Froome: « Je suis chanceux d’être en vie »


À 41 ans, le Britannique, quadruple vainqueur du Tour, a officialisé sa retraite le 3 juillet, après des mois terribles au cours desquels il a lutté pour rester en vie, à la suite de sa très grave chute en août 2025.

«Quand une telle chose arrive, qu’on t’en explique la gravité, que ça aurait pu partir dans un sens comme dans l’autre, c’est un moment d’humilité vraiment marquant»

«Lors de la chute de 2019 au Dauphiné, le défi était davantage d’un point de vue sportif, alors qu’après celle-ci, le sport n’était même pas une question dans mon esprit»

«En 2012, ne pas gagner m’a donné plus faim pour 2013 et les années suivantes»

15 Jul 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

LE LIORAN (CANTAL) – Quatre ans après son dernier Tour de France comme coureur, Chris Froome est de retour sur les routes de la Grande Boucle, en tant qu’ambassadeur de Skoda. Chaque matin, il roule avec quelques invités dès 6h30, puis les emmène au village départ et vit l’étape avec eux. Le Britannique découvre, à 41 ans, une autre facette de la course qui lui a tout donné, avec quatre victoires (2013, 2015, 2016, 2017), et apprécie de « pouvoir manger du foie gras sans culpabiliser » , rigole-t-il. Audépart de Barcelone, il alâché au milieu d’une interview qu’il prenait sa retraite, ce qu’il n’avait jamais officialisé mais qui lui semblait évident depuis sa grave chute en août 2025 où, sur ses routes d’entraînement, il avait percuté un panneau de signalisation à 50 km/h. Dimanche matin, bracelet kényan autour du poignet, son lieu de naissance, il nous a raconté ces derniers mois terribles et la fin de sa carrière, moins clinquante, après son autre chute au Critérium du Dauphiné 2019 qui avait tout changé.

Vous avez finalement annoncé votre retraite. Le processus a-t-il été difficile ou espériez-vous encore trouver une équipe? Non, non, non. Cela n’a mêmepastraversé monesprit de continuer.

Donc, quand avez-vous pris la décision? Il y a cinq ans. Quand j’ai signé mondernier contrat ( avec Israel Start-Up Nation à l’époque), je savais que ce serait le dernier. J’espérais être en mesure de courir une dernière course et de dire au revoir de cette manière, commeonle fait en général. Mais l’accident en août m’a mis sur la touche. J’ai fait des allers-retours à l’hôpital jusqu’à mi-janvier. Et même quand je suis rentré à la maison, après cinq mois d’opérations, d’hôpitaux, ça m’a pris jusqu’en avril-mai pour vraiment être de retour sur mespieds, arrêter les médicaments. Parler aux médias, faire une grande annonce ou organiser une grande fête n’était vraiment pas envisageable. Mais ce n’est pas que je voulais maintenir le suspense ou quoi que ce soit. J’étais concentré sur ma convalescence, à passer du temps avec ma famille. J’avais donné monaccord à Skoda pour venir au Tour et je n’ai mêmepasfait une annonce. Quelqu’un m’a posé la question sur maretraite, je croyais que c’était clair, mais j’ai pris conscience que je n’en avais pas vraiment parlé.

Nous n’avons pas vraiment réalisé la gravité de votre chute…

Non, je suis chanceux d’être en vie. Ça a pris beaucoup de temps.

Votre coeur a été touché…

Toutes mescôtes du côté droit ont été cassées dans le dos, mesvertèbres aussi. La cage thoracique a implosé avec l’impact et mon pou mon droit a été vraiment sévèrement touché. Une des côtes a également perforé le péricarde, le sac qui protège et maintient le coeur, donc le coeur était en réalité ouvert et à découvert, exposé, ce qui peut être très dangereux. Ma cavité thoracique se remplissait de sang, je ne pouvais plus respirer. Les secours sont arrivés en sept ou huit minutes et ont inséré un tube entre mescôtes, et ça a relâché la pression. J’ai eu beaucoup de chance que le chirurgien soit capable de reconstruire le péricarde, de recoudre et de le sceller dans le thorax. Le coeur a continué de battre pendant tout ce processus, donc je crois que ( il souffle), quand une telle chose arrive, qu’on t’en explique la gravité, que ça aurait pu partir dans un sens commedansl’autre, c’est un momentd’humilité vraiment marquant. Ça a mis mavie en perspective, ce qui se passait dans le mondeducyclisme n’était mêmeplus une préoccupation. Ça a été un grand choc pour mafamille. La période a été difficile, mais je suis super heureux maintenant. J’ai l’impression qu’on m’a donné une nouvelle chance de continuer mavie. Et c’est aussi un signe que je dois ralentir désormais et en profiter. J’ai passé les deux dernières décennies à faire des sacrifices, à souffrir. C’était monrêve, mais en mêmetemps, je suis désormais au point de mavie où je peux vivre, être plus présent avec mafamille. Quand je suis à la maison, je ne fais pas juste des entraînements et de la récupération, je peux emmenerles enfants faire des randonnées ou camper. Mapriorité maintenant est d’être plus présent en tant que mari et père.

Enquoi cette chute a-t-elle été différente de celle de 2019 au Dauphiné?

Elles ont toutes les deux été sérieuses, mais après celle de 2019, le défi était davantage d’un point de vue sportif. Alors qu’après celle-ci, le sport n’était même pas une question dans monesprit. Allongé sur le sol, je savais que je ne courrais plus jamais. Il s’agissait plus de la suite de mavie. C’était effrayant. Passer tellement de semaines à l’hôpital, rentrer pour à peine vingt-quatre heures, m’asseoir dans le canapé et monpoumon s’effondre à nouveau… Je ne pouvais plus respirer, mafemmeadûmeramener directement à l’hôpital. Et encore une opération pour regonfler le poumon et des tubes de nouveau dans macage thoracique… C’était une expérience épouvantable. Il n’y a pas eu que la chute initiale, mais toutes les conséquences dans les mois qui ont suivi. Je n’ai jamais rien eu de si sérieux. Là, mavie était en danger.

Qu’avez-vous appris de cette période après 2019, différente de celle où vous avez dominé le cyclisme?

Elle a vraiment montré la personne que je suis. Je ne suis pas là que pour les bons moments, c’est mapassion, monamour pour le sport. Il aurait été beaucoup plus facile pour moi de juste arrêter à n’importe quel moment. Mêmesi c’était clair que je n’allais pas gagner un cinquième Tour. Mais ça a été tellement important, à mes yeux, d’être en mesure de traverser tout ce processus. J’avais pris un engagement pour cinq ans et je voulais vraiment aller au bout. Je sais que beaucoup de mondene comprenait pas. Undemesgrands objectifs depuis mesdébuts était de courir encore à 40 ans. Je l’ai fait, mêmesije ne gagnais pas, ça medonnait de la joie. Le soutien des Français a aussi été fantastique ( il rigole), c’était assez différent des années où je gagnais. C’est vraiment une relation d’amour-haine. Mais ça m’a réchauffé le coeur.

Quel a été le momentle plus dur psychologiquement?

Unan, un an et demi après la chute. Je faisais tous les entraînements, toute la préparation, tous les sacrifices comme avant, mais je ne voyais pas d’améliorations dans mapuissance, donc c’était frustrant. Après deux ou trois ans à vraiment pousser, il est devenu clair que j’étais à nouveau un coureur professionnel, que j’étais capable d’aider l’équipe, mais que gagner un autre Tour n’était pas réaliste. 

Vous de ne pas en'a'voir gagné Regrettez- un cinquième?

Non. Je regrette d’être tombé en 2019 ( il sourit) parce que je volais. Honnêtement, j’étais dans la meilleure forme que j’avais eue depuis des années. J’attendais tellement ce contre-la-montre du Dauphiné pour montrer que j’étais prêt pour le Tour. J’étais tellement bien, donc ça, c’est ancré profondément en moi. J’aurais aussi pu faire certaines choses différemment. Par exemple, si je n’étais pas allé au Giro en 2018, j’aurais été plus frais pour le Tour, mais dans ce cas, je n’aurais jamais gagné le Giro. C’est commeça, je ne peux pas le changer, donc je ne vais pas essayer de metorturer mentalement avec ça. Ça vaut aussi pour 2012. Je suis en paix avec tout.

En 2012, vous auriez dû jouer votre carte face à votre équipier et leader Bradley Wiggins?

J’étais jeune dans l’équipe, je manquais probablement d’expérience, mais ne pas gagner cette année-là (il a fini 2e à 3’21'') m’a donné plus faim pour 2013 et les années suivantes.

Quand vous voyez Tadej Pogacar remporter des étapes de montagne, êtes-vous nostalgique?

Oui, clairement. Je connais ce sentiment, quand tu sais que tu peux juste mettre un coup de vis et que personne ne peut te suivre. Ça memanqueunpeu. Ça te ramène à l’enfance, quand tu lâches tes copains, c’est très amusant.

Voyez-vous des similitudes ou des différences dans la manière de dominer de Pogacar par rapport à la vôtre?

C’est très différent. Je pense qu’il les tue. J’avais l’habitude de travailler dur assez tôt dans le Tour pour prendre un avantage de bonne heure, mais surtout pour la bataille mentale. Mais Tadej amèneça à un tout autre niveau. Au Tourmalet ( dans la 6e étape), il a fait comprendre aux autres qu’ils rouleraient pour la deuxième place, que la victoire était hors de propos. Je sais à quel point ça peut être démoralisant pour tes adversaires. Mais sur la première étape de montagne, je prenais une minute, dans le cas de Tadej, c’est trois minutes. C’est super impressionnant. Je peux dire que je suis content qu’il n’était pas dans les parages quand j’étais à mon meilleur. »


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