Infantino et la FIFA pacha devenu paria
Après le scandale provoqué par son projet de filiale commerciale au sein de la Fifa,
le patron du foot mondial voit son avenir compromis. Attaqué de toutes parts,
il s’accroche à son poste. Récit d’une déroute.
ÉDITIORIAL
Par Alexandra Schwartzbrod
Assainir
14 Aug 2026 - Libération
Dans ce monde dominé par des autocrates se croyant tout permis, la crise ouverte à la tête de la FIFA a quelque chose de rassurant. Elle montre que le sentiment de toute-puissance rend aveugle et donc fragile.
Voilà un homme, Gianni Infantino, qui se livrait aux pires turpitudes et aux pires bassesses depuis 2016, sans que grand-monde y trouve à redire (publiquement) et qui, soudain, convaincu de son impunité, a pris la mauvaise décision de trop, celle qui pourrait l’empêcher d’être réélu à la présidence de la puissante fédération de football.
Certes, rien n’est joué, l’homme a de la ressource, des réseaux, des moyens et des dossiers. Tout reste possible. Mais une brèche s’est ouverte avec sa proposition de créer une filiale destinée à gérer les droits commerciaux et marketing des Coupes du monde, dont 20 % des parts seraient vendues à des investisseurs privés, au premier rang desquels, bien sûr, des membres de la famille Trump.
Le monde du sport, qui n’avait pas moufté quand Infantino avait remis à Donald Trump un «Prix de la paix» taillé sur mesure, qui avait juste grincé des dents quand il avait accepté la demande du président des Etats-Unis d’annuler le carton rouge d’un joueur américain lors de la dernière Coupe du monde, s’est cette fois étranglé. A commencer par le patron de la puissante UEFA, Aleksander Ceferin, qui a dit stop et qui, depuis, mobilise le ban et l’arrière-ban pour tenter d’empêcher la réélection d’Infantino. Que celui-ci écorne l’image de la FIFA, passe encore, mais qu’il touche au jeu, et surtout aux recettes du jeu, impossible ! Il faut dire qu’il y a beaucoup d’argent sur la table. D’association à but non lucratif, la Fifa s’est peu à peu transformée en fédération à but très lucratif.
D’où la nécessité d’assainir son fonctionnement. Car changer sa tête ne suffira pas, il faut revoir sa gouvernance, empêcher qu’un homme puisse l’utiliser à son seul profit et à celui de ses amis, y instaurer davantage de démocratie. Les sponsors, qui n’ont pas encore réagi à la crise en cours, feraient bien d’y réfléchir à deux fois.
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Ces deux semaines qui ont fait vaciller Infantino
L’indéboulonnable patron du foot mondial, qui avait course gagnée pour sa réélection en 2027, a subitement perdu une grande partie de sa crédibilité avec sa proposition de filiale commerciale ouverte aux investisseurs privés.
Coûte que coûte, il tente désormais de s’accrocher et de rallier les indécis.
14 Aug 2026 - Libération
Par Romain Métairie et Samuel Ravier-Regnat
Ce samedi 18 juillet, veille de finale de Coupe du monde de football, cinq hommes devisent dans un recoin du Waldorf Astoria, luxueux hôtel édifié en plein coeur de Manhattan. Tous sont membres du Bureau de la FIFA, et constituent la garde rapprochée de leur supérieur, Gianni Infantino. Leur patron n’a sûrement jamais semblé aussi puissant. La compétition qu’il a préparée avec Donald Trump est sur le point de s’achever, et les bénéfices devraient flirter avec les 9 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros), des revenus jamais vus pour un événement sportif. «GI» doit ressortir de la séquence en étant quasi intouchable, certain, déjà, d’obtenir une réélection triomphale au prochain congrès de la FIFA, en mars 2027.
Pourtant, les visages sont graves. Infantino leur a donné jusqu’à minuit pour se prononcer sur un dossier hautement inflammable. Le genre de projet à même de changer le football à tout jamais. Le plan tient en trois lettres : FFE, pour FIFA Forward Enterprise. Soit le nom de la filiale commerciale souhaitée par Infantino, qui gérerait les droits marketing et commerciaux des Coupes du monde de la FIFA, et dont 20 % des parts seraient vendues à des investisseurs privés. Parmi les cinq votants, au moins une personne était au courant: Dan O’Toole, un fidèle d’Infantino, de l’époque où il gravitait à l’UEFA au début des années2010, s’était vu confier, dans le plus grand secret, la mise en place théorique de son projet. Les autres membres, en revanche, assurent qu’ils ignoraient tout jusqu’alors. Le projet est voté, à trois voix contre deux. Seuls le Breton Kevin Lamour, numéro 3 de l’instance, et le Suisse Thomas Peyer, le directeur financier, ont refusé. Dix jours après cette entrevue, les grandes lignes du plan fuitent dans The Times et le Financial Times. Prise de court, la Fifa envoie un communiqué hâtif pour s’expliquer. Trop tard: en quelques heures, le piédestal sur lequel Infantino se croyait durablement installé se fissure de toutes parts.
Une «ligne rouge est franchie»
La polémique s’épaissit lorsqu’est révélée l’identité de la structure qui piloterait les investisseurs potentiels : Thrive Eternal, un fonds d’investissement américain dont le patron n’est autre que Joshua Kushner, frère de Jared, gendre de Donald Trump. Infantino connaît la famille Kushner depuis dix ans. A l’époque, Jared était impliqué dans la campagne du Mondial 2026, lorsque la compétition n’était pas encore acquise aux Etats-Unis. Dans les locaux de Zurich, siège de la Fifa, plusieurs hauts gradés ruminaient déjà la proximité problématique entre Trump et Infantino, à l’approche de la Coupe du monde. Première sur le front des frondeurs, l’UEFA, qui fédère le foot européen, estime qu’une«ligne rouge est franchie», et menace de boycotter les compétitions de la FIFA. La Concacaf, représentant la zone d’Amérique du Nord et centrale, rejoint bientôt le camp des critiques, suivie par l’AFC, la confédération asiatique. Pas forcément de quoi inquiéter Infantino. L’Italo-Helvéto-Libanais en a vu d’autres. Après tout, n’est-il pas ressorti sans encombres de deux séquences parmi les plus controversées de ces dernières années ? La remise du prix de la paix Fifa à Donald Trump et l’annulation du carton rouge de Folarin Balogun après un appel du même Trump ont été dézinguées par bon nombre de ses contempteurs. «C’était une violation des règles, personne ne l’a critiqué publiquement pour ça. Ils [les membres de la Fifa] ont laissé faire cet homme», soupire Nick McGeehan, président de FairSquare, une ONG qui milite pour la transparence dans le sport. A chaque fois, Infantino avait agi dans son coin, sans en avertir au préalable les autres membres du Conseil de la Fifa, l’organe censé prendre en commun les grandes décisions.
La verticalité dans la gouvernance irrite, à l’extérieur comme en interne : la crise prend une autre tournure, le 31 juillet, avec la démission de Carlos Cordeiro, conseiller principal devant façonner l’avenir de la Fifa. Ancien banquier chez Goldmann Sachs chargé de la liaison avec la Maison Blanche lors des préparatifs pré-Mondial, l’homme faisait partie de la garde rapprochée d’Infantino. Quelques heures plus tard, c’est au tour de Kevin Lamour de se désolidariser de son supérieur. Habituellement d’une discrétion médiatique absolue, ce collaborateur d’Infantino depuis plus de quinzeans s’est résolu à écrire à Associated Press, pour dire que le personnel a été «trompé» par son manque de transparence et qu’il méritait «mieux que le mépris et l’intimidation». «Il s’agit du projet d’une seule personne. Non seulement ce projet ne doit pas aboutir… mais le moment est venu pour les dirigeants politiques du football de se poser les bonnes questions et de prendre les bonnes décisions», alerte Lamour.
«Attiré par la gloire»
«Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible, soupire un ancien cadre de l’instance à Libé. Le caractère de Gianni Infantino a toujours été celui-là : il est attiré par la gloire, l’argent. Il est travailleur, mais machiavélique, manipulateur et malsain.» Pressurisé de toutes parts, y compris par les sponsors – au moins un envisageait une déclaration publique –, Infantino se résout à lâcher l’affaire, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, et annonce le retrait de la FFE. Un air de déjà-vu : en 2018, il avait déjà noué un accord chiffré à 25 milliards de dollars (21,6 milliards d’euros) sur douzeans avec la banque japonaise Softbank, en vue de nouvelles compétitions, dont une Coupe du monde des clubs élargie, avant de revenir sur ses pas. Cette fois, la donne est différente. La FFE ressemble à l’initiative de trop, sortie de nulle part, après une Coupe du monde abîmée par tout un lot de polémiques. «C’est le mythe d’Icare. Il est allé trop près du Soleil», image une source. Surtout, aucune raison crédible n’est avancée pour justifier cette privatisation du foot à marche forcée. Financièrement, la Fifa n’est pas en péril. Au contraire, elle dispose d’importantes liquidités. «Des milliards de dollars de réserves et aucune dette», résume Carlos Cordeiro dans le texte annonçant son départ.
Après l’abandon du projet et les «excuses» publiques, Infantino se mure dans le silence. Une publication Instagram pour célébrer le talent de Kylian Mbappé ou du milieu espagnol Rodri, et c’est à peu près tout. K.-O. debout, l’insubmersible président ? Evidemment non. La contre-attaque arrive vite. Le 5 août, il convoque ses fidèles au siège régional de la FIFA à Salé, au Maroc. La réunion de crise dure sept heures et Infantino en profite pour montrer les muscles. «Les membres du Conseil de direction de la Fifa présents ont réaffirmé leur plein soutien au président de la FIFA, Gianni Infantino, en tant que seul responsable élu par les 211 associations membres de la FIFA», communique l’instance en fin de journée. Mattias Grafström, le très loyal secrétaire général qui s’était permis, quelques jours plus tôt, un mail interne déplorant une «série d’événements tristes et répréhensibles»
dans l’organisation, est de retour auprès de son chef, bien vite rentré dans le rang. En revanche, Kevin Lamour n’est pas là, pas plus qu’ Arsène Wenger, l’ancien entraîneur emblématique d’Arsenal et actuel directeur du développement du football mondial à la FIFA. Leurs critiques publiques ont visiblement déplu à la direction. «Le projet ayant été abandonné, il a été convenu que la Fifa ne tolérera plus aucune attaque à son intégrité», annonce l’organisation.
«Il veut que ça se calme»
Le 7 août, Gianni Infantino file à Cali, en Colombie, pour assister à l’investiture du nouveau président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella. Une habitude : le natif du canton suisse du Valais aime s’afficher aux côtés des dirigeants autoritaires du monde entier, en particulier de son ami Donald Trump, qui lui a apporté un soutien sans faille – «la FIFA commettrait une terrible erreur si, pour quelque raison que ce soit, elle envisageait ne serait-ce qu’un instant de remplacer son président».
Le patron du foot mondial s’efforce de reprendre le cours de son mandat comme si de rien n’était. «Il va tout essayer pour ne pas ouvrir de nouveau combat. Il veut que ça se calme», jauge l’ancien directeur de la communication de la FIFA, Alexander Koch, interrogé par Libé. En même temps, du Maroc à la Colombie, le président compte ses alliés, décidé à tenir quoi qu’il en coûte jusqu’au prochain congrès, en mars2027. L’UEFA est une rivale historique. Elle dispose théoriquement d’assez de voix pour convoquer un congrès extraordinaire en vue d’une éventuelle destitution. Mais l’issue serait incertaine : l’AFC et la Concacaf ont emboîté le pas aux Européens, mais elles sont divisées. En Asie, une petite dizaine de fédérations, à commencer par le Qatar, ont déjà promis leur vote au juriste de formation. Le Mexique, qui espère accueillir le Mondial des clubs 2029, s’est également distancé des attaques formulées par la Concacaf. La Confédération africaine (CAF), bastion d’Infantino, a «réaffirmé à l’unanimité son soutien» au dirigeant contesté, mais son président, Patrice Motsepe, a rencontré, mercredi à Salzbourg, son homologue de l’UEFA, Aleksander Ceferin (lire page 3), et rares sont les nations à communiquer publiquement leurs intentions. Infantino, que ses adversaires accusent de longue date de «clientélisme», a huit mois pour convaincre les indécis et cajoler les récalcitrants. Selon la presse britannique, il aurait promis au Maroc l’organisation de la finale de la Coupe du monde 2030 contre un ralliement. «On m’a fait savoir oralement, pendant la Coupe du monde, qu’un soutien à Infantino aiderait grandement notre Fédération», a accusé, pour sa part, le président de la fédération jordanienne, le prince Ali ben al-Hussein.
Parmi les adversaires d’Infantino se pose désormais un problème de taille. Qui pour rassembler suffisamment de monde derrière lui afin de le faire tomber au prochain congrès ? Aucune figure ne s’est détachée en interne au cours des dix années de règne sans partage d’Infantino. Aleksander Ceferin, le patron de l’UEFA, a déjà fait part de son envie de prendre du recul à la fin de son mandat. Lise Klaveness, la batailleuse présidente de la fédération de Norvège ? «Même pour les gens de l’UEFA, elle est trop progressiste», rigole un ancien cadre régional de la FIFA. Nasser al-Khelaïfi, le patron du PSG et de l’Association européenne des clubs (EFC) ? Son pays, le Qatar, défend Infantino. Le président de l’AFC, Salman bin Ibrahim al-Khalifa, battu par Gianni Infantino en 2016, réfléchirait à déposer un dossier.
Un autre nom circule avec insistance : Victor Montagliani, le boss de la Concacaf. «Il faut trouver des gens qui n’ont pas d’ambition politique et qui acceptent de faire un seul mandat et de faire le ménage, pas quelqu’un qui est là pour trois mandats,espère un bon connaisseur des coulisses de l’organisation. Le football a surtout besoin de transition, de pacification et de remise à plat.» «S’il y a un vote en mars, Infantino va gagner, tranche un autre ancien dirigeant. Mais que pourra-t-il faire sans les Européens ?» L’abandon du projet FFE n’a pas convaincu l’UEFA, qui maintient sa menace de boycott des compétitions de la Fifa et demande rien de moins que la démission de Gianni Infantino. Coup de bluff ou pression maximale ? La Coupe du monde féminine des moins de 20 ans, qui doit commencer le 5 septembre en Pologne, permettra d’y voir plus clair.
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Bandic. AP - Le président de l’UEFA,
Aleksander Ceferin, à Salzbourg (Autriche), mercredi.
A l’UEFA, Aleksander Ceferin, l’autre homme du match
Animé depuis des années par une franche hostilité envers Gianni Infantino, le patron du football européen mène la fronde qui pourrait le faire tomber.
C’est un discret, peu adepte des sorties médiatiques
ou des apparitions au côté de dirigeants autoritaires.
14 Aug 2026 - Libération
R.Mé. S.R.-R.
Au premier jour du Mondial, le 11 juin, Aleksander Ceferin avait adressé à la Fédération internationale un message de défi frontal. L’arbitre international somalien Omar Artan, refoulé des Etats-Unis et écarté de la compétition sans que l’organisation suprême du foot mondial y trouve à redire, était invité à officier lors de la prestigieuse Supercoupe d’Europe, à l’occasion de la rencontre entre le Paris Saint-Germain et Aston Villa. «Le football est fait pour rapprocher les gens, et l’UEFA souhaite témoigner son respect à Omar et à ses remarquables qualités d’arbitrage», avait sobrement commenté le patron de l’instance européenne. Mercredi, le Somalien était donc l’attraction principale à Salzbourg, où les supporteurs des deux camps l’ont acclamé avant le coup d’envoi. Pouvait-il espérer timing plus adéquat ? Son coup de communication réussi accroît la pression sur la FIFA de Gianni Infantino, contre lequel le dirigeant slovène mène la lutte depuis le début d’une crise vertigineuse, déclenchée par l’annonce dans la presse, fin juillet, d’un projet de création d’une filiale commerciale ouverte à des fonds privés. Pour l’UEFA, l’heure est au bras de fer : l’organisation menace de boycotter les compétitions de la FIFA. A la baguette, un homme de 58 ans dont le parcours ressemble, à certains égards, à celui d’Infantino. Juriste, comme son adversaire, Aleksander Ceferin a lui aussi profité des affaires de corruption qui ont ébranlé le foot mondial et de la suspension de son prédécesseur, Michel Platini, pour se hisser en 2016 au sommet des instances dirigeantes. Depuis, le natif de Ljubljana, ancien président de la fédération slovène, a été réélu deux fois, par acclamation et sans adversaire. Mais Aleksander Ceferin est un discret, peu adepte des sorties médiatiques tonitruantes ou des apparitions au côté de dirigeants autoritaires qui ont valu à Gianni Infantino sa sulfureuse réputation. En une décennie de mandat, le patron de l’UEFA s’est plusieurs fois opposé au dirigeant suisse.
Feu aux poudres. La Coupe du monde tous les deuxans (quatre aujourd’hui), poussée en 2022 par le président de la FIFA ? Une «mauvaise idée, tout simplement», avait dézingué le Slovène. Le Mondial des clubs XXL, qui s’est tenu pour la première fois en 2025 et menace d’empiéter sur les championnats nationaux ou la Ligue des champions de l’UEFA? «Une guéguerre problématique qui absorbe l’énergie de tout le monde», avertissait-il dès 2019. Entre les deux organisations, les relations sont tendues depuis des années. Mais Ceferin, ceinture noire de karaté et joueur de foot dans sa jeunesse, s’était jusque-là efforcé de maintenir le dialogue.
Les deux hommes entretiennent une franche hostilité, nourrie ces derniers mois par la proximité affichée entre le patron du foot mondial et Donald Trump. Pendant la Coupe du monde, la docilité avec laquelle Infantino a consenti aux caprices du président des Etats-Unis en annulant le carton rouge reçu par l’attaquant américain Folarin Balogun a excédé le Slovène. Quelques jours plus tard, le président de l’instance européenne snobait la finale de New York entre l’Espagne et l’Argentine. Comme un signe que le conflit entre les deux organisations était sur le point de dégénérer. Il ne manquait plus qu’un prétexte, et le projet de création d’une filiale commerciale a achevé de mettre le feu aux poudres.
Pour peu qu’il obtienne le scalp d’Infantino, le Slovène tiendrait là son plus haut fait d’armes à la tête de l’UEFA. De là à résumer le conflit en campant Ceferin dans le rôle du gentil et Infantino dans celui du méchant, l’affaire serait trop facile. Déjà parce que Ceferin «fait partie des gens qui ont contribué à créer Gianni Infantino. Comme président de la fédération slovène, il a participé à son élection», rappelle un ancien cadre de la FIFA. Aussi parce qu’au cours de ses trois mandatures, le Slovène a connu plus de moments délicats que d’heures de gloire.
Fiasco à Saint-Denis. Parmi les plus retentissants, le projet mort-né de Super Ligue, fomenté dans son dos par plusieurs des grosses écuries européennes dont le Real Madrid, le FC Barcelone ou encore la Juventus de Turin de son ami Andrea Agnelli (Ceferin est le parrain de sa fille), l’a totalement pris au dépourvu et fut perçu comme l’illustration de son manque d’autorité. Proposée dans la foulée, sa réforme de la Ligue des champions, élargissant la compétition à 36 clubs au lieu de 32 dans un nouveau format – quitte à alourdir un peu plus le calendrier – a été reçue comme un dédommagement pour les grands clubs afin de sortir de l’impasse.
Son règne a également été entaché par la finale chaotique de la Ligue des champions au Stade de France en 2022, qui avait vu les supporteurs bloqués et violentés à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Un panel d’experts, mandaté par l’UEFA pour examiner le fiasco, avait conclu que l’instance portait la «responsabilité première» pour avoir manqué à son devoir de contrôle des opérations de sécurité de Saint-Denis. Surtout, le ratage s’est accompagné de sérieux soupçons de copinage, alors que la personne en charge de la sécurité était Željko Pavlica, un ami proche. A l’époque, une enquête du Guardian avait révélé de vives inquiétudes quant à la gouvernance de l’UEFA, avec un régime perçu comme autocratique, une culture où les alliances personnelles de Ceferin prenaient une importance croissante. Mais le Slovène a traversé la crise sans broncher et s’est débrouillé pour garder son poste.
A Salzbourg, mercredi, il s’est entretenu avec le patron de la confédération africaine, Patrice Motsepe, et avec Nasser al-Khelaïfi, président du PSG et membre du comité exécutif de l’UEFA. Son nom circule parmi les éventuels successeurs d’Infantino. Lui avait déclaré, en 2024, avoir envie d’arrêter, surtout parce qu’il se sentait «fatigué» et «loin de [sa] famille». «Il aurait l’autorité pour y aller, juge un ancien dirigeant de la FIFA. Mais quel intérêt y aurait-il ? A l’UEFA, il y a les fédérations riches, la Ligue des champions. La FIFA, c’est un casse-tête absolu, il n’y a que des problèmes.»
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«La Fifa est devenue une immense machine à cash»
La chercheuse Carole Gomez revient sur l’origine de l’organisation, fondée en association à but non lucratif, à l’opposé des projets d’ouverture aux capitaux privés de son président.
«Le timing pose question : au regard
des résultats exceptionnels de 2026 et des réserves dont
elle dispose, quel intérêt de faire appel à des investisseurs
extérieurs ?»
14 Aug 2026 - Libération
Recueilli Par Camille Fauqueur
«Le plus beau Mondial de tous les temps» : c’est ainsi que Gianni Infantino, le patron la FIFA, a qualifié la Coupe du monde 2026 lors de la conférence de presse de clôture de l’événement. C’était aussi la plus lucrative. Selon le Guardian, l’instance du football mondial a dégagé 15 milliards de dollars de recettes (13 milliards d’euros), bien plus que les 11 milliards attendus, lors des six semaines de compétition entre Canada, Etats-Unis et Mexique. Carole Gomez, assistante diplômée à l’Institut des sciences du sport de l’université de Lausanne, analyse l’évolution de l’instance du football mondial au fil des années.
A son origine, dans quel but la Fifa a-t-elle été créée ?
Elle a été créée en1904 à Paris, avec un statut d’association à but non lucratif. Dans ses statuts, et c’est toujours le cas, aucune logique économique n’est explicitement mentionnée. Son article 2, présentant les buts de l’organisation, dispose que l’instance a pour objectif de développer le foot, d’organiser les compétitions, de fixer les règles du jeu et de promouvoir son sport à travers le monde.
Pourtant, l’argent est partout ?
L’association à but non lucratif, c’est le statut juridique de la FIFA. La réalité, c’est qu’elle est devenue une immense machine à cash. Jérôme Champagne [secrétaire général entre 1999 et 2010, ndlr] rappelait qu’en 1974, elle comptait huit employés, n’organisait qu’une seule compétition (masculine) et empruntait aux banques de Zurich des fonds pour survivre et payer ses salaires ; aujourd’hui, elle est présente sur plusieurs continents, a des bureaux à Zurich, Paris, New York, Rabat, Jakarta. D’une petite association créée dans l’arrière-cour d’un immeuble parisien, on est passé à une multinationale qui génère des milliards. Et qui revendique une puissance presque étatique.
Le projet «FIFA Forward Enterprise» (FFE) d’Infantino représente l’aboutissement de ce processus de financiarisation ?
En quelque sorte. La FIFA a vraiment connu un développement exponentiel avec l’arrivée de João Havelange [président entre 1974 et 1998], confirmé par Sepp Blatter [président entre 1998 et 2015] et sublimé par Infantino. La financiarisation à l’oeuvre a été particulièrement visible lors de la Coupe du monde 2026, où on a cherché à maximiser chaque profit, avec la tarification dynamique sur le prix indécent des billets, les pauses fraîcheur permettant de passer de la publicité ou encore le show à la mi-temps de la finale, rappelant fortement le Super Bowl. C’est l’américanisation du football. Mais l’arrivée du projet FFE à ce moment-là reste difficile à comprendre.
Pourquoi ?
Le timing pose question : habituellement, c’est une stratégie que l’on peut observer quand une entreprise rencontre des difficultés et fait donc appel à des investisseurs extérieurs. Là, au regard des résultats exceptionnels de 2026 de la FIFA et des réserves dont elle dispose, quel intérêt pour elle ? Il s’agit d’une vision très court-termiste de la situation : on rafle la mise aussi vite que possible en délaissant les conséquences sur le moyen et long terme. Carlos Cordeiro, conseiller d’Infantino et doté d’une solide expérience dans le secteur financier, l’a même dit en claquant la porte : c’est un deal perdant pour les fédérations membres, pour la FIFA et pour le football. Qui sont donc les gagnants ?
Depuis deux semaines, les réactions pleuvent de la part des fédérations
et Etats membres tout autour du globe. Mais il y a un grand absent…
On parle beaucoup des réactions du cercle proche de Gianni Infantino, de celles des confédérations, dont l’UEFA, la Concacaf et l’AFC qui se sont unis pour mettre la pression sur Infantino. Il y a un troisième type d’acteurs qui reste bien silencieux: les acteurs économiques. Les sponsors, pour l’instant, n’ont pas officiellement protesté. Or, ils pourraient avoir un rôle à jouer : en2015, au moment où l’instance zurichoise est frappée par le FIFA-gate [un scandale de corruption au sein de l’organisation], c’est aussi grâce à la pression des sponsors, qui menaçaient de se retirer, que Blatter, réélu en dépit de la tempête, a démissionné. Or, aujourd’hui, ces sponsors, on ne les a pas encore entendus. Peut-être, est-ce un moment d’accalmie, consistant à ne pas se déclarer trop vite d’un camp ou d’un autre. Ce qui va être intéressant, c’est de comprendre pourquoi ce projet a eu lieu à ce moment-là, directement après la Coupe du monde, qui étaient les investisseurs, qui a participé à sa mise en oeuvre, qui a été sollicité mais aussi qui a refusé.
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