FRANCE-SÉNÉGAL - Mbappé-Mané, les artistes entrent en piste

Chez les Bleus, les gros égaux

Les tricolores abordent leur premier match du Mondial contre les Lions de la Teranga ce mardi. Embarqué avec eux, on a aperçu derrière ce collectif soudé un drôle de fantôme : celui du PSG tout juste sacré en Ligue des champions, notamment à travers le cas Dembélé.

«Il y a toujours eu des turbulences autour des grands joueurs 
quand ils portaient le maillot de l’équipe de France.»
   - Kylian Mbappé capitaine des Bleus

16 Jun 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Waltham (Massachusetts)

Une toute petite voix. Des tout petits mots. Jeudi, sur une piste d’athlétisme ceignant l’un des terrains gazonnés de l’université de Bentley (Massachusetts) où les Bleus s’entraînent lors de ce Mondial américain, Maxence Lacroix a été envoyé devant les micros quelques minutes. Suffisamment pour que les reporters d’images ou radio fassent tourner leur boutique et sans le moindre risque pour le joueur quand même, la brièveté de l’exercice (macache bono pour la presse écrite) dévitalisant le contact potentiellement périlleux entre un joueur à quatre sélections peu habitué à la haute mer médiatique et la petite centaine de journalistes accrédités qui tartinent tous les jours.

Tout de même, le défenseur tricolore a pris une question sur le climat politique et Omar Abdulkadir Artan, l’arbitre somalien renvoyé après onze heures d’interrogatoire à l’aéroport international de Miami.

Lacroix n’a pas tiqué : «Moi, j’essaie déjà de me concentrer sur le football. Je pense que c’est le plus important. On est là pour jouer au ballon et voilà, c’est ce que je peux vous dire.» Une petite pointe d’accent antillais (un charme) et ça passe tout seul. Puis, sur sa place supposée de troisième défenseur, centrale dans une hiérarchie tricolore où Ibrahima Konaté, plus installé dans le groupe que lui et aux portes d’un contrat au Real Madrid quand Lacroix ne défend jamais que les couleurs du club londonien de Crystal Palace, apparaît en grande difficulté: «Non, je ne vois pas les choses comme ça.» Sourire. Cette question-là, le défenseur des Bleus en maîtrisait les tenants et aboutissants. Ecoutez, je sais ce que vous voulez me faire dire (acter la dégringolade de Konaté), vous savez que je sais, je sais que vous savez que je sais, je ne vais quand même pas mettre le bazar alors que je suis effectivement en position d’en prendre une bonne tranche lors de cette Coupe du monde. Alors, quittons-nous bons amis, hein ?

Mais oui. Et un peu au-delà parce qu’il y a de la douceur, de la modestie, de la patience quand cette force de la nature (1m90), poli aux rudes combats de la Premier League, s’exprime. Les Bleus vont basculer dans leur Coupe du monde américaine contre les vrais-faux champions d’Afrique sénégalais au MetLife Stadium de New York et on s’est tenu toute la semaine, comme eux, à la lisière de la compétition : comment on l’attaque. Et on est tombé, de loin en loin, sur un drôle de fantôme : le Paris-Saint-Germain. Il se manifeste surtout au fil des questions, nombreuses, posées aux joueurs sur la petite forme de l’attaquant Ousmane Dembélé, 7 buts seulement en 59 sélections et une grande discrétion lors du dernier match de préparation remporté (3-1) contre les Nord-Irlandais à Lille voilà une semaine, une misère pour un ballon d’or en exercice : les deux titres européens du PSG où Dembélé évolue à l’année et à un tout autre niveau, se sont matérialisés à chaque fois.

OUBLIER LA DIMENSION INDIVIDUELLE

Le club de la capitale et la sélection tricolore, deux astres dans le même ciel. Un de trop ? Plus sûrement un déplacement du point nodal du foot hexagonal. Les clubs existent déjà dix mois sur douze et les transferts font parler le temps qu’il reste, alors que la sélection ne tient que sur quatre semaines tous les deux ans. Une évolution des rapports de force rampante, mais inéluctable, dans un contexte général où plus personne ne s’insurge quand un attaquant tricolore se fait porter pâle lors d’un déplacement de sa sélection en Azerbaïdjan pour garder l’énergie de démolir Alavés ou le SCO d’Angers le week-end qui suit la fenêtre internationale. Non pas l’un dans l’autre, même si cinq champions d’Europe parisiens crapahutent chez les Bleus lors de cette Coupe du monde. Mais l’un avant l’autre, voire l’un aspirant l’autre. Ou l’un (le PSG) devant inspirer l’autre (la sélection), pour que Dembélé retrouve son efficacité et son influence quand il porte le maillot bleu.

Rien de moins qu’une inversion de la course des planètes : les Bleus à la remorque, alors qu’ils tiraient la caravane du foot français depuis l’apparition de Michel Platini voilà un demi-siècle. Lancé là-dessus, le défenseur des Bleus et du Paris-SG, Lucas Hernandez, a soupiré. Avant de lâcher, quand même, un petit quelque chose en répondant sur le fond : «Un club et une sélection, c’est forcément différent. Il y a de grands joueurs dans les deux cas, parfois les mêmes d’ailleurs mais les automatismes, le quotidien que tu partages toute la saison en club, la mécanique des entraînements… et ce ne sont pas les mêmes méthodes au PSG et en équipe de France non plus. En sélection, Ousmane n’a pas la même liberté. A lui de trouver la solution pour faire avec les Bleus ce qu’il fait en club. Et prouver qu’il est aussi le meilleur joueur du monde [Dembélé étant ballon d’or, ndlr] en équipe de France.» Rien à voir mais tout à voir.

Si les tricolores doivent trouver les équilibres différents, impossible d’oublier la dimension individuelle puisqu’ils brilleront aux Etats-Unis (ou pas) à travers elle, le fantasme d’une équipe au logiciel de jeu commun (à l’espagnol et à l’allemande) ou porté par un patriotisme orienté sud global (les Sud-Américains, certaines sélections africaines) n’ayant aucune chance de porter une équipe de France nourrie, de tout temps, par la qualité intrinsèque de chaque joueur qui la compose. Et cette qualité est le strict reflet de la vie du joueur en club. Une doctrine : la supériorité du joueur sur le joueur adverse. Chacun devra exister fort.

«CHACUN AURA UN RÔLE À JOUER»

Sans pour autant dépasser la ligne et mordre, ou pas trop, sur le champ d’expression du voisin: voilà la grande affaire de ce Mondial américain vu depuis le train bleu. Partant, l’état des relations entre Dem

et Kylian Mbappé, capitaine et superstar des Bleus, est devenu une sorte d’obsession pour les suiveurs, l’attaquant parisien ayant gratté à l’approche de la trentaine des récompenses collectives et personnelles –deux Ligues des champions donc, plus le ballon d’or qui va avec– pour lequel le Madrilène était programmé. Sans rire: on s’est usé les yeux sur les parties de petits chevaux (enfin, l’application mobile du jeu) entre les deux hommes dans l’Airbus 321neo qui les a emmenés dans le Massachusetts, un inside mis en ligne par la fédération et, à ce titre, susceptible d’alimenter un discours officiel. L’aîné des

Hernandez s’en est amusé, a même dégainé le plan de table («Kylian et Ousmane mangent toujours côte à côte»), la fréquence des coups de fil entre les deux hommes («au moins tous les quinze jours depuis que Kylian est parti à Madrid, je parle des coups de fil quand je suis là») et «garanti» la concorde entre les deux hommes. Ce que l’on sait, nous, confirme à peu près ce qu’il raconte mais la compétition débute mardi. Dans le foot, l’enfer, c’est le regard des autres. Et plus précisément l’influence du monde extérieur sur les comportements des joueurs en cas de difficultés sportives, par exemple contre les Sénégabélé : une équation plus ou moins égale aux intérêts particuliers augmentés de l’ego.

Tout à son statut de capitaine, Mbappé aura donné une interview au diffuseur français en clair de la compétition, M6, exclusivement centrée sur la question : quoi qu’il advienne ces prochaines semaines, on ne pourra pas lui raconter aprèscoup qu’il s’est trompé de combat. «Je ne vais pas apprendre à mes coéquipiers à jouer au foot, a expliqué l’attaquant des Bleus. En revanche, je dois guider les plus jeunes sur le plan émotionnel. Il faut composer avec le fait que le monde s’arrête pour te regarder jouer au foot :

voilà le plus grand adversaire que tu dois affronter lors d’une Coupe du monde. Toute cette pression, cette… atmosphère. Autour de nous, il y a beaucoup d’enthousiasme, de projections, d’illusions au regard de notre effectif. Lors de l’Euro 2021, on a une armada [Karim Benzema et Antoine Griezmann en plus de lui, ndlr] mais on sort [en 8e de finale] contre les Suisses. On se dit : “Pourquoi se freiner quand on a de l’ambition ?” Mais justement, on doit le faire. Quitte à passer pour des vieux cons auprès des plus jeunes, mais on doit le faire. Et chacun aura un rôle à jouer. J’ai disputé deux Coupes du monde [en 2018 et en 2022] et à chaque fois, il y a eu des mecs à zéro minute de jeu qui ont été cruciaux dans le fait qu’on a disputé deux finales. Il faut se mettre dans une bulle. Sur le terrain, de toute façon, les joueurs sont toujours conditionnés, d’une manière ou d’une autre. Le public n’a pas à se freiner, il peut laisser libre cours à son enthousiasme, se laisser aller. Mais nous, non. Je sais aussi que le public français a toujours été exigeant avec ses grands joueurs. Ça remonte à loin et ça fait partie du contexte [qui entoure les Bleus], de la culture. J’ai beaucoup étudié ces questions-là parce qu’il faut savoir où on est : pourquoi tu joues, comment tu joues et pour qui tu joues. Il y a toujours eu des turbulences autour des grands joueurs quand ils portaient le maillot de l’équipe de France : parfois c’était nécessaire, parfois non mais peu importe, c’est le public qui arbitre les joueurs et non l’inverse. En revanche, les joueurs ont le pouvoir de se mettre à l’endroit et d’écrire l’histoire. Il n’y a pas de meilleur avocat que ça.»

UN TOURNOI À ZÉRO MINUTE DE JEU

Ni de meilleurs moments. Quand Mbappé fait la trace collective et dévale les pistes noires à tombeaux ouverts, d’autres ont fait entendre leur petite musique individuelle sans malice, parce qu’on le leur demandait. De fait, chacun son rôle. Mais on a toujours senti une incompatibilité profonde entre l’esprit de compétition exacerbé nécessaire pour arriver à ces altitudes et un tournoi à zéro minute de jeu, Adil Rami ayant par exemple confessé une forme de déprime après avoir joué les utilités lors du Mondial russe. Pour arriver cinquième dans la hiérarchie (présumée) de défenseurs centraux derrière Dayot Upamecano, William Saliba, Maxence Lacroix et Ibrahima Konaté alors qu’il n’en faut que deux sur le terrain, Lucas Hernandez n’a guère de Ainsi, il a laissé dériver sa pensée : «C’est vrai que quand tu joues des matchs de Coupe du monde, c’est génial parce que c’est la plus belle compétition du monde. Mais quand tu ne joues pas, c’est la plus belle compétition du monde aussi. Il faut profiter de chaque jour, chaque entraînement, même du fait d’être là devant vous [les journalistes]. Quand ce sera fini, ce sont des choses qui resteront, d’avoir été là. Tu te fais des souvenirs avec lesquels tu vivras longtemps.» Lui, comme nous. Une Coupe du monde, c’est une balise qui permet de mesurer et d’imprimer le temps qui passe.

***

«Pour tous ces souvenirs de foot à Dakar, je soutiendrai les Lions»

«Libé» a sondé l’auteur David Diop, qui a passé une grande partie de sa jeunesse au Sénégal et cultive un rapport très intime avec sa sélection.

16 Jun 2026 - Libération
Recueilli par JOHANNA LUYSSEN

L’écrivain David Diop nous raconte la découverte de Pelé en 1970, ses jeux d’enfant dans les rues de Dakar et le maillot floqué de son père qu’il garde précieusement dans un placard.

Votre premier souvenir de Mondial ?

Je crois que mon premier souvenir de la Coupe du monde remonte à celle de 1970. Je revois des images en noir et blanc courir sur l’écran d’un petit poste de télévision et crois sentir la présence de mon père, près de moi. Mais en 1970, je n’ai que quatre ans et nous vivons encore à Paris avec mes parents. Il est tout à fait possible que ce souvenir soit une reconstruction après coup. 1970, c’est la Coupe du monde du Brésil où Pelé s’est couvert de gloire. Mon père lui vouait une grande admiration qu’il m’a transmise plus tard. Pelé était la première star mondiale noire issue du tiers-monde comme on disait à l’époque. Certains de mes souvenirs datent de la Coupe du monde de 1978 gagnée par l’Argentine. J’ai vu la finale au Sénégal, là aussi sur un poste de télé en noir et blanc. J’avais douze ans mais je n’ai pas oublié les noms de certains joueurs argentins comme Kempes ou Ardiles. Je les revois les cheveux longs, moulés dans leurs shorts à la mode de cette époque. J’avais été impressionné par ce stade de Buenos Aires où des milliers de petits papiers et des serpentins géants d’un blanc immaculé tombaient des tribunes sur la pelouse de la finale entre les Pays-Bas et l’Argentine. Je revois aussi, filmé dans sa loge remplie de militaires, le général Videla plastronnant avec sa grande moustache noire, ses cheveux gominés, sans savoir encore quel dictateur terrible il était.

D’où vient votre passion du foot ?

Ma passion pour le foot m’est venue de mon père qui, quand j’étais enfant, m’emmenait voir des matchs du championnat sénégalais au stade Demba-Diop de Dakar. Je me souviens être allé voir avec lui un film retraçant la vie professionnelle de Pelé dans le cinéma Al-Akbar, un établissement aujourd’hui disparu et qui se trouvait dans un quartier populaire de Dakar. La salle criait comme au stade tellement les dribbles et les feintes géniales de Pelé, joueur du Santos au Brésil puis du Cosmos de New York, étaient spectaculaires.

Quels maillots avez-vous ?

Celui du Sénégal, floqué au nom de mon père, qui nous a quittés il y a quatre ans, quelques jours après la finale de la Coupe du monde de 2022, et qui ne verra donc pas cette Coupe du monde de 2026 avec nous.

Quel supporteur êtes-vous ?

Je suis assez stressé et absorbé par le jeu. Je vis les matchs intensément. J’adore les dramaturgies de cent vingt minutes, suivies de tirs au but qui mettent mes nerfs à rude épreuve. Je ne suis pas certain d’être devenu plus raisonnable avec l’âge.

Votre pire souvenir de Mondial ?

La Coupe du monde de 2006 où la France perd en finale contre l’Italie à cause du fameux «coup de boule» de Zidane dans la poitrine de Materrazzi, qui s’écroule aussitôt. Carton rouge. La France joue les derniers instants du match à dix contre onze, ce qui ne pardonne pas à ce niveau. J’en ai voulu à Zidane de ne pas s’être retenu, malgré les paroles insultantes du joueur italien. A ce moment-là du match, la victoire était à la portée de la France. Mais, en même temps, je me dis que sans son immense talent, la France ne serait pas arrivée en finale ! Depuis, comme beaucoup de supporteurs de l’équipe de France, je lui ai, bien sûr, pardonné. Mais quand il sera le nouvel entraîneur de la sélection nationale, après l’excellent Didier Deschamps auquel on doit la victoire en 2018, Zidane nous fera oublier ce mauvais moment en offrant à la France une autre étoile.

Comment allez-vous suivre la Coupe du monde? Chez vous, avec des amis, de la famille, dans un café, dans la rue ?

Je préfère la suivre à la maison, en famille. Ma petite dernière qui a dix ans est une passionnée de foot, initiée par son grand frère de douze ans. Ils enfileront leurs maillots de l’équipe de France ou du Sénégal en fonction des matchs qu’ils pourront voir en dépit de leur heure de diffusion tardive (ça reste entre nous). Et, depuis notre canapé, nous ne manquerons pas d’alimenter de nos commentaires le groupe WhatsApp que nous partageons avec mes plus grands enfants qui vivent loin. Je préfère être à la maison même si j’ai vécu une fois l’expérience, que j’ai appréciée, de la fanzone de l’hôtel de ville de Paris en compagnie de quelques amis. C’était en 2018 pour la demi-finale France-Belgique. Une ambiance inoubliable, notamment lors de l’unique but de la rencontre marqué par Samuel Umtiti sur un corner d’Antoine Griezmann.

A l’aube de ce match entre la France et le Sénégal, que ressentez-vous ?

J’associe le foot et la Coupe du monde à mon père qui m’a transmis sa passion. C’est au Sénégal que j’ai appris à aimer le foot en le pratiquant moi-même dans la rue quand j’étais petit. A l’époque, dans les années 70, on pouvait encore, dans la proche banlieue de Dakar, jouer dans la rue sans être trop dérangés par les voitures. Deux pierres espacées d’un mètre grand maximum servaient à délimiter deux petits camps distants l’un l’autre d’une vingtaine de mètres. Pas de gardiens de but. Interdit de toucher la balle avec la main pour favoriser les dribbles. Chacun d’entre nous se choisissait un surnom. Moi c’était Zico. Parfois de quartier à quartier, nous mettions en jeu une boîte de lait concentré sucré achetée par cotisation à la boutique du coin, tout comme le petit ballon en plastique du match. Les vainqueurs remportaient la mise du vaincu et, le samedi soir venu, nous organisions dans la cour de la maison de l’un d’entre nous une nuit blanche pour boire notre lait chaud parfumé au bonbon à la menthe, ressassant, jusqu’à tomber de sommeil, les exploits qui nous avaient valu la victoire. Pour tous ces souvenirs d’enfance heureuse à jouer au foot dans la rue à Dakar, et en mémoire de mon père, je serai donc un supporteur du Sénégal ce mardi.

Votre pronostic pour ce match et la suite ?

1-0 pour le Sénégal, comme lors de la Coupe du monde 2002. Une fois ce match passé, je serai le supporteur autant de la France que du Sénégal. J’espère que les deux équipes se qualifieront pour la suite de la compétition. Comme le dit le dicton : l’amour est la seule chose au monde qui, lorsqu’on le partage, s’agrandit.

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