Pogačar met le feu… sans artifice
LOÏC VENANCE/AFP
Le Néerlandais Mathieu van der Poel entre Aurillac et le Oioran, mardi.
Dans la 10e étape, entre Aurillac et le Lioran (166,6 km), victoire du maillot.
Le Slovène reprend entre 30 et 40 secondes à Seixas, Vingegaard et les autres cadors…
Les Forçats entamèrent alors ces massifs à la qualification hypocrite de « moyenne montagne ».
15 Jul 2026 - L'Humanité
Le Lioran (Cantal), JEAN-EMMANUEL DUCOIN envoyé spécial.
ACTE I, SCÈNE 1.
Telles des estampes en fond de décor sauvage, nous découvrîmes un spectacle, électrique et magistral. Déjà la dixième étape, entre Aurillac et le Lioran (166,6 km), dont le final était une réplique d’une étape de 2024 remportée par Jonas Vingegaard devant Tadej Pogačar. Profil qui offrait, en ce 14-Juillet, une belle opportunité pour les favoris de se tester dans un final éblouissant dans le Massif Central, où les bosses allaient s’enchaîner telle une orgie venue des profondeurs. Au lendemain d’une journée de repos, l’art d’être grimpeur, sans forcément tutoyer les très hautes altitudes, prit ici tout son sens.
À étape tellurique journée volcanique, sous un cagnard dément. Et pour cause : au programme, 3 800 mètres de dénivelé positif, sept ascensions répertoriées. Après quatre premières difficultés, le peloton devait s’envoler vers le toit de cette étape, le Puy Mary par la route du pas de Peyrol (1589 m, 8 km à 7 %, 1re cat.), avant l’ascension du col du Pertus (4,4 km à 8,5 %, 1re cat.), puis le modeste col de Font-de-Cère (3,1 km à 5,8 %, 3e cat.), placé à moins de 3 bornes du but. Autant dire que la « pause » du lundi avait dû sembler bien courte pour le peloton, éreinté par neuf étapes courues pleins gaz sous la canicule : la moyenne de température sur les neuf premières étapes avait atteint plus de 32 degrés… La petite histoire retiendra que l’hôtel où séjournaient lundi les UAE de Pogi fut victime d’une panne de climatisation. Inutile de s’inquiéter pour l’armada émiratie du maillot jaune, qui dispose d’un équipement afin de lutter contre la chaleur : des draps-housses réfrigérés pour les huit coureurs (coût total, 26 000 euros). Bienvenue dans le vélo du XXIE siècle…
ACTE I, SCÈNE 2.
La baston, mémorable, pour prendre la bonne échappée ne débuta vraiment qu’après le sprint intermédiaire (km 25,5), réglé par le Géant vert Mads Pedersen, bien que nous vissions un épisode façon «gag» temporaire lorsque, à l’initiative de notre champion de France Romain Grégoire, une cassure se produisit : Pogacar fit l’effort tout seul pour retrouver le groupe Evenepoel-Seixas, Vingegaard fut piégé. Puis tout rentra dans l’ordre. Et tout le monde se retrouva à la planche, à une allure si folle que les compteurs s’affolèrent comme la moyenne de la première heure (50,2 km/h). Enfin, une troupe de 31 vaillants se constitua (Grégoire, Van der Poel, Jegat, Tejada, Romo, Izagirre, Vauquelin, Martin-Guyonnet, Baudin, Healy, etc.). Les Forçats entamèrent alors ces massifs à la qualification hypocrite de « moyenne montagne », tandis que les UAE, à l’arrière, menaient déjà grand train. Ce fut l’heure où le chronicoeur eut une pensée pour Émile Besson, son aïeul de l’humanité et de Miroir du cyclisme. Nous ne passâmes pas si loin de Moussages, village natal de « Milou », le grand résistant disparu en 2015, figure centrale du cyclisme d’antan, ami d’anquetil et de Poulidor, journaliste respecté et craint après 35 Tours entre 1953 et 1987 – éternel inspirateur qui transmit si noblement le flambeau.
ACTE II, SCÈNE 1.
Livrés aux tortures de plus en plus désordonnées de leurs efforts, les coursiers caniculés entamèrent le « dur » d’un profil en forcènerie. Dimanche, Pogacar déclarait carrément : « Il faudrait débuter les étapes du Tour à 8 heures ou 9 heures du matin, voire plus tôt encore. Mais je pense que le corps peut s’adapter à cela aussi : se réveiller à 5 heures et disputer une étape à 8 heures. » Ce fut sur des routes irrespirables que le dernier rescapé de l’escapade, Javier Romo, rendit l’âme, et nous vécûmes un moment où tout éclata en pièces détachées, quand bien même Richard Carapaz eut l’audace de s’extirper d’un groupe maillot jaune élimé.
ACTE II, SCÈNE 2.
Et notre P’tit Paul Seixas ? Pour la première fois de sa jeune carrière, le prodige de 19 ans disputait plus de huit jours de course, un rendez-vous en Tour inconnu. Et il envoya un signal, avant le sommet du puy Mary, dans la roue de Nicolas Prodhomme, en prenant les commandes. Se protégeait-il pour la descente ? Dans le col de Pertus, la course bascula dans le langage singulier des puissants normés pour s’élaborer en élévations. Acteur d’une stratégie étrange, Prodhomme mit la pagaille. Les Visma se montrèrent assez sèchement, en vain. Peu de mots en vérité suffirent à résumer le spectacle halluciné : dans le dernier kilomètre, donc tardivement, Pogačar déclencha l’attaque de feu… sans artifice. Parmi les premières victimes : Del Toro, ceci expliquant cela. Dans le final, comme prévu, Pogacar vola vers la victoire. Et Vingegaard, Evenepoel, Lipowitz, Seixas et Ayuso lâchèrent entre trente et quarante secondes sur la ligne. Notons que Seixas termina troisième en grattant une place au général (5e), alors que Vingegaard acheva son effort en dernière position du groupe, visiblement exténué…
ÉPILOGUE.
Malgré l’apprêt de ses origines, de la cocarde au Front popu, le Tour ne connut donc pas de gloire à la française pour sa fête nationale. Le chronicoeur, perdu dans ses songes initiaux face aux cimes du Cantal, se référa au mythe. L’étape devait être tellurique : elle le fut. Sauf qu’elle nous livra la vérité crue de notre temps, celle d’un cyclisme de perfection et de mécanique maximaliste soumis à un Ogre totalitaire. Le temps de jeter un oeil à l’horizon, avec ses cimes à perte de vue, qui ne possèdent ni la verticalité des Alpes ni les murailles des Pyrénées. Pourtant, quand le silence reprit possession des montagnes, il resta quelque chose d’invisible sur l’asphalte. Une trace électrique et magistrale.
***
10e étape : Aurillacle Lioran (166,6 km)
1. Tadej Pogacar (SLO/UAE) en 3h 58’ 08’’
2. Remco Evenepoel (BEL/BORA) à 32’’
3. Paul Seixas (FRA/DEC) à 34’’
Classement général
1. Tadej Pogacar (SLO/UAE) en 36 h 15’ 02’’
2. Jonas Vingegaard (DEN/TVL) à 3’ 36’’
3. Remco Evenepeol (BEL/BORA) à 4’ 06’’
Maillot à pois (grimpeur) Tadej Pogacar (SLO/UAE)
Maillot vert (points) Mads Pedersen (DEN/LTK)
Maillot blanc (jeune) Juan Ayuso (ESP/LTK)
Aujourd’hui
11e étape : Vichy-Nevers (161,3 km, plat).
Aujourd’hui
11e étape : Vichy-Nevers (161,3 km, plat).
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