Sadio Mané, «idole, exemple et fierté» de Bambali
Dans sa commune natale au Sénégal, où il a multiplié les investissements pour améliorer les conditions de vie, le ballon d’or d’Afrique impressionne autant par ses qualités sportives que par son attachement à ses racines.
16 Jun 2026 - Libération
AGNÈS FAIVRE Correspondante à Dakar (Sénégal)
Avec la devise «J’aime mon patron» en grosses lettres blanches en haut de son pare-brise, un camion fonce sur une piste de terre. Derrière lui, un nuage de poussière rouge asphyxiante. Les motos et vélos, principaux usagers de cet axe reliant Sedhiou, chef-lieu régional de la Moyenne-Casamance, à Bambali, 26000 habitants, distant de 18km, lèvent le pied. Parmi eux, Bassirou fulmine : «C’est la faute à Ousmane Sonko. Regardez, tout était prêt pour poser le goudron, dit-il en montrant la large voie mordue par des branches d’anacardiers, et entièrement terrassée. Mais depuis qu’il est aux affaires, tous les chantiers sont à l’arrêt au Sénégal.»Des élèves d’une école de Bambali financée par Sadio Mané, en 2024.
Quoi ? Une pique contre Sonko, illustre fils de la Casamance ayant conquis le pouvoir en avril 2024, devenant Premier ministre puis président de l’Assemblée nationale ? Ce n’est pas banal dans ce terroir du sud sénégalais historiquement délaissé par l’Etat, où les habitants arborent volontiers des bracelets à l’effigie du «guide de la révolution», synonyme d’espoir. Une autre sommité du cru met, elle, tout le monde d’accord dans la région: l’international sénégalais de football Sadio Mané. Et plus encore à Bambali, ou il est né, et dont une pancarte du géant des télécoms Orange annonce l’entrée après une immense bananeraie.
Dans cette localité léchée par le fleuve Casamance, Sadio Mané n’est pas «que» la star de Liverpool, le double Ballon d’or africain (2019, 2022) ou l’attaquant légendaire qui fait vibrer toute une nation. C’est aussi un bienfaiteur. Il n’a certes pas bitumé cette pénible voie Sedhiou-Bambali, cordon ombilical pour commercer et accéder aux services publics, mais il l’a rendue moins vitale, dotant «sa» ville d’équipements cruciaux. «L’hôpital de Bambali a été offert et inauguré par Monsieur Sadio Mané le 20 juin 2021», mentionne la plaque à l’entrée, juste au-dessus de la «boîte à idées». Le footballeur trentenaire a déboursé plus de 530 000 euros dans les infrastructures.
Pharmacie, maternité, clinique dentaire, salles de médecine, infirmerie, laboratoire d’analyses biologiques… l’offre de soins s’est métamorphosée dans cette commune d’agriculteurs. Auparavant, elle ne comptait qu’un poste de santé doté d’un infirmier et d’une sage-femme. «Il fallait faire la queue des heures, puis aller faire des examens complémentaires à Sedhiou. Pour une femme enceinte au troisième trimestre avec des complications, c’était risqué, relate le Dr Yamba Ndiaye, un des trois médecins. Aujourd’hui, on peut faire des diagnostics précis et prendre en charge rapidement les patients pour tout type de pathologie. Seuls les cas nécessitant une intervention chirurgicale sont référés à l’hôpital de Sedhiou.»
«La santé, sa priorité»
Environ 850 patients ont été accueillis en mai au centre de santé de Bambali, qui compte près d’une vingtaine de personnels médicaux. Dont une poignée est de garde, en ce dimanche matin de juin. Dans la salle d’attente du service de maternité, cinq quadragénaires sont massées côte à côte, silencieuses. Trois d’entre elles, originaires du village de Massaria, à sept kilomètres, ont accompagné à moto une parente en plein travail. Ici, «c’est moins fatigant d’accoucher», et surtout, «on nous informe mieux».
«A l’âge de 7 ans, Sadio a vu son père, malade, mourir dans un village dépourvu de structure médicale. La santé a été sa priorité à Bambali», rembobine par téléphone Ibrahim Touré, maire de la commune et oncle du joueur, entre deux allers-retours à Dakar. Encore affairé à boucler les formalités pour assister au coup d’envoi de France-Sénégal à New York mardi. Pour l’entrée en lice des Lions de la Teranga, la sélection nationale, un écran géant sera installé au rond-point central de Bambali, composé d’une pile de pneus peints aux couleurs du pays.
A l’angle, deux autres «cadeaux» du joueur qui faisaient défaut jusque-là : une stationservice et une boulangerie. Fruit d’un partenariat entre les Grands Moulins de Dakar, première entreprise meunière du pays, et Sadio Mané, le commerce, érigé en 2025, est installé entre deux arbres somptueux, et emploie 14 personnes. L’ailier gauche a également financé 10 salles de classe (sur 23 en tout) et des murs de clôture autour du lycée de Bambali, en 2018, qui accueille plus de 1 100 élèves. La
construction d’un deuxième stade a également été lancée par le pensionnaire d’ElNassr FC, en Arabie Saoudite. De part et d’autre de sa pelouse rutilante, une forêt, et des gradins encore en travaux. Autre projet, grandiose, la nouvelle mosquée. «Ils sont en train de finir le plafond», s’enthousiasme Aliou Cissé, un vieillard calé sur sa chaise au pied de l’édifice. Deux charpentiers agencent la structure du bulbe sous un soleil ardent. «C’est extraordinaire ce que fait Sadio pour Bambali, extraordinaire ! Il est généreux sur le terrain, et avec son village», dit Dembo Labaly Diatta, mouleur de parpaings, en interrompant ses coups de pelles dans un tas de cilais
ment et de sable. «Il n’a pas oublié d’où il vient, c’est un campagnard qui a grandi sans électricité, complète l’édile Ibrahim Touré. Enfant, il cultivait avec nous l’arachide, le mil, le maïs, on avait pas toujours les moyens d’envoyer les petits à l’école, il fallait aller aux champs pour nourrir la famille.»
AUCUN PORTRAIT À SON EFFIGIE
Aujourd’hui, Sadio Mané, 34 ans, gère à distance le holding SM10 (ses initiales suivies de l’emblématique numéro du joueur), dont il est actionnaire majoritaire. En France, il détient notamment le FC Bourges, et a racheté dans cette même ville en janvier 2025 l’hôtel particulier des Méloizes, voué à être transformé en complexe hôtelier de luxe. Au Sénégal, la société compte plusieurs partenaires, dont le Groupe La Poste, Air Sénégal, la société nationale d’électricité Senelec. Au fil de la conversation, Ibrahim Touré évoque également des partenaires français et saoudiens, dans le cadre d’un projet d’usine de transformation de fruits qui pourrait employer 1000 personnes: «En Casamance, on a un gros potentiel agricole, mais sous-développé. Sadio veut créer un centre de formation aussi. J’ai déjà trouvé un site de huit hectares.»
A Bambali, Sadio Mané est à la fois partout –à travers ses réalisations et «ses aides plus discrètes» selon le responsable de la jeunesse Mamadou Mané– et, étrangement, nulle part. Aucun portrait à son effigie sur la voie principale, dans les quartiers aux concessions clôturées en raphia ou bois de palme, à travers les ruelles de sable où divaguent boeufs et chèvres. A l’exception d’une petite bâche délavée à la station-service, et de photographies à son domicile, où «il séjourne chaque année, en juin, trois ou quatre jours pas plus», dixit un autre de ses oncles, Malan Swané, qui assure la visite de la maison.
«Au début, la famille n’était pas d’accord pour qu’il soit joueur professionnel. Moi je ne connais que le Coran et l’agriculture, explique l’imam du village, Talibé Mané, qui a épousé la mère de Sadio Mané après la mort de son père, selon la pratique du lévirat. Mais on a vu que c’était le métier qu’il voulait.» Mamadou Mané, le responsable de la jeunesse, se souvient, lui, du «gosse qui a cru au travail». «Avant l’école ou l’entraînement, on le voyait courir autour des villages, plus d’une heure, sous la chaleur. Et une fois sur le terrain, il continuait à se démener, brillait dans l’endurance, la technicité. Il pouvait dribbler tout le monde et marquer seul s’il voulait, mais il jouait déjà collectif», résumet-il, les pieds reposant sur une chaise en fibres tressées, sous le regard attentif de son épouse : «Madame est fan du Real, sourit-il. Mais quand Sadio joue, tout le monde oublie son club.»
«L’AMBASSADEUR DES SÉNÉGALAIS»
«Quand il est passé numéro 19 à Liverpool, on a tous porté ce maillot à Bambali, il y avait du rouge partout», se remémore Abdoulaye Diarra, agent de sécurité en survêtement bleu, à l’ombre d’un manguier. Ce qui l’a rendu le plus fier dans le parcours de Sadio Mané, c’est son attitude lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) face au Maroc, en janvier. Dénonçant un arbitrage jugé injuste, les Lions de la Teranga avaient alors regagné le vestiaire. Mais pas Sadio Mané. Ses coéquipiers l’ont finalement rejoint sur la pelouse, le match a repris, le Sénégal a marqué : «Ce jour-là il est devenu l’ambassadeur de tous les Sénégalais.»
«C’est une idole, un exemple, une fierté», embraie Kemo Diatta, enseignant au collège, marqué par une victoire déterminante dans l’itinéraire de l’attaquant, en 2008, lors des «navétanes», des championnats estivaux très populaires au Sénégal. «Ce jour-là, Bambali a gagné car Sadio a choisi de faire une passe décisive. Ce qui montre ses grandes qualités morales, et sa foi en Dieu», assure-t-il, alors que ferveur religieuse et pratique du sport sont érigées en vertus cardinales au Sénégal. C’est à cette période, en 2009, que le bambin de Bambali a été repéré. Par l’AS Génération Foot de Dakar, d’abord, puis par le FC Metz en 2009. Ne manque aujourd’hui à son palmarès que la Coupe du Monde. «France-Sénégal, ça ne va pas être facile. Mais on a tous en mémoire la victoire des Lions 1-0 en 2002, avec la frappe de [l’ancien buteur lensois, ndlr] El-Hadji Diouf», élude Malan Swané, oeil mutin. «Les Lions vont tout faire pour nous rendre heureux», assure l’entraîneur Bacary «Papin» Diatta, les bras chargés de plots, avant l’entraînement des juniors de Bambali. Comme chaque fin d’après-midi, à 16 h 30 (et sous 37°C), cet ancien coéquipier de Sadio Mané est «au terrain», sauf «en cas de tonnerre».
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