DE SANG ET D’OR
Paul Seixas, épuisé et en sang, dossard et cuissard déchirés,
après le passage de la ligne au Grand Colombier, hier.
Paul Seixas a lourdement chuté vers le Grand Colombier, mais a limité la casse grâce à une poursuite monstrueuse avec ses équipiers. Une journée noire pour ses ambitions dans ce Tour Auvergne–Rhône-Alpes, mais tellement importante dans sa construction de champion.
“Je me suis dit : la course est finie, je peux repartir
chez moi et me remettre à travailler ''
- PAUL SEIXAS
14 Jun 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS
GRAND COLOMBIER (AIN) – Il a allongé ses fines jambes sur la route, sur ce bitume brûlant et fondu qui a dû coller à ses blessures. Il ne sentait de toute manière plus rien, seulement un enfer global dont il ne pouvait plus différencier la moindre nuance, dont il ne pouvait plus percevoir les picotements, les tensions, les déchirements.
Il y avait longtemps que son corps avait été anesthésié, envahi par la douleur, qu’il avait accepté son sort. Son cuissard n’est plus qu’un haillon qui cache ce qu’il peut, son visage a la pâleur des dernières heures, sa carcasse est criblée de plaies, la peau de ses mains est arrachée, son flanc droit saigne. Il lui faut de l’aide pour s’asseoir, pour se lever aussi. Quand il tombe dans les bras de son père, sa silhouette efflanquée est raide et flasque, un crucifié qu’on vient de descendre de sa croix, à la fois Christ et enfant, qui cherche la chaleur d’une étreinte familière, le réconfort d’une odeur de jeunesse, un refuge bref et intime alors que tous les téléphones, toutes les caméras sont brandis devant ce spectacle antique.
C’est l’enlacement rare des moments qui comptent, et Paul Seixas a traversé, hier, une journée qui va compter dans les premières heures de sa carrière. Car il a connu un premier accroc dans le tableau parfait de ses débuts, il a commis une erreur dans la descente de la côte de Saint-Mauricede-Rotherens, après une trentaine de kilomètres.
Les commissaires de course venaient de décider de neutraliser le haut du dévers, en raison de nombreux gravillons sur la chaussée, et Seixas chuta juste après que le feu vert fut donné pour reprendre. Dans la zone protocolaire du sommet du Grand Colombier où il avait dû s’éterniser, dernier supplice, car il avait gagné le prix de la combativité, où il avait reçu les premiers soins, l’écorché ne tournait pas autour du pot. « J’ai fait n’importe quoi, une erreur bête, c’est entièrement de ma faute, reconnaissait-il. J’ai mal géré un virage, j’avais pris l’habitude de doubler certains coureurs en descente pour reprendre des positions sans forcer, et voilà, c’est une stratégie qui n’est pas sans risque et je l’ai payé. J’ai voulu faire un extérieur et je suis arrivé beaucoup trop vite. »
À près de 70 km/h, sa roue avant glissa sur du gravier et lui avec, sur une trentaine de mètres, « comme dans un toboggan » , décrivit-il, et se râpa de partout, notamment la paume de ses mains, malgré les gants, « défoncées » . Il repartit avec un gros débours, qui grimpa à plus de quatre minutes, pensa jeter l’éponge – « Je mesuis dit : la course est finie, je peux repartir chez moi et me remettre à travailler » -, mais ses équipiers le treuillèrent et le ramenèrent au prix d’un effort collectif monstrueux, d’une poursuite étagée d’école ( lire par ailleurs).
Il a coincé dans l’ascension finale du Grand Colombier, quoi de plus normal, quand les Visma ont vissé, puis Juan Ayuso et Isaac del Toro, mais il a plus que limité la casse (7e de l’étape à 1’21’’ de del Toro) et n’a jamais flanché, ni dans son corps meurtri, ni dans sa tête en ébullition, et c’est en cela que ce revers importe autant qu’un soir de victoire. Il a montré qu’il savait naviguer dans les vents contraires, qu’il pouvait survivre aux jours de mauvais temps et tout assumer, à 19 ans.
Il ne nous avait jamais autant bluffés
Il a soudé son équipe autour de lui comme jamais, a décoché des flèches dans les petits coeurs de ses supporters et du public, qui n’avaient sans doute jamais autant vibré à ses exploits, même quand il avait accroché la roue de Tadej Pogačar dans la Redoute en avril.
Il a également pu constater que ses adversaires ne lui feraient aucun cadeau, puisqu’ils ont tous roulé pour essayer de l’éliminer pour de bon. Autant être prêt à affronter ce marécage périlleux qu’est le peloton et si ses équipiers ont un peu «râloté» de ces comportements, sans fondement on doit dire, car leur leader a lui même reconnu qu’il avait commis une erreur, Seixas devrait y voir un signe positif, la reconnaissance que les autres équipes le voient comme une grande menace, l’aveu qu’il leur fait peur.
Au terme de cette journée, ce qui pouvait paraître, depuis quelques semaines, comme de la froideur dans l’analyse ou les rapports est devenu hier, au moment d’affronter ses premiers déboires, un discours serein, lucide, digne et tellement charpenté. On savait qu’il pouvait débiter des watts insensés mais, hier, il a dévoilé l’âme d’un leader et prouvé une nouvelle fois que sa panoplie de champion est complète, au cas où l’on avait encore des doutes. Dans tous les cas, il ne nous avait jamais autant bluffés.
Reste à savoir s’il repartira ce matin pour la dernière étape, s’il en sera capable et si lui et son staff jugeront qu’il doit courir pour une victoire d’étape, tenter un renversement fou du général ou s’il vaut mieux se préserver en vue du Tour de France. Seixas était venu chercher une victoire sur le Tour Auvergne-Rhône-Alpes et des certitudes. Il ne gagnera peut-être pas la course ce soir, mais il n’a rien perdu pour autant. Des journées noires peut jaillir la lumière.
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Une réaction d’équipe
Touché par les critiques sur son niveau cette semaine, le collectif autour de Paul Seixas a répondu avec une poursuite de 60 km remarquable pour boucher quatre minutes sur le peloton après sa chute.
14 Jun 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX (AVEC A. Ro)
GRAND COLOMBIER (AIN)– La barbe et le cuissard blanchis de sel par l’effort, Aurélien Paret-Peintre était encore gonflé à bloc en franchissant la ligne plus d’une quart d’heure après son leader Paul Seixas, lui-même devancé de plus d’une minute par le vainqueur du jour, Isaac Del Toro : « Il y a beaucoup de monde qui critiquait, déjà après le chrono (mardi), hier (vendredi)… Soi-disant qu’on était un peu en dedans… Mais aujourd’hui, collectivement, revenir d’où on est revenus, c’est impressionnant » .
Dan Hoole et Stefan Bissegger ont mené le début de la poursuite après la chute de leur leader, Paul Seixas (maillot blanc).
Mise en perspective par le talent de Seixas et les espoirs placés en lui pour le prochain Tour de France, la capacité de Decathlon-CMA CGM à le mettre sur orbite a pu interroger cette semaine sur le Tour Auvergne–Rhône-Alpes. Cette journée en enfer, gérée avec sang-froid et intelligence, a effacé beaucoup de doutes. « Je voudrais remercier le travail de tous les mecs, a souligné Seixas.
Ces mecs, je les aime. Ils auraient pu me laisser dans la pampa, je ne leur en aurais pas voulu, je le méritais parce que j’ai fait une connerie. Je repars à quatre minutes, c’était quasiment mort à ce moment-là. »
À tour de rôle
Tombé dans la descente de la côte de Saint-Maurice-de-Rotherens où le départ avait été donné de nouveau après un secteur neutralisé jusqu’au km 30, Seixas est attendu d’abord par ParetPeintre, le plus proche des mensurations du leader, qui doit donner son vélo en cas de pépin. Mais le grimpeur haut-savoyard n’y croit plus. « J’ai vu Paul par terre, je suis resté un petit moment mais honnêtement, quand j’ai vu son état, je me suis dit qu’il n’allait pas repartir. Donc j’ai continué. » Seixas est ausculté par le médecin de l’organisation et repart finalement quelques minutes plus tard.
La situation est critique, le général s’envole mais ses directeurs sportifs ne demandent qu’à deux coureurs de l’attendre : Stefan Bissegger et Dan Hoole, des spécialistes du contre-la-montre. « Il ne fallait pas tous redescendre d’un coup sinon on allait tous être morts » , explique Léo Bisiaux.
Dans les oreillettes, le directeur sportif Luke Rowe orchestre la poursuite et harangue les deux rouleurs, qui font le match à distance avec les soldats de VismaLease a bike, Lidl-Trek et UAEXRG en tête du peloton. De quatre minutes à son pic, l’écart redescend à 2’45’’ au pied des lacets du Grand Colombier. Hoole est allé au bout de lui-même et bâche.
Après la vallée, les grimpeurs
Au pied du Grand Colombier, place au grimpeur Paret-Pein « J’ai fait ce que je devais faire normalement dans le peloton, on est monté proche de mes meilleures valeurs de puissance. Nico (Prodhomme) attendait en haut, on s’est bien organisé, on n’a jamais paniqué. »
Au sommet, l’écart est descendu à 1’40’’. Seixas et ParetPeintre reprennent Prodhomme qui les attend dans un groupe avec les lâchés du peloton. C’est presque gagné dans la vallée mais il reste un dernier effort à fournir. « Ça fait 80 bornes qu’on est en train de chasser, il reste vingt secondes à combler et les commissaires arrêtent les voitures », peste Paret-Peintre, qui aurait préféré combler ce dernier trou dans la file des directeurs sportifs.
Bisiaux en dernière lame
À l’avant toute la journée, où il a observé en ruminant l’entente entre les équipes rivales pour creuser l’écart, Léo Bisiaux est le dernier équipier à pouvoir aider Seixas. Le jeune lieutenant écrase les pédales et opère la jonction en un claquement de doigts à 36 km de l’arrivée.
Son travail n’est pas terminé pour autant, l’Auvergnat peut encore limiter la casse pour Seixas dans l’ultime ascension. « Au pied de la bosse, on s’est donné un rythme avec les watts que j’ai tenus, puis à 1,5 km du replat, il est parti » , raconte Bisiaux, dernière roue à laquelle Seixas a pu s’accrocher avant de boucler l’exploit en solitaire.
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Del Toro a pris une option
Vainqueur de l’étape d’hier en solitaire, en gérant l’ultime ascension, le Mexicain s’est rapproché du maillot jaune mais ses adversaires restent nombreux.
14 Jun 2026 - L'Équipe
L. He. (avec A. Ro.) au Grand Colombier.
Pour affronter le bitume raide et collant de la forêt entre Virieule-Petit et le sommet du Grand Colombier, ses 8,4 km à 10,2 % et des passages à 14 %, deux approches se sont distinguées. La froideur prudente d’Isaac del Toro l ’a emporté sur l’empressement du solaire Juan Ayuso. Se sentant des ailes pousser parce qu’il se dit « stupide » - disons audacieux - et que « ça n’allait pas si vite quand on était déjà dans la partie la plus difficile », l’Espagnol de Lidl-Trek a rapidement pris une quinzaine de « J’essaie d’être intelligent, ne pas gâcher d’énergie, mais d’attendre le dernier moment »), son ancien équipier-rival chez UAE Emirates-XRG l’a déposé à 1,6 km pour remporter l’étape après s’être caché dans la roue de Matteo Jorgenson (Visma-Lease abike). Victime d’une déchirure à la cuisse droite début avril, Del Toro ne sait pas encore s’il a atteint sa « meilleure forme » mais retrouve donc déjà le succès pour son retour à la compétition. Visiblement le meilleur en montagne avec un Paul Seixas diminué qu’il a relégué à 1’05’’, le Mexicain de 22 ans n’aplusque49’’ à reprendre sur le Maillot Jaune Luke Tuckwell, qui a perdu son principal soutien Daniel Martinez sur chute. « Maintenant, c’est serré. J’ai toujours de l’avance, je suis toujours en jaune », maintient l'Australien de Red Bull-BORA-hansgrohe. Jorgenson est aussi toujours intercalé avec sa gestion aumillimètredechaquecol. La dernière étape aujourd’hui, qui démarre en montée, peut se transformer en feu d’artifice puis qu’ils sont encore sept à se tenir en moins de deux minutes.
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