HAITI - «Penser et jouer au foot me fait du bien»


PHOTO ANTOINE MARTIN

Qualifiés pour la deuxième fois de leur histoire pour une Coupe du monde, les Grenadiers offrent aux Haïtiens une parenthèse dans un quotidien
gangrené par une violence endémique.

«J’aime beaucoup le foot et je suis vraiment content que les Grenadiers 
aillent au Mondial malgré l’insécurité. Mais ça ne va pas changer le pays.» 
   - Givenson Sagaille un marchand de 29 ans

13 Jun 2026 - Libération
Par EMMA VILLEROY Envoyée spéciale à Haïti

A Port-au-Prince, sur la place historique en partie détruite du Champ-de-Mars, l’ambiance change à mesure que la chaleur retombe. Vers 17 heures, quand le soleil descend, des jeunes se réunissent pour improviser des matchs de football. L’odeur des déchets brûlés se mêle à la poussière du béton fissuré. Entre les klaxons, le bruit des motos et les cris des joueurs, de vieux pneus servent de cages de but. Dans une capitale contrôlée à 80 % par des gangs depuis 2021 et dans un pays où l’ancien président Jovenel Moïse a été assassiné, ces sportifs amateurs gardent le sourire. La raison ? La qualification de l’équipe nationale de Haïti, les Grenadiers, à la Coupe du monde de football masculine 2026. Un symbole pour les 12 millions d’habitants du pays.

«J’aurais tellement de joie si les Grenadiers pouvaient gagner la Coupe du monde», sourit James Ley Zimon, 16 ans, entre deux passes. Il joue ici tous les jours depuis qu’il s’est réfugié avec sa famille aux abords de la place. Il a fui son quartier Fort-National en 2021, après une attaque des gangs, et vit maintenant dans un petit camp de déplacés spontané. Il ne va plus à l’école faute de moyens et cherche parfois de petits travaux pour aider sa famille. Mais même le Champ-deMars n’est pas sûr. La place marque la ligne de front. Des blocs de béton séparent les espaces encore sous le contrôle de la police des zones contrôlées par les gangs. Des échanges de tirs ont régulièrement lieu. L’adolescent n’a pas peur. «Penser au Mondial et jouer au foot me fait du bien, raconte l’ado. Il y a aussi beaucoup de militaires et de policiers qui font des contrôles. Ça me rassure.»

Sa maison improvisée se situe juste à côté de l’hôtel Plaza et «des fois, j’arrive à récupérer des repas». Occupé par les touristes il y a très longtemps, le bâtiment est maintenant transformé en base militaire de la task force – les forces de sécurité haïtiennes et des mercenaires de l’entreprise américaine Vectus Global. A sa tête, Erik Prince, fondateur controversé de l’ex-milice Blackwater, a déclaré avoir signé un contrat de dix ans avec Haïti. Cet ancien militaire est surtout connu pour l’implication de son organisation dans des crimes de guerre en Irak.

«S’IL Y A DES TIRS, JE PEUX ME CACHER LÀ»

Sur la place, en baskets, en claquettes ou pieds nus, les matchs gagnent en intensité. Les tacles sur le béton ne semblent effrayer personne. Certains joueurs se jettent au sol pour défendre leur camp sous les encouragements des spectateurs installés autour du terrain improvisé. Parmi eux, plusieurs se montrent plus prudents que James Ley Zimon sur leur sécurité. «Le foot me fait du bien au corps et au moral, raconte Darius Karl, 28 ans et étudiant en mécanique. Mais je n’oublie pas où je suis. Je ne viens pas la nuit. S’il y a des tirs, j’ai repéré que je peux me cacher là-bas», affirme-t-il en désignant un muret à quelques mètres. Jean-Elie Fortiné, 30 ans, suit autant le jeu sur le terrain que l’évolution des Grenadiers. «Je ne crois pas que Haïti va être champion, sourit-il, dans un élan de lucidité. Mais cette qualification devrait donner une meilleure perception du pays à l’international. Même l’Italie ou la Pologne ne sont pas sélectionnées.»




Malgré la crise, le gouvernement a engagé une subvention de 528 millions de gourdes (soit 3,5 millions d’euros) pour la préparation de la sélection haïtienne. «Heureusement que l’Etat soutient financièrement l’équipe nationale, analyse Jean-Elie. Mais certains hommes politiques ont annoncé soutenir d’autres pays pendant la compétition.» Il secoue la tête : «Ce n’est pas normal. Comme le dit la devise nationale : l’union fait la force. Si nous ne sommes même pas unis autour du foot, nous ne pourrons jamais l’être face à la crise. Le pays ne s’en sortira pas.» Cette qualification est d’autant plus symbolique que la seule participation de Haïti à un Mondial remonte à 1974, sous la dictature des Duvalier. A l’époque, l’équipe était composée presque exclusivement de joueurs vivant dans le pays. Cinquante-deux ans plus tard, les Grenadiers retrouvent la compétition aux Etats-Unis, un pays qui a occupé Haïti entre 1915 et 1934 et la plupart des joueurs sont aujourd’hui originaires de la diaspora d’Amérique du Nord et d’Europe, comme Wilson Isidor (Sunderland) ou Jean-Ricner Bellegarde (Wolverhampton). Au total, douze joueurs de la sélection sont nés en France, deux aux Etats Unis et un au Canada. Ils n’ont pu ni s’entraîner ni jouer les qualifications dans l’île pendant la préparation pour des raisons de sécurité et de logistique évidentes. Quant aux supporteurs, ils ne pourront pas faire le déplacement : Haïti fait par tie des pays visés par le «travel ban» de l’administration Trump, compliquant l’obtention de visas.

«L’ÉVOLUTION DOIT VENIR DU PEUPLE»

Entraînée par le Français Sébastien Migné depuis 2024, la sélection haïtienne doit entrer en lice dimanche (3 heures du matin) face à l’Ecosse, avant un match au sommet contre le quintuple champion du monde brésilien, que beaucoup de passionnés de football locaux ont soutenu pendant des années en l’absence d’équipe nationale dans les Coupes du monde. La fascination pour Pelé et Socrates s’est encore raffermie au début des années 2000 quand le Brésil a pris la tête de la mission de maintien de la paix de l’ONU dans le pays. Des stars de la Seleçao, comme Ronaldo et Roberto Carlos, s’étaient même rendues à Haïti à la rencontre de leur public.

Dans un coin de la place du Champde-Mars, sale et vide, de nombreux piétons marchent rapidement en file indienne vers les barricades et les rues désertes à l’ouest de la place : ce sont des habitants des zones contrôlées par les gangs qui rentrent chez eux après leur journée de travail. «C’est ça qui me choque le plus. Et cela arrive juste à côté du Palais national. Heureusement que le football permet encore de penser à autre chose», glisse Jean-Elie. Givenson Sagaille, un marchand de 29 ans, partage cet avis. «J’aime beaucoup le foot et je suis vraiment content que les Grenadiers aillent au Mondial malgré l’insécurité. Mais ça ne va pas changer le pays», sourit l’homme, près de son stand de boissons alcoolisées, installé derrière un mur censé le protéger d’attaques potentielles. Après un ou deux verres de rhum Barbancourt avec sa mère et sa soeur, l’homme se fait prolixe : «L’évolution doit venir du peuple. J’attends une prise de conscience mais le Palais national accueille les élites qui ne veulent pas améliorer la situation. Je suis installé sur le Champ-de-Mars car j’étais à l’université, à côté, quand elle était encore en zone libre. Maintenant, elle est inaccessible. Je suis un psychologue qui vend des boissons à ceux qui viennent jouer au foot ou regarder.»

Il pointe du doigt la statue de Jean-Jacques Dessalines, dirigeant de la révolution haïtienne en 1804 contre la colonisation française, qui trône au milieu de la place. Le monument est en grande partie délabré. «Il faut garder la lumière sur ce héros, cette place historique et le foot. Ce sont de rares éléments qui permettent aux Haïtiens d’avoir de l’espoir.» Juste après la qualification de la sélection haïtienne, qui a terminé première de son groupe, l’attaquant vedette Duckens Nazon a eu ces mots : «Nous allons montrer que nous sommes unis, quoi qu’il arrive. Je veux que cette Coupe du monde soit le début d’une nouvelle Haïti.» Pour le sélectionneur, interrogé par Libération, «d’un seul coup, on parle en termes élogieux et positifs d’Haïti. On a remis le pays sur la scène du football mondial».

«ICI, AUCUN LIEU N’EST SÛR»

Le coeur de l’artisanat de Haïti, sur le Champ-de-Mars, c’est une dizaine de marchands alignés derrière des étals. Certains ont remarqué une hausse des ventes avec l’approche du Mondial et la qualification des Grenadiers. «Les gens passent plus de commandes», confirme Désir Fabio, 36 ans, en agitant fièrement des drapeaux bicolores dans chaque main. Installé au Champ-de-Mars depuis 2007, il ne compte pas déplacer son stand : dans Port-au-Prince, «aucun lieu n’est sûr. Les bandits peuvent arriver dans d’autres quartiers. Ici, c’est la place de l’art. Et en ce moment, le lieu est un peu plus en fête avec le Mondial».

Mais parmi les petits commerçants, tout le monde n’a pas l’humeur à la célébration. Derrière son étal, Gina, une petite femme vêtue d’un teeshirt bleu, écoute la conversation sans cacher son agacement. «Le gouvernement n’aurait pas dû investir dans ce sport, tranche-t-elle. Cet argent aurait dû servir aux personnes qui vivent dans les camps.» D’après l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 300 000 personnes sont déplacées dans la capitale haïtienne, réparties dans 97 camps spontanés à travers la ville. Pour tout le pays, le chiffre des déplacés avoisine désormais le million et demi. Gina a fui sa maison en 2022, après une attaque d’un groupe armé. «Je ne m’intéresse pas au football. J’ai trop de problèmes ici. Le Champ-de-Mars est dangereux, mais je suis obligée de rester. Je n’ai nulle part où aller et mon stand est trop lourd à transporter. Ce n’est pas le football qui va me faire oublier tout ça.» «Nos performances peuvent avoir une résonance très forte au pays.» Sans avoir jamais mis un pied dans le pays, l’entraîneur français de Haïti, Sébastien Migné, a joué un rôle majeur pour qualifier l’équipe au Mondial. Il raconte à Libé ce collectif hétéroclite, qui affronte l’Ecosse dimanche à 3 heures du matin.

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