Comment les secondes lames aiguisent leur patience

Chez les Bleus, le monde à part des remplaçants

Au seuil du deuxième match du Mondial des Bleus, face à l’Irak ce lundi à 23 heures, plongée dans la galaxie des remplaçants, entre difficulté à rester connecté à la compétition et opportunité de se faire une place au soleil.

«Je dois être intense pour que mes coéquipiers sentent ma présence.» Warren Zaïre-Emery milieu de terrain remplaçant

22 Jun 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Waltham (Massachusetts)

Il n’y a jamais que devant les micros, dans le discours des autres, qu’un joueur de foot n’est pas tout seul. Le lendemain de la victoire inaugurale (3-1) contre la sélection sénégalaise, le staff tricolore avait organisé une séance d’entraînement avec opposition sur les installations de l’université Bentley (Massachusetts), une poignée de joueurs espoirs de l’académie de la franchise des New England Revolution venant faire le nombre puisque les titulaires de la veille, de Dayot Upamecano à Jules Koundé en passant par Adrien Rabiot ou Désiré Doué, étaient mis au repos. On a entendu le défenseur droit Malo Gusto hurler à plus d’une centaine de mètres : une semelle de son pendant à gauche, Lucas Digne, l’a étendu pour le compte. «Lucas ne devait pas être très content», a sobrement commenté jeudi le joueur de Chelsea, qui en a été quitte pour une simple contusion et une frayeur. Sur le moment, Digne avait tourné les talons.

Pas un geste pour Gusto. Par ailleurs abandonné à son sort par tous ceux qui participaient à l’entraînement. On s’est demandé si un ado du centre de formation local n’allait pas finir par se dévouer pour aller prendre des nouvelles du défenseur tricolore, histoire qu’il y en ait un pour lui témoigner quelque marque d’intérêt. Mais non : ceux-là n’ont assurément pas osé. Et la fine fleur de la jeunesse footballistique locale en aura été quitte pour une formidable leçon. Le même coup sur Upamecano ou William Saliba aurait fait grimper tous les témoins aux rideaux, journalistes compris parce qu’on prend notre part, Digne étant du reste peu enclin à agir de la même manière avec des joueurs comme ces deux-là, susceptibles d’emmener les Bleus vers un troisième titre mondial le 19 juillet. A ces altitudes, personne n’a besoin de faire semblant.

Ce lundi, les Bleus affronteront la sélection irakienne (coup d’envoi à 23 heures, heure de Paris) au Lincoln Financial Field de Philadelphie, deuxième étape d’un parcours dont on a déjà compris qu’il pourrait les mener loin. Et on s’est posé dans la marge, à la lisière d’une équipe où les titulaires grimpent les marches quatre à quatre en laissant du monde derrière eux, des supplétifs qui patienteront comme ils peuvent, peut-être pour rien, en se cherchant un rôle. Un monde à part, pas complètement étanche non plus, même si les passerelles sont rares : Digne est pressenti pour débuter contre les Irakiens et, lors de l’opposition avec les jeunes de New England Revolution, on a vu un Rayan Cherki éteint, ce qui n’échappe à personne quand c’est lui. Disons que le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps, avait eu le temps de lui dire tout le mal qu’il avait pensé de son entrée en jeu face aux Sénégalais. Des difficultés normales pour un joueur de 22 ans à huit sélections, sauf que le coach tricolore n’a jamais envisagé une phase finale de Coupe du monde comme un stage de post-formation.

«TOUT PEUT ARRIVER DANS UNE COUPE DU MONDE»

Jeudi, surlendemain de l’entrée en lice victorieuse des tricolores, Gusto et Maghnes Akliouche sont ainsi venus raconter devant les micros une vie en retrait. Trois pas derrière. Etant entendu que le sentiment de dépossession du premier, parfois préféré à Jules Koundé ces derniers mois et qui aurait été fondé de voir dans le remplacement express (entendre : non programmé) de ce dernier, le 4 juin en match de préparation contre les Ivoiriens (1-2) à Nantes, le signe de titularisations à venir, dépasse de beaucoup celui du second, raccroché in extremis par le sélectionneur tricolore pour le Mondial américain alors qu’il programmait ses vacances. «Il y a déjà la fierté d’être là, a abondé le milieu de terrain monégasque. On veut se tenir prêt, pour profiter de chaque opportunité si elle se présente. Il faut s’investir à l’entraînement, bosser. Tout peut arriver dans une Coupe du monde, vous le savez mieux que moi. Après… C’est vrai qu’un joueur est conditionné pour jouer [depuis son plus jeune âge, ndlr], si tu es à ce niveau-là c’est que tu es compétiteur, tu as besoin de ça. Pour ma part, je trouve que Deschamps gère très bien les joueurs qui sont dans cette situation-là. On sent beaucoup d’expérience chez le staff, une grande habitude [dans la gestion humaine des remplaçants] au fil de la compétition.»

Laquelle ne fait que débuter. On se souvient, nous, du Mondial 2018 et d’une opposition entre les remplaçants d’alors et les jeunes du Spartak Moscou après quinze jours de compétition : elle avait révélé que certains joueurs, Benjamin Mendy et Djibril Sidibé au premier chef, avaient totalement lâché la rampe, et depuis un bon moment. En Russie toujours, Adil Rami avait refusé de rentrer en fin de match contre les Croates en finale. Le Bastiais de naissance savait qu’il n’était plus en état. «Mentalement et physiquement, être remplaçant est quelque chose qu’il faut savoir faire, explique le milieu tricolore Manu Koné à Bentley, l’université où les Bleus s’entraînent entre deux matchs de Coupe du monde et tiennent les points presse. Ne pas sortir de la compétition ne va pas de soi.»

«La concurrence est partout, je ne suis pas le seul à la vivre, estimait de son côté Gusto. On parle de l’équipe de France, d’un groupe de très grande qualité. Alors oui, c’est Jules [Koundé] qui commence mais moi, je suis venu pour jouer. Si on me met sur le terrain, je dois être en capacité de tout donner. Après, tu peux mettre des choses en place [mentalement] qui te permettent d’appréhender cette situation. Et ça, c’est forcément une démarche personnelle. Moi, ça m’a demandé de l’adaptation. Comme souvent dans le foot, pour ça comme pour le reste.» Lui ronge son frein. Et le défenseur des Blues de Chelsea prend ce qu’on lui donne, comme le nouveau protocole de la Fédération internationale de football précédant les rencontres, qui invite pour la première fois les remplaçants sur le terrain pour l’exécution des hymnes: «Au moins, ça concerne tout le monde. Et on gagne peut-être un petit quelque chose sur la cohésion d’équipe lors des attaques de match.» Manière de dire que lors de ces quelques minutes passées au garde-à-vous à côté de Rabiot et consorts, il apporte son écot.

PASSER DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA COLLINE

Premier joueur à se présenter devant les journalistes sur le sol américain, Lucas Hernandez, l’un des quatre rescapés du titre de 2018 avec Kylian Mbappé, N’Golo Kanté et Ousmane Dembélé, est un cas particulier, pour ne pas dire unique sous la mandature Deschamps qui court quand même depuis quatorze ans. A 30 ans, le défenseur joue désormais les utilités au Paris-Saint-Germain comme en bleu, prématurément usé par une rafale de blessures dont deux ruptures aux ligaments croisés (une pour chaque genou, le droit lors du Mondial qatari fin 2022 et le gauche en 2024 en Ligue des champions), un engagement un peu déglingo sur le terrain pour lequel on a toujours nourri quelque respect et une hygiène de vie à la limite, du moins par période.

Partant, le titulaire électrique et jusqu’au-boutiste de 2018 est passé de l’autre côté de la colline. Pour devenir autre chose : un joueur sans statut, bienveillant, ne se formalisant pas quand les journalistes l’interrogent sur le mutisme de Michael Olise, les difficultés de Dembélé quand il porte le maillot bleu ou encore le déroulé d’une journée type dans la cosmologie tricolore, du petit déjeuner continental jusqu’à la virée nocturne dans Boston à vélo. Des questions qu’Upamecano ou Mbappé n’entendront jamais. Par le passé, le sélectionneur des Bleus a toujours coupé un joueur dégringolant dans la hiérarchie, se méfiant d’une ambition jamais vraiment éteinte chez des joueurs de ce calibre et de la nocivité qui va avec. Faut-il que l’aîné des Hernandez ait déposé les armes. Il aura parlé du temps qui passe et des souvenirs, incomparables, qu’une Coupe du monde permet de se constituer. Même en bordure du terrain. Dans quelques semaines, il refermera la porte doucement. Akliouche (24 ans) a fait le voyage pour regarder ce qu’il y a de l’autre côté de cette porte, sans trop empiéter.

Koné, Gusto ou Digne sont là pour l’enfoncer. Pour Warren ZaïreEmery, il faut encore envisager la porte autrement. Avant le Sénégal, le milieu parisien est venu raconter une saison étrange, qui l’aura vu retrouver l’automne dernier l’équipe de France Espoirs où il est encore éligible à 20 ans, une rétrogradation mal vécue par le joueur s’expliquant par ses difficultés d’alors au Paris-SG, l’une des équipes les plus concurrentielles de la planète. «J’étais en manque de confiance à tous les niveaux, a confessé le Séquano-Dyonisien d’origine. Et ce passage en Espoirs fut très difficile à vivre, surtout avec une Coupe du monde en fin de saison. J’en ai profité pour me laver la tête. Si je ne croyais pas en moi, personne n’allait le faire à ma place. En club, on m’a expliqué que les qualités que j’avais, personne ne me les enlèverait. Qu’elles ne pouvaient pas s’effacer. Simplement, le plaisir avait disparu. Luis Enrique [son entraîneur au Paris-SG, ndlr] a toujours été sur mes côtes, il a essayé de m’insuffler de la confiance, je pense même qu’il est allé voir les autres joueurs pour… [il s’interrompt]. Il fallait remettre la main sur le plaisir ou l’insouciance disons, et l’intensité.»

«JE DOIS POUSSER, POUSSER, POUSSER»

Puis: «Je n’ai pas joué une minute en Allemagne [lors de l’Euro 2024] et ça avait été frustrant, oui. Chez les Bleus, la concurrence est très forte. Mais si je prends du recul et que je me retourne sur ma saison, c’est une chance et un plaisir d’être ici. J’essaie de gérer la situation de la meilleure des manières. Je dois être intense à chaque entraînement pour que mes coéquipiers donnent le meilleur d’eux-mêmes, qu’ils sentent ma présence [et une menace sur leur statut de titulaire, faut-il entendre], voilà l’objectif. Je dois pousser, pousser, pousser. Et, d’une certaine façon, eux me poussent aussi.»

Cette humble posture, Zaïre-Emery ne s’en sera jamais vraiment départi depuis ses années de formation ; le garçon bien élevé et introverti qui baisse la tête en saluant tous les présents quand il rentre dans une pièce. Les difficultés sportives et la dépossession comme un miroir: pourquoi le joueur est là, comment il y est parvenu. Après, ils peuvent aussi lever le nez. Quand on lui a demandé ce qu’il avait retenu de la première semaine de compétition, Gusto a dit ceci : «Les trois buts de Messi contre l’Algérie. Et la deuxième mi-temps des Bleus contre le Sénégal.» Les affaires reprennent.

***

Libé.fr

Avant leur match contre les Bleus, les Irakiens tous unis derrière leurs «Lions de Mésopotamie» Qualifiée pour la deuxième fois après quarante ans d’absence, l’équipe agit comme un ferment d’unité dans un pays miné par les conflits communautaires. Un article à retrouver sur notre site.

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