La Grande Boucle, la plus belle leçon de géographie et d’histoire
« En regardant le Tour, on se dit : “Ah oui, tiens, il y a un pays qui s’appelle la France.” Il y a une légitimité presque morale à se rendre compte que, tout d’un coup, on habite dans un pays qui s’appelle la France. Plus les années passent et plus on est surpris de voir le décor »
Philippe Delerm écrivain
15 Jul 2026 - Le Figaro
Gilles Festor Envoyé spécial au Lioran
En cent vingt-trois ans d’existence, le Tour de France a dessiné une toile d’araignée de 467.846 kilomètres à travers l’hexagone. Un labyrinthe long comme près de douze fois la circonférence de la Terre sur lequel 20 700 communes (sur les 35 000 environ que compte le territoire) ont trouvé une place, une ou plusieurs fois, Paris, Bordeaux et Pau occupant le top 3 des villes les plus empruntées. En novembre 2025, un jeune cartographe a établi une carte des 112 éditions du Tour de France au virage près (quand les routes n’ont pas disparu au fil du temps, évidemment). Cinq années de recherches titanesques ont été nécessaires à Romain Courvoisier pour arriver à cet impressionnant résultat : « En un coup d’oeil, on s’aperçoit que le Tour de France est passé quasiment partout dans le pays. On constate qu’il y a des zones de passages extrêmement denses. Sans surprise, c’est dans les Pyrénées et les Alpes, mais il y a aussi les zones longeant les frontières car les premières éditions passaient le long des pays voisins, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. » Le jeune homme originaire du Doubs, dont les travaux ont remporté un beau succès sur les réseaux sociaux, a aussi relevé les déserts du Tour de France : « Les grandes zones perdantes sont la Corse, une seule fois en 2013, la région Centre, le grand sud de l’île-defrance et la Bourgogne côté Nevers », où le Tour s’apprête à passer, ce mercredi et ce jeudi lors des 11e et 12e étapes.
« Tous les cinq ou six ans, on souhaite couvrir tout le territoire. En superposant les cartes, on constate que nous y parvenons », détaille Christian Prudhomme, le patron du Tour de France qui a salué sur les réseaux sociaux les travaux du brillant étudiant. «Notre obsession, c’est de protéger les anciens lieux de légende tout en en trouvant de nouveaux. Et j’aime l’idée qu’une étape ait plusieurs lectures, car les gens regardent le Tour aussi pour la beauté des paysages», ajoute le dirigeant en place depuis 2007.
C’est à peu près à la même époque, au tout début des années 2000 que Jeanpaul Ollivier est descendu de la moto d’où il commentait les étapes et les paysages pour s’inviter sur le plateau des commentateurs de France Télévisions. Au fil des éditions couvertes, 41 au total, « Paulo la science » est devenu le passeur d’histoires et de géographie de l’épreuve pour les millions de Français devant leur poste. « Quand j’étais encore en activité, j’avais des coups de fil de coureurs et des gens pour des demandes d’informations sur telle église, tel château ou tel endroit. J’avais l’impression d’être un syndicat d’initiative », s’amuse le retraité de 82 ans.
« C’est ça, la vraie magie du Tour : lier le sport, l’histoire et la géographie. Certains ne jurent que par la course, mais une grande partie des téléspectateurs est séduite par la découverte des territoires. Et tout cela se mêle dans un même creuset, celui d’un public qui regarde un reportage complet avec une sensation : celle de vivre la France », explique l’ancien journaliste.
On comptait surtout sur le commentateur pour donner du sens aux kilomètres lorsque le peloton faisait relâche lors des fameuses étapes de transitions, sans trop de relief ni d’attaques. « En vieillissant, je me rends compte que c’est presque ce que je préfère. Heureusement qu’il y a les commentaires géographiques et historiques qui viennent saupoudrer la journée. On sait bien, finalement, que toutes les échappées sont plus ou moins autorisées, mais aussi qu’elles seront reprises à quelques kilomètres de l’arrivée, explique Philippe Delerm, l’auteur de La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. On s’inocule une sorte de documentaire, alors que, dans d’autres circonstances, on aurait été plutôt réticent à rentrer dedans et pas forcément enthousiaste à l’idée de le subir. Mais, en regardant le Tour de France, on se dit : “Ah oui, tiens, il y a un pays qui s’appelle la France.” Il y a une légitimité presque morale à se rendre compte que, tout d’un coup, on habite dans un pays qui s’appelle la France. Plus les années passent et plus on est surpris de voir le décor. »
Pour l’écrivain des nostalgies heureuses, ce phénomène est même destiné à s’amplifier au fil des années. « Ces images sont de plus en plus précieuses, car elles nous permettent de rendre concret le fait d’habiter en France. Les informations à la télévision sont très anxiogènes pour les gens âgés : on ne parle que trafics de drogue, de catastrophes, d’incendies et de tremblements de terre… Les grandes villes semblent vouées à ce genre de tragédies. Quant aux petites, on sait que la vie diminue de plus en plus. On n’entend plus les récréations, parce qu’il n’y a plus personne dans la cour de l’école, à la sortie de la messe le dimanche, en tout cas beaucoup moins de gens qu’avant. S’il n’y avait pas ce Tour de France de l’été, il manquerait vraiment une dimension essentielle pour sentir qu’on est en France », ajoute l’écrivain, à qui l’on doit Au bonheur du Tour, un retour nostalgique sur la Grande Boucle à travers 150 photos.
L’arrivée de la télévision et les premiers directs ont bouleversé le rapport entre les Français et leur territoireparle pris me du Tour. Le 25 juillet 1948, la course est pour la première fois retransmise avec l’arrivée de la dernière étape au Parc des Princes, à Paris. Il faut patienter dix ans pour assister au premier direct en haute montagne au sommet de l’aubisque. Et quatre ans de plus pour découvrir les images captées par les motos retransmettant les dix derniers kilomètres des étapes. « Tout ça s’est fait en douceur au fil des éditions. Une demiheure de retransmission au départ, après une heure, et puis toute l’étape », explique Jean-paul Ollivier.
Certains hauts lieux de la montagne ont pu prendre chair après avoir occupé l’imaginaire des Français. « Prenons le cas du ballon d’alsace. C’est typiquement un lieu qu’on voyait sur les grandes cartes Vidal-lablache dans les écoles, mais, avouons-le, tout ça restait quand même très abstrait pour nous, constate Philippe Delerm. La montée du mont Ventoux, c’était un peu pareil. Aujourd’hui, ce site est devenu emblématique et charismatique avec le Tour de France. On a découvert ce côté complètement désertique et pierreux, alors qu’on n’aurait pas imaginé cela sans cette course. Je n’oublie pas les lacets de l’alpe-d’huez, qui seraient probablement restés inconnus sans cette épreuve. » Les 21 lacets seront justement au programme d’une dernière semaine grandiose dans les Alpes marquée par deux ascensions vers la station iséroise les 24 et 25 juillet, avant l’arrivée à Paris.
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