Argentine-Angleterre - Une main et maintes légendes


Photo Bob Thomas. Getty Images 
La mythique «main de Dieu» de Diego Maradona face au gardien anglais 
Peter Shilton lors de la demi-finale du Mondial 1986 au Mexique.

La seconde demi-finale du Mondial, dont le coup d’envoi est prévu à 21 heures ce mercredi, voit se répéter l’une des plus grandes rivalités du football mondial, forgée notamment après le geste illicite de Maradona en 1986.

15 Jul 2026 - Libération
Par Benjamin Delille Envoyé spécial à Atlanta (Géorgie)

Samedi soir, à Kansas City, deux symboles ont ressurgi du passé : un chant et un brassard. Le premier est bien connu. Il en a inspiré tant d’autres. Mais il appartient plus que jamais aux supporteurs argentins. «Qui ne saute pas est un Anglais !» a fait trembler les tribunes après la victoire difficile de l’Albiceleste face à la Suisse (3-1), au bout du bout d’une troisième séance de prolongations en trois matches. Le second est plus confidentiel. Le noir du deuil au bras des joueurs après la mort d’un ancêtre ce 11 juillet, l’ancien international Antonio Rattín, légende de Boca Juniors. Il avait 89 ans. Les deux racontent une rivalité sans pareil qui n’a plus retrouvé la pelouse depuis plus de vingt ans : une confrontation Angleterre-Argentine. La première et peut-être la seule de Lionel Messi, à Atlanta (Géorgie) ce mercredi, pour une place en finale de la Coupe du monde.

Si le chant des supporteurs ravive les plaies de la guerre des Malouines et le souvenir de Maradona, c’est bien avec Antonio Rattín, il y a soixante ans, que la légende a commencé. Un premier quart de finale de Mondial, en 1966 à Wembley, au Royaume-Uni, qui reste comme la blessure originelle des Sud-Américains. A la 36e minute, le milieu de terrain au jeu rugueux conteste une faute sifflée par l’arbitre allemand en haussant peut-être un peu trop la voix. Rudolf Kreitlein, qui ne parle pas l’espagnol, décide de l’expulser pour langage injurieux.

«Les Malouines sont argentines»

Rattín, qui ne comprend pas non plus la décision de l’arbitre, s’indigne contre ce qu’il juge être une injustice pour laisser filer les Anglais vers ce qui deviendra leur première et unique étoile. Il quitte le terrain en froissant le drapeau du pays hôte, accroché au poteau de corner, et décide de s’asseoir sur le tapis rouge réservé à la reine Elizabeth. Les supporteurs ne supportent pas l’affront et lui jettent des objets en tout genre jusqu’à ce que deux policiers l’escortent hors du stade. L’humiliation est insupportable. L’Angleterre l’emporte 1-0. L’épisode a donné naissance aux cartons comme langage international des arbitres. Et surtout, à une rivalité historique.

Elle prendra un tour bien plus grave deux décennies plus tard. Lorsque la dictature militaire argentine, à bout de souffle, décide en 1982 de s’emparer des îles Malouines pour susciter une forme d’élan patriotique. L’archipel que les Anglais appellent les Falklands est alors administré par Londres et revendiqué de longue date par Buenos Aires. Margaret Thatcher choisit de répondre par la force : une guerre de soixantedouze jours et une victoire britannique qui fera près de 1 000 morts.

Début avril 1982, après le débarquement de l’armée argentine aux Malouines, des milliers de personnes se réunissent sur la place de Mai à Buenos Aires, qui voyait jusque-là défiler des mères réclamant le retour de leurs fils disparus dans les geôles du régime. Pas question cette fois-ci de contester les autorités : il s’agit de réclamer le départ des Anglais. Un chant naît qui résonnera plus tard dans les tribunes lors de tous les matchs de l’Albiceleste. Et jusqu’à aujourd’hui, un slogan qui aura survécu à la dictature: «Les Malouines sont argentines», peint dans tous les recoins d’un pays.

C’est sur un terrain de football que les Argentins prendront leur revanche, quatreans plus tard, pour l’un des matchs les plus iconiques de l’histoire de ce sport. Dans le mythique stade Azteca où les Anglais ont cette année douché les espoirs du Mexique. Nous sommes en1986, l’Argentine de Maradona vient venger les soldats morts au front. Même si l’on jure à l’époque comme aujourd’hui qu’il ne s’agit que de foot.

Le numéro 10 va marquer les esprits en l’espace de huit minutes, après une première mi-temps fermée et électrique. Sur un centre, l’Argentin s’élève et réussi par miracle à dominer le gardien des Three Lions, pourtant bien plus grand que lui. L’arbitre tunisien Ali Bennaceur n’a pas vu la main qui a poussé le ballon dans le but. Pas d’assistance vidéo pour confirmer les protestations anglaises. «C’était un peu avec la tête de Maradona et un peu avec la main de Dieu», chambrera l’intéressé à l’issue de la confrontation.

Mais pour éteindre définitivement ses adversaires, l’attaquant enchaînera la pire des triches avec le plus beau de buts. Une récupération dans son camp, une course folle qui le voit dribbler cinq joueurs pour planter le but de la victoire et de la revanche d’un peuple. «Quel but ! Quel but ! Je veux pleurer ! Dieu saint, vive le football ! s’exclame en tribunes le commentateur argentin Víctor Hugo Morales, avant d’inscrire définitivement le joueur dans sa légende. Cerf-volant cosmique, de quelle planète es-tu venu ?» L’Argentine, cette année-là, avait soulevé la Coupe du monde.

COMBATS ÂPRES ET DIFFICILES

Anglais et Argentins se sont retrouvés quelques fois depuis, lors du huitième de finale épique de 998 qui a vu l’expulsion de David Beckham. Quatre ans plus tard, le milieu anglais est revenu battre l’Argentine en inscrivant un pénalty en phases de poules. Mais plus rien depuis un amical en Suisse de novembre 2005. Si Lionel Scaloni, le coach argentin, a tenu à rappeler que ce qui se jouait ce mercredi n’était rien d’autre «qu’un match de football», les supporteurs y voient évidemment bien plus que ça. La preuve : la demi-finale France-Espagne avait beau être plus prometteuse footballistiquement, c’est bien celle entre l’Angleterre et l’Argentine qui a le plus fait saliver les supporteurs. Des milliers de places ont été ouvertes sur les sites de reventes ce week-end, et celles pour Atlanta ont été prises d’assaut. Le ticket le moins cher sur la plateforme officielle de la Fifa se vendait 3 611 dollars (3 155 euros) dollars contre 1 600 pour la demie des Bleus.

«On sait ce que ça signifie pour les gens», reconnaissait samedi le milieu Leandro Paredes, à l’issue du match contre la Suisse. Deux équipes arrivées là dans la sueur des prolongations, portées par des supporteurs galvanisés par l’âpreté de combats difficiles. Nul doute que cette rencontre incertaine subira le poids de l’histoire, celle des légendes qui s’écrivent avec Messi d’un côté, Kane et Bellingham de l’autre. Les anciens capitaines sont morts, mais leurs esprits demeurent et Atlanta verra s’écrire une nouvelle page de l’histoire.

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