à l’apparition de Nelson Mandela lors de la finale en Afrique du Sud en 2010. Philippe Galzin raconte, avec le verbe d’un conteur de légendes, tout un tas de rencontres aussi footballistiques qu’historiques. Il se souvient de «90 % des scores», parfois des buts à la minute près. «Philippe est tellement passionné qu’il en est passionnant», souligne sa compagne, Annick. Elle n’est pas fan de foot, mais, par amour, elle lui a dit «oui» symboliquement l’année dernière, dans la chapelle maradonienne du stade des Argentinos Juniors à Buenos Aires, où a commencé son idole, Maradona. L’épopée en Coupe du monde de Philippe Galzin débute en 1974 en Allemagne de l’Ouest. Parti seul à 20 ans, avec son sac à dos et en stop, sans un ticket en poche. Il achètera ses billets à la volée, certains au marché noir. «Dans ma famille, personne n’aimait vraiment le foot, c’était vu comme un sport de cons, de beaufs, narre avec son franc-parler ce fils d’un industriel et d’une mère au foyer. Mais moi, j’adorais ça, jour et nuit je pensais au foot.»
1994, «la plus merdique»
Il y joue dès ses 7 ans (et jusqu’à ses 67 ans), découvre la ferveur du stade au Nîmes Olympique, son club de coeur, avec son cousin, le journaliste Jean-Jacques Bourdin. Et a plus le goût du voyage que des études pourtant entreprises à la fac. En 1978, Philippe Galzin se lance dans un périple de sept mois en Amérique du Sud, jusqu’à atteindre le Mondial en Argentine, sous la dictature de Videla. «J’ai été pointé par une mitraillette à la frontière, j’ai eu très peur. Mais dans les stades, le régime ne pouvait plus rien contrôler, pour les Argentins, c’était le seul moment de liberté.»
Il faudrait des pages et des pages pour égrener cinquante-deux années d’anecdotes de ce bonhomme attachant qui parle cinq langues, se revendique tantôt comme un «fêtard» ou un «fou», et a les yeux brillants d’excitation lorsqu’il brandit l’un de ses vieux tickets de match – «Tu fais bien de demander, ça me rappelle des souvenirs». On tente de les compiler.Fan du «beau jeu», Philippe Galzin a assisté à 16 matchs de la Coupe du monde de 1998.
Argentine 78 ? «La plus belle, les Argentins sont fous de foot, je me reconnais en eux.» Espagne 82 ? «La première fois que j’ai vu jouer la France et Maradona.» Mexique 86 ? «Des gens très sympas.» Italie 90 ? «La première du pognon et les hooligans parqués comme des chiens.» Etats-Unis 94 ? «La plus merdique, ils n’aiment pas le foot. On était obligés d’aller voir les matchs dans des bars latinos ou italiens, tout n’était pas diffusé.» France 98 ? «Celle qui m’a coûté le plus cher étonnamment, j’ai vu 16 matchs. Mais la victoire de la France, c’était quelque chose.» Japon-Corée du Sud 2002 ? «La plus dépaysante.» Allemagne 2006? «J’ai voulu partir seul comme en 1974, mais mon ami Jeannot m’a accompagné.» Afrique du Sud 2010 ? «Les vuvuzelas, c’était infernal.» Brésil 2014 ? «Le rêve. Le 7-1 Allemagne-Brésil, on entendait voler les mouches.» Russie 2018 ? «J’y allais à reculons après avoir fait l’Euro en Ukraine quatre ans avant, je n’apprécie pas Poutine, mais ça s’est bien passé.» Qatar 2022? «Ça me faisait chier d’aller là-bas [d’un point de vue social, ndlr], mais sur place, ils étaient champions de l’organisation.»
Fan du «beau jeu», Philippe Galzin a
assisté à 16 matchs de la Coupe du monde de 1998.
La tchatche du septuagénaire l’a mené à des rencontres fortuites. Un voisin argentin dans un vol entre Kazan et Moscou, qui lui a ouvert les portes du stade de la Bombonera à Buenos Aires cette année. Un Anglais croisé dans les tribunes de la finale à Doha, qui l’a invité à venir voir Tottenham, trois ans plus tard. Des amis à l’autre bout du monde que la passion du ballon rond réunit. Le Cévenol met dans le foot toutes les économies tirées de la vente de ses produits de la ferme (miel, boudins, ratatouille) et de ses chambres d’hôte. «J’ai de la chance car ma femme et mes filles ont sacrifié du budget vacances pour que je vive ma passion. A part ça, toute l’année, je ne dépense rien.»
«JE NE LÂCHE RIEN»
Il a aussi sa façon bien à lui de vivre la compétition, qui en ferait paniquer plus d’un : un billet aller, un «camp de base» désigné, quelques nuits d’hôtel réservées, puis la débrouille. Son bagout lui a permis de trouver un paquet de places aux abords des stades : «Mes amis me surnomment le “pointer” en référence au chien de chasse, car je ne lâche rien.» Philippe Galzin regrette que cette part de dernière minute ne soit plus possible. «Maintenant, pour trouver une place, c’est l’enfer ! Tout est sur le téléphone, et même des mois à l’avance on n’en trouve pas. Sans parler des prix qui ont triplé depuis le dernier Mondial», grogne le bon vivant qui déplore aussi la disparition progressive de ces billets en papier qu’il affectionne tant. Aller dans le pays de Trump cet été ne l’enchante pas, mais pour continuer d’écrire sa légende, il ira. Le Lozérien a sécurisé une place pour la demi-finale à Dallas et en cherche une pour celle d’Atlanta. Pour la finale, il regarde tous les matins s’il ne voit pas un billet se libérer parmi les moins chers –les prix vont de 3600 euros à 2 millions à la revente, «une folie» (lire ci-contre). Philippe Galzin finit toujours par revenir à sa terre, qu’il a décidé d’acquérir en 1978 «depuis le fin fond de l’Amazonie», à sa chienne Maya et ses oignons qu’il doit planter. «Il regarde quand même huit matchs par semaine, dont deux le dimanche», prévient Annick, rieuse. Avant de partir, on lui demande lequel il va mater ce soir. L’aficionado dégaine son téléphone et enfile ses lunettes pour consulter le programme. Il jette son dévolu sur Manchester CityCrystal Palace en Premier League. Et nous glisse, plein de malice: «Tu ne m’oublies pas hein, si tu entends parler d’une place pour la finale.» Si jamais la FIFA nous lit…
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Billets, transports… un coût dur pour les supporteurs
26 May 2026 - Libération
M.Th.
A quelques semaines du début du Mondial, les fans des Bleus déchantent. Entre le prix exorbitant des places, les frais de déplacements qui grimpent et la vie chère aux Etats-Unis, certains y vont même «à reculons».
Avant le début de la Coupe du monde de foot 2026, le 11juin, l’excitation devrait être à son comble chez les supporteurs de l’équipe de France, qui compte parmi les favoris de la compétition. Mais à quelques semaines du match d’ouverture, c’est l’amertume qui prime. «J’y vais à reculons. Si on me proposait d’y aller aujourd’hui, je n’aurais pas pris de place», souffle Anne Costes, vice-présidente des Irrésistibles, association de supporteurs des Bleus, qui se rendra aux Etats-Unis pour voir les trois matchs de poule face au Sénégal, à la Norvège et à l’Irak.
Il y a de quoi être désenchanté, car la compétition s’annonce comme la plus chère de l’histoire. Dernièrement, c’est le prix du billet de train pour rejoindre depuis New York le MetLife Stadium, qui accueille le premier match des Bleus ainsi que sept rencontres dont la finale, qui a ulcéré les fans. Le trajet coûtera autour de 100 dollars (85 euros) contre 12,90 habituellement. Obligeant même la Fédération internationale de football (FIFA) à rappeler en avril que «les accords initiaux de la Coupe du monde 2026, signés en 2018, prévoyaient la gratuité des transports pour tous les matchs».
«Gratuit», un gros mot ?
Mais avant ça, il y avait le prix des places. Exorbitant. Compter minimum 100 dollars en catégorie 4 pour voir un match de groupe et jusqu’à 32970 dollars pour la finale. Face aux critiques lors de la mise en vente des billets en décembre, la Fifa a fait un geste pour les associations de supporteurs, avec des tickets à 60 dollars. Les autres devront payer plein pot.
S’ajoutent aux dépenses les déplacements en avion, quasi obligatoires pour suivre son équipe d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord, la compétition se déroulant pour la première fois entre trois pays, les Etats-Unis, le Mexique et le Canada. Si les dernières éditions étaient très critiquées, «au Qatar et au Brésil, le métro était gratuit pour se rendre au stade. Et en Russie, on ne payait aucun train pour se déplacer dans le pays», compare Anne Costes. Sans parler du prix des hôtels et du coût de la vie sur place, particulièrement élevés.
Didier, retraité et fan de l’équipe de France, a sorti sa calculette avant son neuvième Mondial. «Au Qatar, ça m’a coûté 4 000 euros pour un mois, là je prévois un budget entre 10 000 et 15 000 euros pour six semaines. Tout est très cher, aux Etats-Unis, on dirait que “gratuit” est un gros mot.»
Et l’aspect financier, aussi important soit-il, n’est pas le seul motif de découragement. La guerre en Iran, la tentative d’un émissaire du président américain de remplacer l’équipe iranienne par l’Italie, des fans menacés d’être bloqués à la frontière… la politique menée par Donald Trump en rebute plus d’un. «C’est consternant», déplore Anne Costes.
Entraide sur WhatsApp
Paradoxalement, l’association a grossi depuis Doha : 600 adhérents des Irrésistibles verront au moins un match. «Certains attendaient beaucoup les Etats-Unis après avoir boycotté le Qatar en 2022, mais là, c’est un peu la douche froide», constate la vice-présidente. Pour tenter de limiter les coûts, ils ont créé une discussion d’entraide sur WhatsApp. «A chaque fois qu’on a un bon plan, on le signale sur le groupe, détaille Didier, également membre des Irrésistibles, en charge des déplacements. Grâce à ça, on a déjà pu réserver un bus moins cher pour se rendre au stade à New York.»
Pour d’autres, l’importante communauté française installée outre-Atlantique a aussi permis de limiter les coûts. Jusqu’ici, Maël pensait la Coupe du monde «inaccessible», «réservée à une élite». Pourtant, cet analyste de données de 33 ans sera à New York pour le premier match des Bleus face au Sénégal, le 17 juin. Il s’est dégoté une place à 200 euros via un ami au sein de l’organisation de la compétition et pourra compter sur sa soeur, qui vit là-bas, pour l’hébergement. «C’était une opportunité de dingue. Si je n’avais pas eu tout ça, je n’y serais jamais allé, car ça coûte une blinde.»
Il y a quatre ans, le Mondial avait vu les autorités qataries très critiquées et les appels au boycott se multiplier en raison des conditions de travail des ouvriers étrangers sur les chantiers des stades. Une fois le coup d’envoi donné, même les plus réfractaires avaient fini par se prendre au jeu pour suivre les Bleus jusqu’en finale. «Moi la première, mais je ne suis allée qu’au dernier match face à l’Argentine», concède Anne Costes. Reste à voir si les polémiques autour des coûts et de la politique de Trump resteront cette fois encore au vestiaire une fois les hostilités lancées sur le terrain.

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