« Pour les Malouines, pour Diego, pour la der de Leo »
Diego Maradona avait inscrit le « but du siècle » après un slalom de 55 mètres
pendant le quart de finale de la Coupe du monde 1986 contre l’Angleterre (2-1).
En Argentine, la demi-finale contre l’Angleterre dépasse le cadre d’un simple match de football. À l’arrière-fond historique tendu s’ajoute le fait que Lionel Messi dispute sa dernière Coupe du monde avec l’Albiceleste.
15 Jul 2026 - L'Équipe
ANAÏS DUBOIS
BUENOS AIRES – « La séance pour le Match est complète » , lance Analia Llobera, avant que les retardataires, déçus, tournent les talons et quittent le cinéma Gaumont de la place du Congrès à Buenos Aires. « Cela fait plus de dix jours que le film est à l’affiche ici, et il y avait très peu de monde, jusqu’à dimanche… » , explique l’employée du cinéma. À la veille de la demi-finale entre l’Angleterre et l’Argentine (21 heures, heure française), elle ne s’étonne pas de l’engouement soudain pour ce documentaire retraçant l’histoire de la victoire légendaire de l’Albiceleste en quarts de finale de la Coupe du monde 1986 (2-1) grâce à un doublé inscrit par Diego Maradona contre l’Angleterre. Et ce, quatre ans seulement après la guerre des Malouines.
Nicolas Brandan, 36 ans, l’avait pourtant déjà vu, mais il est revenu ce lundi. « Par superstition. C’est une bonne mise en jambes avant le match » , explique-t-il. Silvia Bottino, 60 ans, en ressort « encore plus nerveuse » que lorsqu’elle est entrée dans la salle, « cela fait revivre la mystique et ravive la colère contre la dictature » . Au coeur de la rivalité entre les deux pays, les Malouines, l’archipel situé dans l’Atlantique sud, sous domination britannique depuis 1833, est inlassablement revendiqué par l’Argentine. En 1982, une dictature argentine à bout de souffle (1976-1983) avait tenté de les récupérer en envoyant ses jeunes soldats au front. Au terme de soixante-quatorze jours de conflit, 649 militaires avaient succombé côté argentin et 255 du côté anglais.
Un maillot porte-bonheur
« C’est juste un match de football. Rien d’autre » , a averti le sélectionneur argentin. Dès l’issue de la rencontre contre la Suisse (3-1), samedi en conférence de presse, Lionel Scaloni avait tenté de calmer les esprits et d’en minimiser la portée. Lundi, plusieurs associations d’ex-combattants des Malouines se sont également exprimées dans ce sens. En vain. Comme leur sélection, les Argentins se préparent pour ce match dont la portée symbolique dépasse largement les lignes d’un terrain de football. Dans les médias, le doublé inscrit par Maradona en 1986 tourne en boucle. Les vidéos aux références historiques façonnées à l’IA se multiplient sur les réseaux sociaux dans un mélange d’épique et de dramatique. Dans les rues, nombreux sont ceux qui n’ont pas quitté leur maillot depuis samedi. Chacun sent qu’il a une partition à jouer.
Les cabalas, ces rituels visant à influencer l’issue d’un match, tiennent aussi leur rôle alors que les coeurs des argentins s’affolent déjà. La toute première préoccupation des fans, qui se demandaient quelle tunique allait porter l’Albiceleste, a été évacuée lundi en fin de journée. D’après les médias argentins, sur demande de la Fédération, les joueurs porteront bien le maillot extérieur sombre mercredi. Comme lors des deux victoires argentines contre l’Angleterre lors d’une Coupe du monde : au stade Azteca de Mexico en 1986 (quarts de finale, 2-1) et à Geoffroy-Guichard en 1998 (huitièmes de finale, 2-2, 3-4 t.a.b.).
La première de Messi contre l’Angleterre
« Ce n’est pas un match comme les autres » , reconnaît Edgardo Esteban, vétéran de la guerre et auteur de plusieurs ouvrages sur le conflit. « La sélection nationale et la revendication de notre souveraineté sur les Malouines font partie de l’identité du peuple argentin » , ajoute-t-il. Quarante ans après la « Main de Dieu » et le « but du siècle », l’Argentine s’apprête à vivre un nouveau chapitre de cette rivalité historique, du pied gauche de Lionel Messi cette fois.
Alors que le capitaine de l’Albiceleste n’a jamais affronté les Three Lions en 204 matches avec la sélection argentine, celui qui s’était finalement émancipé de la comparaison avec Diego Maradona en soulevant la Coupe du monde au Qatar en 2022 a une occasion inattendue d’écrire une nouvelle page de sa légende. Quarante millions d’Argentins sont prêts à l’y aider, en entonnant le chant des fans pour ce Mondial 2026 : « Pour les Malouines, pour Diego, pour la dernière de Leo. »
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Un antagonisme chanté
Scandé dans la rue par des Argentins pour soutenir les soldats sur le front dans la guerre des Malouines en 1982, le chant : « Celui qui ne saute pas est un Anglais » est depuis devenu un hymne des joueurs et des supporters de l’Albiceleste.
15 Jul 2026 - L'Équipe
JOSÉ BARROSO
Que ce soit dans les banderazos, ces rassemblements festifs de veille de match, ou aux abords des stades avant chaque rencontre comme encore samedi à Kansas City, la musique est partie intégrante du cérémonial des supporters argentins. Parmi les grands classiques, il y a des chants à la gloire de Maradona, d’autres moquant le Brésil, et le fameux « El que no salta es un inglés » (« Celui qui ne saute pas est un Anglais »).Les Argentins ont chanté : « Celui qui ne saute pas est un Anglais » avec leurs supporters après la victoire en quarts de finale de la Coupe du monde contre la Suisse (3-1, a.p.) samedi.
Contrairement aux idées reçues, son origine ne remonte pas au quart de finale légendaire de la Coupe du monde 1986 entre les deux pays (2-1 pour l’Albiceleste). Selon des documents du ministère de l’Éducation argentin, corroborés par des témoins de l’époque, cette courte ritournelle est apparue au début de la guerre des Malouines, au printemps 1982, avec une connotation strictement politique.
Un chant né dans la rue puis adopté par les supporters
Début avril de cette année-là, des milliers de personnes se réunissent sur la place de Mai à Buenos Aires pour soutenir les soldats envoyés au front contre l’ennemi britannique. Le régime militaire au pouvoir laisse faire, alors qu’il avait réprimé quelques jours plus tôt une manifestation contre la dictature au même endroit, un lieu iconique où les mères des disparus se rassemblaient chaque jeudi pour protester contre les barbaries de la junte des généraux.
Parmi les nombreux slogans et chants qui émergent lors de ces rassemblements ( « La Patrie oui, la colonie non » ; « Reculez les Anglais, le peuple veut la paix »
« Celui qui ne saute pas est un Anglais » donc, ponctué par des sauts de la foule où l’on trouve tous types de population, y compris des lycéens et des étudiants. Depuis, il est entré dans le répertoire des supporters du pays, même quand l’Angleterre n’est pas en face. Mais il est entonné avec encore plus de ferveur quand c’est le cas.
En 2022, Lionel Messi et ses partenaires, hilares, avaient scandé le refrain sur la pelouse de Wembley après leur victoire contre l’Italie lors de la Finalissima (3-0). Ils ont remis ça samedi à l’issue de leur qualification contre la Suisse (3-1 a.p.), en écho à leurs fans dans les tribunes du stade de Kansas City déjà tournés vers la demi-finale face aux Three Lions. Avec sa formule simple et passe-partout, le chant a été adapté dans d’autres pays au fil des ans, comme par les supporters des Bleus ( « Qui ne saute pas n’est pas français » ). Loin du contexte originel.
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